Archives pour mai 2015

Jeux de mains, Ruth Rendell

                C’est l’histoire d’une famille : le père, Gérald Candless, écrivain, sa femme, Ursula, qui tape ses manuscrits à la machine, prépare ses repas et gère son argent et leurs deux filles, Sarah et Hope. Sarah et Hope idolâtrent leur père qui les a élevées dès leur naissance, dépouillant Ursula de son rôle de mère. Elles n’éprouvent aucune affection pour leur mère qui vit très mal le rejet de son mari et de ses propres filles mais ne trouve jamais le courage de quitter le foyer.

                A la mort de Gérald Candless et à la demande de son éditeur, Sarah accepte d’écrire la biographie de l’écrivain. Elle fouille dans son passé et découvre atterrée que son père n’est pas celui qu’elle connaît et qu’il a changé d’identité dans sa jeunesse. Elle interroge sa mère qui ignore tout du passé de son mari et qui, petit à petit, va le revisiter, en notant des zones d’ombre dans la vie de cet homme mystérieux. De son côté, Sarah enquête auprès des personnes qui auraient pu connaître son père avant 1951, date avant laquelle elle n’a aucune trace de son existence. Elle fait la connaissance de la famille d’origine de son père et découvre qu’il a usurpé l’identité du fils décédé d’une famille de la bourgeoisie à laquelle son père, ramoneur, offrait ses services. Aidées par les romans de l’écrivain, dont il disait lui-même qu’ils racontaient sa vie, les deux femmes lèvent le voile sur la partie cachée de l’existence de Gérald Candless, sans toutefois trouver la raison de ce changement de vie. Ce n’est qu’à la fin du livre, à la lecture d’un roman posthume, qu’on comprendra, horrifié, le secret de cet auteur.

                Cette histoire présentée comme une énigme est bien menée par Ruth Rendell qui avance par petites touches vers la résolution finale. Elle mêle la réalité et la fiction avec beaucoup de subtilité et entretient le suspense jusqu’à la fin du roman. La vérité apparaît quand les vapeurs du hammam se dissipent et révèlent l’identité des protagonistes. Ruth Rendell rend très bien aussi l’atmosphère délétère d’une famille qui semble unie mais qui, en fait, rejette sans état d’âme un de ses membres, en l’occurrence la mère et qui a besoin d’un jeu, celui des ciseaux pour cimenter sa cohésion aux yeux du monde extérieur. En toile de fond, se dessine la société anglaise des années cinquante où l’homosexualité était bannie et où la condition de la femme hésitait entre la soumission et l’acceptation d’une Ursula et la révolte assumée dans des relations troubles comme les vit Sarah avec son partenaire.

Les âmes blessées, Boris Cyrulnik

                 Dans cet essai, Boris Cyrulnik dresse le bilan de ses cinquante années de pratique en psychiatrie. Il raconte comment, dès l’âge de onze ans, il a été attiré par cette discipline. Après avoir perdu ses parents en camp de concentration, l’enfant, ne comprenant pas le sens de ce qu’il vivait, a voulu apprendre le mécanisme du cerveau humain. Devant les actes nazis, il se demande comment on peut atteindre un tel niveau de barbarie. C’est ainsi qu’il s’est dirigé vers des études de neurologie qui l’ont conduit très vite vers la psychiatrie. Mais ce qu’il découvre le terrifie. Il voit, dans les hôpitaux psychiatriques, des malades couchés sur de la paille, enfermés dans des espèces de cachots et subissant des lobotomies qui suppriment la souffrance certes mais détruisent toute vie psychique. Heureusement, la psychiatrie va changer de voie grâce à Sartre qui révèle l’angoisse existentielle, Freud qui dévoile l’importance du monde intime et Mai 68 qui a joué un grand rôle dans l’épanouissement de l’individu. La recherche en psychiatrie évolue vers une plus grande humanité et porte un regard bienveillant sur le malade qui, jusque-là, était isolé parce qu’il faisait peur. Les maladies mentales étaient considérées comme une punition de Dieu, donc, elles étaient maltraitées et par conséquent mal soignées.

                Boris Cyrulnik rend hommage aux chercheurs et aux praticiens qui ont fait évoluer la psychiatrie vers une médecine moins agressive. D’autres progrès se sont produits grâce aux travaux de Lacan et à l’éthologie qui a permis à l’auteur de ce livre de comprendre le fonctionnement du cerveau humain. Il reconnaît le rôle indéniable des neuroleptiques mais l’environnement affectif et culturel est tout aussi essentiel pour la guérison ou tout au moins le mieux-être d’un schizophrène ou d’un enfant maltraité. D’où la nécessité de la psychanalyse. Les victimes de traumatisme psychique pourront se reconstruire grâce à un substitut affectif et à un entourage compréhensif. C’est cet acte de reprendre vie que l’on appelle la « résilience ». Il souligne aussi que l’art aide à trouver le chemin de la résilience. C’est pourquoi, pour soigner « les âmes blessées », il est indispensable que tous les représentants des sciences fassent alliance : les médecins, les psychologues, les sociologues, les éducateurs.

                La psychiatrie est une discipline difficile car elle doit faire face à plusieurs obstacles. D’abord Boris Cyrulnik remarque que souvent l’avancée de la médecine se fait par sérendipité. C’est en utilisant un médicament pour soigner une maladie qu’on s’aperçoit qu’il apporte un confort mental au patient. Ensuite, les recherches sont ralenties par les aprioris, les croyances populaires ou religieuses et, à chaque étape médicale, il faut affronter les doxas qui imposent leurs certitudes. Il n’oublie pas non plus le danger de l’utilisation des neuroleptiques à des fins politiques et au service d’une pensée totalitaire (se référer au sort qu’ont subi les intellectuels en Russie, à une certaine époque). Pourtant, il est heureux de voir qu’aujourd’hui, la psychiatrie semble aller dans le bon sens. En tout cas, au terme de ce bilan, Boris Cyrulnik nous dit son bonheur d’avoir soigné des « âmes blessées » qu’il résume en ces termes :  « L’histoire de ces cinquante années raconte comment j’ai traversé la naissance de la psychiatrie moderne, depuis la criminelle lobotomie, l’humiliante paille dans les hôpitaux, Lacan le précieux, la noble psychanalyse malgré ses dérives dogmatiques, l’utile pharmacologie devenue abusive quand elle a prétendu expliquer tout le psychisme et l’apaisement que m’a apporté l’artisanat de la théorie de l’attachement, dont la résilience a été mon chapitre préféré, mon porte-parole. »

                Boris Cyrulnik nous donne une belle leçon d’humanité dans le récit de sa carrière et, derrière le médecin, nous devinons toujours le philosophe qui se remet sans cesse en question et le citoyen engagé qui a le souci du bien-être de ses patients.

Mort à la Fenice, Donna Leon

                Alors qu’il dirigeait La Traviata au mythique théâtre de La Fenice de Venise, un célèbre chef d’orchestre est retrouvé mort dans sa loge, empoisonné au cyanure. Le commissaire Brunetti ne se contente pas d’interroger son entourage sur les actions des uns et des autres au moment du meurtre, mais il va fouiller dans le passé de la victime et de ses proches, pour faire émerger des souvenirs douloureux qui lui permettront de résoudre l’énigme. Il consent à participer à une soirée mondaine de son aristocratique belle-famille pour glaner des informations sur une société qu’il n’a pas l’habitude de fréquenter. Le père de sa femme est toujours un ultime recours pour ses enquêtes difficiles et, même s’ils ne s’apprécient guère, il n’y a aucune hypocrisie entre eux, tous les deux sachant bien, qu’en dehors des fêtes traditionnellement partagées, s’ils se retrouvent en présence l’un de l’autre, c’est parce que Brunetti a besoin de renseignements. Le policier ne dédaigne pas non plus les ragots de la presse people qui le mettront sur la voie de la vérité.

                C’est ainsi qu’il apprend que le prestigieux chef d’orchestre a eu un passé peu glorieux au moment du nazisme dont il défendait les idées. Quant à sa vie privée, elle est encore moins défendable avec ses attirances sexuelles particulières. Derrière les apparences vertueuses de ce défenseur des valeurs judéo-chrétiennes, le commissaire va découvrir l’envers du décor.

                C’est toujours avec plaisir que nous suivons les déambulations de Brunetti dans les venelles vénitiennes et les nombreux canaux qu’il est obligé d’emprunter pour son travail. Dans ce roman, Donna Leon nous fait pénétrer dans le monde de la musique où règnent la passion que peut générer cet art mais aussi les rivalités et les jalousies entre musiciens et artistes qui sont tout simplement des êtres humains comme les autres.



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