Archives pour avril 2015

Les Terres du couchant, Julien Gracq

                Bréga-Vieil, une commune rurale, connaît une existence « douillette et confortable », dans un pays nommé Le Royaume. Ses habitants s’inquiètent simplement pour les futures récoltes, se querellent pour des problèmes de voisinage tout en s’adonnant à des rituels religieux toujours là pour nourrir la bonne conscience générale. Pourtant un « grand péril » menace de venir troubler cette vie léthargique. Le narrateur, qui travaille à la Chambre des Cadastres et qui aime se rendre sur le terrain pour traiter des histoires de partage auprès des « pauvres gens de la terre », décide de quitter cet engourdissement et de porter secours à une ville assiégée située à la frontière. C’est son cheminement que nous suivons et, durant son parcours, se déroule sous nos yeux une série de paysages qu’il nous fait découvrir dans leurs moindres détails et dans toute leur beauté. Il y a du Thoreau et du Giono dans l’évocation des montagnes, des bois, du lac, de la mer et des espaces désertiques qu’il décrit. Le narrateur nous fait goûter les divers moments de la journée que lui offre la nature, depuis les matins vaporeux quand la campagne s’éveille à la vie, jusqu’aux couchers de soleil apaisants et libérés des grosses chaleurs de la journée. Il vit en parfaite osmose avec le monde qui l’entoure : « Je passais là, marchant, sautant, escaladant, m’allongeant à plat ventre pour boire aux torrents dans le gazon frisé des carottes sauvages ce que j’appelais mon heure glorieuse : pleine d’eaux broyées et de bruits de source, d’aboiements, du caquètement des buissons farcis de couvées neuves, de coqs de roche qui partaient entre les troncs dans un giflement d’ailes. » Même en plein combat, cherchant un abri pour se protéger, il reste sensible aux plus petits tressaillements d’herbes dans lesquelles il rampe et communie avec la rainette, la couleuvre ou le martin-pêcheur qui croisent sa route.

                Même si une catastrophe est imminente et s’il doit affronter la mort douloureuse d’un de ses compagnons, il sait apprécier les nuits à la belle étoile où l’inconfort accueillant d’une cabane à la lisière de la forêt. Il traverse des hameaux abandonnés et parfois incendiés, il rencontre des vagabonds qui survivent comme ils peuvent, des femmes qui errent et qui se donnent humblement, sans contrepartie, des cadavres enterrés au bord de la route. Pourtant, dans ce décor de fin du monde, les moments de bonheur sont quand même présents. Dans un village en bord de mer, il prend du plaisir à participer à la vie simple des pêcheurs. Il ne dédaigne pas les chaudes ambiances des repas de chasseurs où le sang se mêle au vin dans une eucharistie d’union virile. Il partage la couche d’une comédienne proposant des spectacles à la ville en danger. Il rend d’ailleurs hommage à la vie rustique des forestiers qui, loin d’être résignés, se consacrent à leurs tâches quotidiennes sans se laisser envahir ni par la peur, ni par l’acceptation passive de leur état d’assiégés.

                A côté de cette atmosphère bucolique, la guerre est bien là avec les coups de feu qui déchirent la nuit, la déambulation des charrettes militaires sur les sentiers cahoteux, la fumée noire d’un feu de camp qui s’élève dans le ciel, le remue-ménage d’une bourgade prise au piège de l’assaillant, le tocsin qui résonne dans le lointain, le galop désordonné des animaux affolés, les cris de terreur des humains, l’exécution sommaire des prisonniers et aussi la lourdeur du silence qui ne présage rien de bon.

                Même si les lieux sont nommés, ils restent indéterminés et l’époque n’est pas précisée. Pourtant, ce texte traite de thèmes intemporels comme la beauté de la terre telle qu’elle est aujourd’hui photographiée par Sebastião Salgado et les horreurs de la guerre qui sévissent encore de nos jours où les décapitations sont toujours d’actualité. Les sujets chers à l’auteur sont repris dans ce texte posthume et inachevé : le déclin d’une civilisation, l’attente d’une invasion barbare, la route avec les découvertes que la marche propose et surtout la présence des paysages qui varient suivant les saisons et que l’ancien professeur de géographie qu’était Julien Gracq se plaît à décrire avec minutie et avec toute sa sensibilité.

                Il n’y a pas d’intrigue particulière dans ce récit écrit dans une langue exigeante qui demande une lecture attentive. Le style de Julien Gracq est dense, avec des phrases longues, entrecoupées de parenthèses et de mots et de propositions entières entre tirets. Des métaphores filées et de nombreuses énumérations ralentissent la narration. On bute parfois sur des termes rares et abstraits. Il ne faut pas se perdre dans le cours sinueux de la phrase. Mais une fois qu’on a trouvé le rythme et que l’on est entré dans l’univers de l’auteur, on se laisse emporter avec bonheur par son écriture poétique.

Un Vénitien anonyme, Donna Leon

                Près des abattoirs, un cadavre a été découvert. Il s’agit du corps d’un directeur de banque habillé en femme. Le commissaire Brunetti est chargé de l’enquête qui se déroule dans le monde de la prostitution masculine, quotidiennement en proie à l’hypocrisie et à la corruption de la bonne société vénitienne. Il devra aller une nouvelle fois au-delà des apparences et du scandale que déclenche ce meurtre pour trouver l’assassin.

                Cet argument sert de prétexte à l’auteur pour dénoncer l’homophobie générale et notamment chez les policiers, le dévoiement des œuvres caritatives et le trafic des locations d’appartements avec des dessous de table qui circulent abondamment. Donna Leon met son commissaire à l’épreuve face aux notables qui sont protégés et qu’il est difficile d’attaquer. Pourtant, sa ténacité coutumière va lui permettre de parvenir à ses fins.

                Toujours respectueux des victimes, se posant parfois en donneur de leçons, Brunetti, par ses réactions, montre qu’il n’est pas exempt de préjugés. Heureusement, sa femme, Paola, professeur d’université et belle figure féminine, fait preuve de plus de tolérance et n’hésite pas à souligner les imperfections de son mari. Face à ces personnages quelque peu angéliques, Patta, le chef de la police, est une fois encore ridiculisé : sa femme le quitte pour un réalisateur de cinéma porno et menace d’obtenir un rôle dans ses films.

                Comme dans tous ses thrillers, Donna Leon n’évite ni la caricature ni le manichéisme. Pourtant, ses romans sont agréables à lire et les promenades dans le dédale des vieilles rues labyrinthiques de Venise est toujours passionnante, même si, dans Un Vénitien anonyme, la Perle de l’Adriatique succombe sous la chaleur étouffante de l’été et si elle est dangereusement menacée de pollution.

1000 jours à Venise, Marlena de Blasi

                L’Américaine Marlena, critique gastronomique et chef cuisinier, est courtisée par Fernando, au cours d’un de ses séjours à Venise. De retour dans son pays, elle voit arriver son « bel étranger » qui lui demande de la rejoindre en Italie et de l’épouser. Marlena, qui a toujours été un peu rebelle et entreprenante, n’hésite pas à quitter ses enfants, son restaurant et sa maison, trois choses auxquelles elle tenait tant, pour vivre une aventure excitante. Mais l’adaptation à sa nouvelle vie se révèle difficile. L’appartement de Fernando est petit et mal entretenu, le Lido, où il se trouve, n’est pas la plage de rêve des magazines mais un lieu touristique et superficiel où seul le bronzage semble important. La lenteur des démarches bureaucratiques et des ouvriers vénitiens viennent à bout de sa patience. Sans parler de Fernando qui se montre plus égoïste et directif que prévu. Deux modes de vie s’entrechoquent : Amérique VS Italie. Ce qui ne rend pas la vie facile à Marlena. Mais elle a des ressources et, l’amour aidant, elle s’applique à comprendre la mentalité italienne et à l’apprivoiser. Dans un sursaut de révolte, elle quitte son appartement où Fernando voudrait la confiner et elle découvre alors le vrai visage de Venise, celui qui lui plaît tant. C’est celui du marché du Rialto qui va lui servir de refuge et où elle se sent renaître devant la profusion des étals aux odeurs puissantes et le sourire des marchands fiers de vendre leurs produits naturels et goûteux. Cela nous vaut une scène pittoresque avec la marchande qui parle à ses poules cachées sous la table et qui fournissent des œufs à la demande de l’acheteur. Marlena se fait de nouveaux amis à la Cantina Do Mori où les gens du marché ont l’habitude de faire une pause. Elle aime aussi traîner dans les ruelles de Venise et c’est au hasard de ses promenades qu’elle rencontre un modeste sacristain, heureux de la conduire, dans une minuscule chapelle, à la lumière d’une bougie, devant un tableau de Bellini, tout en lui confiant que « la vie est une recherche de la beauté et que l’art aide à dissoudre la solitude ». Voilà la vie qu’elle affectionne, bien éloignée du mariage dans la plus pure tradition vénitienne qui n’évite pas la promenade en gondole et que lui impose Fernando.

                C’est ainsi que Marlena va se familiariser avec Venise et ses nouveaux compatriotes parfois déroutants, en se renseignant également sur l’histoire de la ville dans différentes bibliothèques. Mais, au bout de 1000 jours de vie à Venise, où elle se sent enfin chez elle, coup de théâtre ! son mari décide d’aller tenter l’aventure ailleurs. Toujours amoureuse et curieuse, elle l’accompagne et le lecteur pourra suivre la suite de son voyage dans un nouveau livre 1000 jours en Toscane.

                On appréciera, dans ce récit, les chapitres qui rendent bien une certaine atmosphère vénitienne. Par contre, on se lasse vite de l’histoire d’amour un peu mièvre de la narratrice.

Seule Venise, Claudie Gallay

                Après une rupture suivie d’une dépression, la narratrice se retrouve à Venise, dans une pension de famille du Castello. Elle y rencontre Luigi, le propriétaire qui construit des objets avec des allumettes pour ses petits-enfants qu’il ne voit jamais. Un prince russe, âgé, solitaire et handicapé qui déroulera petit à petit les épisodes douloureux de sa vie. Carla et Valentino, un couple d’amoureux qui en sont au début de leur relation. Et puis, au cours de ses pérégrinations dans les venelles de la ville, elle fait la connaissance d’un libraire avec qui elle aimerait bien avoir une aventure.

                Les contacts humains et la magie de Venise vont redonner goût à la vie à cette femme blessée. Confidente pour les plus jeunes, la quadragénaire se laisse guider par le prince russe et le libraire. Le premier lui apprend à apprécier le vin, la musique et notamment La Callas. Le deuxième lui fait découvrir des romans et l’initie à la peinture de Zoran Music, ce rescapé de Dachau qui vit encore dans la Sérénissime. Tous deux vont lui apprendre la lenteur pour prendre plaisir aux moindres gestes de l’existence. Si elle a du mal à entrer dans la vie de Dino Manzoni, ce fou de livres, elle va intervenir dans celle du prince pour lui assurer une fin de vie heureuse.

                Elle apprend aussi à aimer Venise qu’elle passe ses journées à visiter et elle devient familière de la ville où l’eau est partout. Odeur de vase, clapotis des barques, algues agressant les pierres ou flottant à la surface de la lagune. L’auteur parvient à créer en peu de mots l’ambiance humide de la cité : « L’eau ici, les murs ont l’habitude. Ils prennent les marques et les marques se confondent. La mousse gagne. Sur les marches. La rouille sur les grilles des fenêtres. Partout, la pierre imprégnée. A vif. »

                La sécheresse du style de Claudie Gallay peut surprendre au début. Mais il correspond bien à l’état d’esprit de son héroïne et à son mal de vivre. C’est une personne qui se livre peu. On ne connaît ni son nom, ni son passé, si ce n’est sa liaison avec Trevor et la dépression qui l’a suivie.

                Autre thème récurrent dans le roman, le couple avec ses aléas : la passion, la douceur des débuts d’aventure, les chagrins, les disputes, les séparations, les amours impossibles, les retrouvailles.

                C’est un livre d’une lecture facile mais qui a l’originalité de choisir une Venise hivernale comme décor pour soigner une rupture, loin des poncifs habituels que suggère cette ville.

Cosmos, Michel Onfray

                « Cosmos est le premier tome d’une trilogie intitulée Brève encyclopédie du monde », nous dit Michel Onfray. Il propose dans ce livre une « ontologie matérialiste » ainsi que l’indique le sous-titre, c’est-à-dire une philosophie de l’être proche de la nature, comme le lui a appris son père auquel il rend un hommage émouvant dans la préface et qui est mort debout, dans les bras de son fils, en regardant le ciel.

                Dans une première partie, Michel Onfray remonte le temps et le cours de sa vie, en suivant un cérémonial original qui lui permet de goûter les vins des années fortes de son histoire, jusqu’à 1921, date de naissance de son père. Il communie ainsi avec lui, car le philosophe est persuadé que le champagne porte en lui « tous les atomes constitutifs » d’une époque. D’ailleurs, comme son père, le champagne de cette année-là est « doux, chaleureux, confortable, sécurisant ». C’est en regardant son père vivre au rythme de la nature et en le voyant cultiver ses terres qu’il s’est forgé une culture plus qu’à la lecture de livres trop théoriques. Et puis, les mots culture et agriculture n’ont-ils pas la même étymologie ? Il considère la culture comme une sculpture de la nature. Il faut l’apprivoiser pour en obtenir le meilleur. « La culture n’est pas destruction de la nature mais sublimation de celle-ci et sculpture de ses forces ». De la même façon, le cerveau de l’homme est comme la terre. Il demande à être ensemencé et le cerveau reptilien ne doit pas l’emporter sur le cortex. Il aura ainsi accès à la culture qui lui permettra de comprendre et de jouir du monde. L’homme civilisé a pourchassé les tziganes qui pourtant eux aussi vivent selon le cycle des saisons et ce peuple nomade pourrait, d’après lui, donner des leçons de vie aux citadins qui courent toujours après le temps. Aux écrits scientifiques, Michel Onfray préfère les expériences sous terre de Michel Siffre, auquel il voue une véritable admiration, parce qu’il prend des risques pour faire avancer la science. Préférer le concret, le vivant ! Bien sûr, la vie n’est pas toujours facile quand nous sommes confrontés à la maladie, à la disparition des proches, à la vieillesse, à la mort. Mais tout cela ne dépend pas de nous. Alors, acceptons-le. Par contre, il faut vouloir ce sur quoi on a du pouvoir, « se créer un contretemps » ou, selon les mots de Nietzsche, « se créer liberté ».

                Dans une deuxième partie, Michel Onfray s’appuie sur la botanique et le monde animal pour étayer ses thèses philosophiques. Il y a beaucoup de similitudes entre ces deux mondes et celui des hommes. Il n’y a qu’à voir la volonté de puissance de cette plante parasite qui étouffe ses voisines pour s’élever vers la lumière de la canopée ou bien la résistance à la mort de cette anguille lucifuge qui se soumet à une longue migration pour se reproduire. L’homme s’inspire des animaux pour progresser, mais il imite aussi les pires espèces pour tuer et faire la guerre. Car la nature n’est ni bonne ni mauvaise. Elle comporte autant d’instinct de vie que de pulsion de mort. Comme elle, l’homme est à la fois proie et prédateur. La colonisation est un des funestes exemples du mépris de la vie et du vivant. Néfaste également cette habitude de l’Occident d’enfermer la culture africaine dans les musées car elle y est déshumanisée, sans parler des vols scandaleux commis par d’éminents ethnologues.

                La troisième partie aborde le problème de la souffrance infligée aux animaux. Pour les chrétiens, il y a une hiérarchie dans les créatures de Dieu et les animaux sont considérés comme des objets sans âme, à la disposition des hommes. D’où la cruauté de ces derniers envers eux. Or, il est démontré que les animaux sont capables d’intelligence et connaissent la compassion, la prévoyance, la communication et bien d’autres sentiments. Ne pas tomber pour autant dans l’excès inverse qui consisterait à les humaniser. Il n’y a pas de différence de nature entre les hommes et les animaux, simplement une différence de degrés. Michel Onfray fait un sort particulier à la tauromachie qui cristallise le sadisme, la torture et la mort en face d’un torero à la jouissance ridicule et à la « virilité défaillante ».

                La quatrième partie est consacrée au cosmos proprement dit. L’auteur explique que, de tout temps, les civilisations ont vécu au rythme des solstices et des équinoxes. Il démontre que l’Eglise, quoiqu’elle en dise, obéit à un rite solaire aussi bien dans l’édification des monuments dédiés au culte que dans les épisodes de la vie de Jésus, Jésus étant le soleil des chrétiens. Aux croyances irrationnelles de la religion, le philosophe païen préfère la cosmologie matérialiste et épicurienne de Lucrèce qui construit une harmonie avec les autres et l’univers et une vie en parfaite ataraxie. Plutôt que de s’agenouiller devant les discours emplis de fantasmes du théologien, écoutons l’astrophysicien pour retrouver la sagesse. « Depuis deux mille ans, la science n’a jamais confirmé une seule hypothèse chrétienne ». Elle est supérieure à la religion car, elle, elle apporte des preuves de ce qu’elle avance.

                Enfin, la cinquième partie nous fait tendre vers le sublime, par l’intermédiaire de l’art, celui qui n’est jamais coupé de la nature. C’est pourquoi, les goûts poétiques de Michel Onfray vont vers les haïkus, ces merveilleux petits poèmes de trois vers (de cinq, sept et cinq syllabes) où le poète, en une économie de mots, arrive à « saisir l’une des épiphanies du monde dans sa pointe la plus brillante ». Sa présence au monde et son attention au cycle des saisons nous conduit vers une sagesse et une « sapience immanente », contrairement à la poésie contemporaine devenue hermétique depuis Mallarmé et qui se coupe de ses lecteurs. Il juge tout aussi sévèrement les artistes qui, pendant plus de mille ans, ont mis en scène une histoire qui n’a jamais eu lieu : celle de Jésus. Même l’art contemporain a subi l’influence judéo-chrétienne. C’est donc vers une esthétique du sens de la terre que se tourne Michel Onfray. A l’art cérébralisé, il préfère Arcimboldo, le peintre panthéiste ou le Land Art qui sublime la nature et dont les artistes se situent dans la lignée des hommes préhistoriques et de leurs peintures rupestres. Même chose pour la musique qui doit s’inspirer du réel et pourquoi pas des temps préhistoriques où les instruments, directement issus de la nature (peau ou os d’un animal, pierre, bout de bois…), émettaient des sons harmonieux qui se mêlaient à la musique des éléments.

                En conclusion, Michel Onfray propose une philosophie des champs en opposition à la philosophie des villes. C’est une philosophie athée et matérialiste, un art de vivre bien ancré dans le concret et non une théorie abstraite et déshumanisée.

                Tout Michel Onfray se trouve dans ce Cosmos, dont il dit lui-même qu’il est son premier livre. Sa grande culture d’abord. Cet homme touche à tous les domaines de la connaissance : la philosophie, la physique, la botanique, l’astronomie, l’agriculture, la minéralogie, les arts…Sa haine encore présente pour toute sorte d’obscurantisme : religieux, social, poétique…Toujours aussi excessif dans ses relations, il apporte une admiration sans réserve à certains, mais il devient caustique avec ceux dont il ne partage pas les idées. Pourtant, sa sensibilité s’exprime quand il parle de la douleur éprouvée à la perte de son père et de sa compagne et il nous offre ici un magnifique hymne à la nature. Son style particulier se caractérise par des énumérations et des accumulations qui traduisent la vie dans son bouillonnement, comme si l’auteur voulait embrasser le cosmos dans son ensemble. Soulignons la bonne idée que Michel Onfray a eu de terminer par une page et demie de maximes qui résument ce livre de plus de cinq cents pages, laissant à chacun le soin d’y puiser ce qui l’intéresse pour se construire sa propre philosophie.

Pas pleurer, Lydie Salvayre

                Agée de quatre-vingt-dix ans, handicapée par la maladie, Montse raconte à sa fille le seul souvenir qu’elle garde de sa vie : l’été radieux de 1936. Alors que son pays, l’Espagne, est dévasté par la guerre civile, paradoxalement, elle vit des moments inoubliables en découvrant le monde inconnu de la ville, le faste, la communion entre les peuples, la poésie et la rencontre avec le bel étranger qui lui fait un enfant. Pour sa fille, elle plante le décor. Ses parents, de petits propriétaires terriens, dépendent, comme tout le village, d’une famille qui possède la plus grande partie des biens : Jaime Burgos Obregon, sa femme Doña Sol et sa sœur Doña Pura. Quand les événements se précipitent, cette riche famille se range du côté de Franco tandis que la haine des villageois pour les bourgeois s’amplifie. Mais, les choses ne sont pas aussi simples de leur côté où deux camps s’affrontent : les libertaires représentés par José, le frère chéri de Montse et les communistes avec, à leur tête, Diego, le fils d’une première noce de Jaime, avec qui Montse va faire un mariage de raison pour éviter les soucis d’une mère célibataire. Ce qui va, bien sûr, entraîner de nombreux conflits dans cette famille déchirée, comme dans bien d’autres familles espagnoles, à cette époque. Alors que Montse revit ces moments bien particuliers de l’histoire de son pays, Lydie Salvayre imagine les sentiments éprouvés au même instant par Bernanos qui est alors installé à Palma de Majorque avec sa femme et ses enfants. Cet écrivain catholique qui, au départ, soutenait la Phalange, assiste épouvanté au climat de terreur que ce groupe fait régner sur la population. Révolté par l’attitude de l’église espagnole qui laisse faire les pires exactions et par l’Europe catholique qui n’intervient pas, il change de camp, refuse le déni et l’indifférence et décide d’écrire un livre « Grands cimetières sous la lune » pour dénoncer les crimes de l’église.

                Dans ce roman, Lydie Salvayre parvient à nous donner deux points de vue sur la guerre civile espagnole, qui ne sont pas contradictoires malgré leur apparent antagonisme. D’un côté, l’élan de la jeunesse, aiguillonnée par la lecture de Bakounine, avide de liberté, d’égalité, de fraternité et qui rêve de révolution. De l’autre, l’horreur des exécutions sommaires perpétrées par les fascistes qui font la chasse aux Rouges. « L’été radieux de ma mère, l’année lugubre de Bernanos ». Mais, très vite, on se rend compte que la violence sévit dans les deux camps et qu’elle est aussi inacceptable d’un côté que de l’autre. La mère, enfermée dans sa maladie qui malmène les souvenirs, idéalise un épisode du passé et oublie la dépression dans laquelle elle a plongé à la suite de la mort de son frère tué par les phalangistes. Elle occulte son long chemin vers le camp d’Argelès-sur-Mer, cette « Retirada » qu’elle a vécue avec beaucoup d’autres, jusqu’à son installation dans un village du Languedoc où elle vit encore quand elle raconte sa jeunesse à sa fille.

                 Le traitement original de cette période trouble d’Espagne, en faisant intervenir un écrivain célèbre marqué par ces événements, permet à l’auteur de mettre en scène la diversité des personnages impliqués et de mêler la réalité à la fiction, bien qu’il s’agisse de sa propre histoire. Autre trouvaille de Lydie Salvayre : la transcription de la langue fleurie de sa mère qui parsème son français d’hispanismes réjouissants et que la maladie a libérée de toute contrainte puritaine. Elle arrive ainsi à faire sourire alors qu’elle évoque les atrocités d’une tragédie humaine. Toutefois, ceux qui possèdent quelques rudiments d’espagnol goûteront avec plus de plaisir ce récit.

Mort en terre étrangère, Donna Leon

                Guido Brunetti, le commissaire vénitien, enquête sur la mort d’un soldat de la base américaine de Vicence. Ce n’est pas une banale agression de rue, comme tout semblait l’indiquer au départ. Brunetti s’aperçoit rapidement que le jeune homme était sur la piste d’un déversement sauvage de déchets toxiques. Tout se complique alors pour le commissaire car il s’aperçoit que le gouvernement est complice de cette pollution qui met la vie des habitants en danger, ainsi d’ailleurs que les autres états européens qui n’hésitent pas à se servir des pays du Tiers-Monde, de l’Afrique ou de l’Amérique du sud comme poubelles de l’Occident. Il restera impuissant à régler cette affaire où trop de gens influents sont impliqués, même en faisant appel aux relations de son beau-père, qui a l’habitude de naviguer dans les eaux troubles de la haute société.

                Encore une fois, cette nouvelle énigme sert de prétexte à Donna Leon pour faire la critique du monde contemporain. Elle dénonce le scandale du traitement des déchets nucléaires. Elle met en cause des organismes qui paraissent pourtant au-dessus de tout soupçon comme l’UNESCO, l’ONU ou l’Union Européenne, car ils n’ont pas su gérer l’argent attribué à la sauvegarde de Venise. Elle aborde le problème du tourisme de masse qui consomme sans aucun sens critique, comme les nouveaux venus d’Europe de l’Est.

                Ce qui gêne dans la lecture de ce roman, c’est le côté caricatural des personnages. Le commissaire Brunetti connaît une vie douillette auprès de sa femme et de ses enfants. Choyé par sa femme, il est fier de sa fille qui se passionne pour Jane Austen et, même si son fils, Raffaele, est en pleine crise d’adolescence, il n’y a rien de grave à tout cela. Toujours très humain, le policier prend soin du confort de ses subalternes avec qui il entretient des relations amicales. Il traite avec respect les morts qu’il répugne à fouiller. Et Brunetti, fils d’immigrés, ne peut qu’éprouver de l’émotion devant la file interminable des sans-papiers. Il est accompagné par un médecin légiste très professionnel. Par contre, le bon flic aux bons sentiments est sous les ordres d’un chef affublé de tous les défauts qui compte sur la compétence de ses policiers pour régler les enquêtes au plus vite. Il est peu soucieux de vérité et il ne faut pas faire de vague pour ne pas ébranler le pouvoir en place en faisant des révélations qui le compromettraient. Impressionné par le monde de l’argent, il ne dédaigne pas non plus d’avoir des pratiques peu appropriées avec sa secrétaire. Donna Leon nous donne aussi une vision très convenue des Etats-Unis. A propos de la base militaire de Vicence, elle décrit les Américains comme des personnes obsédées par l’hygiène qui n’utilisent que des produits importés des USA. Un groupe bien à part qui ne se mêle pas à la société des autres.

                « Mort en terre étrangère » reste un thriller divertissant qui a l’avantage de conduire le lecteur à travers les canaux si séduisants de la « Serenissime ».



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