Archives pour mars 2015

La femme d’en haut, Claire Messud

                Nora Eldridge a connu une enfance pauvre aux côtés d’une mère névrosée. Elle devient institutrice, alors qu’elle voulait être artiste peintre. Célibataire sans enfant, elle se consacre à ses élèves et mène une vie insignifiante, incarnant la « femme d’en haut », c’est-à-dire celle qu’on ne remarque pas et qu’on imagine sans problème. Sa vie change le jour où elle accueille dans sa classe Reza, un garçon libanais qui va subir harcèlement et agression de la part des autres écoliers. Nora se prend d’affection pour lui et pour ses parents qu’elle est amenée à rencontrer. En fait, elle tombe sous le charme de la famille Shahid jusqu’à être amoureuse de la mère, du père et du fils. C’est une relation totale qui la lie à ce trio. A travers eux, elle découvre le monde et se découvre elle-même, tout en se libérant de la routine dans laquelle elle s’était engluée. « Ma vie quotidienne à Appleton, mes coups de fil à mon père, mes bières occasionnelles avec mes amies, mon jogging du samedi matin autour du lac artificiel – de quoi s’agissait-il sinon de l’écorce opiacée d’une existence, du tapis roulant de la vie ordinaire, d’une cage faite de conventions, de consommation, d’obligations et de peurs, dans laquelle je m’étais prélassée pendant des décennies, aussi anesthésiée qu’une Lotophage, tandis que mon corps vieillissait et que j’avançais en âge ? » Dans l’atelier qu’elle loue avec Sirena, la mère de Reza, elle redécouvre les activités artistiques en créant avec bonheur et une extrême minutie des dioramas sur Emily Dickinson, Alice Neel ou Edie Sedgwick. Avec Skandar, le père, elle apprécie ses récits sur l’histoire de son pays et sur l’actualité. Quant à Reza, il lui apporte l’affection et l’amour de l’enfant qu’elle n’a pas. Mais Nora s’aperçoit vite qu’il y a un décalage entre l’intensité des sentiments qu’elle a éprouvés durant cette période et le souvenir flou qu’en garde Sirena quelques années après. Plus grave, elle se rend compte qu’elle a été trahie par celle qu’elle aimait passionnément. Mais, pas question de retourner vers une vie léthargique. Au contraire, cette désillusion va éveiller en elle une colère salvatrice et génératrice de vie.

                L’analyse de cet amour exclusif et non partagé est intéressante car l’auteur étudie avec précision les différentes émotions qui assaillent l’héroïne. Par contre, le début du roman est laborieux et la présentation d’une vie ordinaire et sans intérêt est beaucoup trop longue et aurait pu être traitée en quelques lignes seulement.

L’amour et les forêts, Eric Reinhardt

                Touchée par un roman de l’écrivain-narrateur, Bénédicte Ombredanne lui écrit une lettre enthousiaste qui ne laisse pas le destinataire indifférent. Une correspondance s’établit entre les deux personnes qui vont même se rencontrer plusieurs fois. C’est l’histoire de cette admiratrice, se livrant peu à peu à l’écrivain, Eric (Eric Reinhardt), qui est le sujet de ce livre. On découvre que Bénédicte Ombredanne, professeur agrégée de lettres à Metz, a un mari violent et hystérique et qu’elle est mère de deux enfants égoïstes. Sur un coup de colère, face à son mari pleurnichard qui n’en finit pas de s’excuser d’avoir été invivable, elle s’inscrit sur Meetic et rencontre Christian, qui vit près de Strasbourg, dans une maison regorgeant d’antiquités (il est brocanteur) et située à la lisière d’une forêt. En agissant ainsi, elle obéit à un besoin de liberté et de fuir son foyer où personne ne se préoccupe de son bonheur et où son abnégation est vouée à l’indifférence de son mari et de ses enfants alors que Christian, lui, se révèle très attentionné. C’est une véritable épiphanie, d’autant qu’elle vit une expérience sexuelle qu’elle n’aurait jamais imaginée. Cette journée ne se renouvellera pas mais restera à jamais marquée dans sa mémoire. De retour chez elle, son mari exige des explications et lui mène une vie impossible jusqu’à ce qu’elle avoue son infidélité. Ce harcèlement la conduit à une tentative de suicide qui va lui faire connaître une autre pose dans sa vie, à l’hôpital psychiatrique où elle est soignée. Elle apprécie le repos, loin de sa famille et des soucis quotidiens qu’elle était seule à gérer. Elle prend plaisir à fréquenter les autres pensionnaires eux aussi malmenés par la vie. Et surtout, elle découvre le bonheur de l’écriture qui la fait plonger au fond d’elle-même et qui lui permet de s’aimer à nouveau. Elle voudrait prolonger ce séjour empreint de sérénité, mais elle doit revenir chez elle, affronter un cancer généralisé qui la conduira à la mort et un mari de plus en plus odieux au fur et à mesure de son agonie.

                Ce roman montre comment une femme intelligente et brillante se soumet à un homme jusqu’à l’avilissement. Elle vit l’enfer conjugal et pourtant, elle trouve toujours des excuses pour ne pas quitter son mari. L’auteur pousse à son paroxysme la torture morale et le chantage, jusqu’à mettre le lecteur mal à l’aise devant tant d’acharnement et d’acceptation. C’est un roman très fort de ce point de vue. Il est dommage qu’il pêche par ses longueurs dans certains passages : les interminables jérémiades du mari donnent de la lourdeur au texte ; les scènes de sexe auraient gagné à ne pas être sans cesse racontées ; les histoires personnelles des malades de l’hôpital psychiatriques deviennent ennuyeuses au bout d’un moment. Pourtant, des pages lumineuses éclairent ce récit sombre et oppressant, comme l’ultime promenade de Christian et de Bénédicte où cet amoureux des forêts enchante l’héroïne en lui parlant de la vie des arbres.



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