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Archives pour janvier 2015

Le ventre de Paris, Emile Zola

                Florent, républicain convaincu est arrêté par erreur, après le coup d’état de Napoléon III du 2 décembre 1851. Evadé du bagne de Cayenne, il revient à Paris. Le ventre vide, il traîne son errance dans les Halles, ses sens sollicités par la diversité des aliments exposés dans ce lieu de profusion. Sa fierté le pousse à refuser l’aumône, alors qu’il entrevoit sa mort dans un Paris regorgeant de victuailles. Il est finalement hébergé par son frère, Quenu, juste retour des choses puisqu’il s’était sacrifié pour s’occuper de son cadet, quand il était étudiant. Quenu est marié à Lisa, la fille aînée des Macquart, qui travaille à la charcuterie de leur oncle, Gradelle. Poussé par sa belle-sœur, il obtient un emploi. Ironie de la situation, Florent, forçat recherché par la police, devient inspecteur de la marée, chargé de surveiller les poissonnières et de régler les conflits. Mais, il a fort à faire avec les marchandes qui se jalousent et qui font courir des rumeurs malveillantes et toute sorte de ragots. Lassé de ce travail et écœuré par les odeurs pestilentielles des halles, mais surtout par leur opulence arrogante, Florent retourne à la politique et se réunit, avec ses amis, au café Lebigre pour refaire le monde. Epris de justice et refusant la misère, il se laisse emporté dans un rêve humanitaire qui le met de nouveau hors-la-loi et qui met fin à la cohabitation avec sa famille.

                Le Ventre de Paris est un roman naturaliste qui abonde en descriptions réalistes. Zola se plaît à accumuler cette orgie de marchandises que proposent les halles. C’est une débauche de couleurs, de formes et d’odeurs, des plus suaves au plus âcres. Les étals, sous la plume de Zola, deviennent de véritables natures mortes. Même point de vue chez le peintre Claude Lantier qui s’extasie devant la beauté des produits.

                Mais ces descriptions n’ont pas qu’un rôle esthétique. Elles sont aussi symboliques de la société du Second Empire et l’abondance de la nourriture évoque le triomphe de la bourgeoisie, incarnée par Lisa dont l’esprit d’entreprise fait prospérer son commerce en le modernisant. Cette société met aux prises les gras contre les maigres, lutte représentée, entre autre, dans le roman, par le gavroche du marché, Muche, qui se plaît à souiller les habits neufs de Pauline, la fille des charcutiers. Il tient ainsi sa vengeance de prolétaire contre les bourgeois.

                Comme l’assommoir, la mine ou la locomotive, les halles deviennent, chez Zola, une créature fantastique, un ventre obèse et grouillant qui donne à ce texte une dimension fantastique, à l’image des autres volumes des Rougon-Macquart.

Le Canard Enchaîné du mercredi 14 janvier 2015

                Impossible de ne pas évoquer le massacre des journalistes de Charlie Hebdo, dans une période aussi exceptionnelle. S’il est difficile de se procurer le dernier Charlie, il reste le Canard Enchaîné du mercredi 14 janvier, consacré à Cabu qui dessinait depuis trente-trois ans dans ce journal. L’éditorialiste remarque lui-même la « proximité satirique et [la] communauté de pensée » entre les deux hebdomadaires.

               A la une, sur la droite et sur toute la hauteur de la page, la silhouette du Beauf endimanché dont les certitudes et les affirmations définitives semblent avoir été ébranlées. Il porte un brassard « Je suis Charlie », affiche une mine bien triste et salue. Il salue qui ? Certainement Cabu qui, en face de lui, sur la gauche, le regarde attendri avec sa bouille d’enfant souriant et avenant. Deux dessins de Cabu qui ne le résument pas, car il sait aussi être irrévérencieux, comme le prouvent les dessins repris à l’intérieur du journal, quand il s’attaque au Vatican, au front National, à l’armée, aux intellectuels ou aux présidents de la République. Lui-même disait : « Peut-on rire de tout ? Et pourra-t-on encore demain rire de tout ? Ces questions méritent d’être posées…Ni les religions et leurs intégristes, ni les idéologies et leurs militants, ni les bien-pensants et leurs préjugés ne doivent pouvoir entraver le droit à la caricature, fût-elle excessive. » Anticlérical, antimilitariste, fou de jazz et de Trenet, il aimait les gens et se battait contre les dogmatismes, les intégrismes, les sectarismes, nous disent ses amis. Grande émotion donc, dans le journal, pour son dessinateur. Mais aussi, volonté forcenée de rire de tout et d’abord du traitement de l’événement par les politiques (cérémonie aux Invalides), par l’église (glas sonné à Notre-Dame) ou par les dictateurs qui sont Charlie et qui musellent leur pays. On rit aussi de Sarkozy qui joue des coudes, dans la manif, pour être vu au premier plan ou de Johnny qui « nous vérole les tympans » depuis cinquante ans, dixit Cabu, mais qui a éprouvé le besoin de lui rendre hommage.

               Une grande partie du journal est réservée à la tuerie de Charlie hebdo. Le Canard salue le traitement de la crise sans fausse note par Hollande, ce qui mettra peut-être un point final au french-bashing des autres pays. Il souligne les failles du Renseignement Français. Il pointe les dérives de ceux qui sont tentés par le Patriot Act. Il découvre des enseignants démunis devant des élèves qui ont refusé d’observer une minute de silence. Il met en cause les médias, prompts à faire le scoop sans se soucier de la mise en danger des personnes impliquées. Il déplore les rapaces qui font du commerce sur le dos de Cabu. Mais les autres informations ne sont pas laissées de côté. Il est question de la démission du secrétaire de la CGT, trop fan de décoration. Un inventaire à la Prévert égrène les mesures de la loi Macron. Et Cabu n’aurait pas oublié non plus de pleurer les milliers de morts qui tombent au Nigeria, au Soudan, en Irak ou en Syrie. La page culturelle présente les chroniques habituelles : un choix de films et de pièces de théâtre qui résonnent avec l’actualité et les fautes de français ou les perles relevées dans la « presse déchaînée »

               Il s’agit donc d’un numéro spécial qui a essayé de suivre le conseil de Cabu : « Allez les gars, ne vous laissez pas abattre ! ». Jeu de mots grinçant, à l’heure où les journalistes de l’hebdo satirique sont menacés d’être découpés à la hache.

Chéri-Chéri, Philippe Djian

                Denis, écrivain le jour et travesti la nuit pour arrondir ses fins de mois, vit avec sa femme Hannah (« poupée Barbie à gros seins » !!) qui accepte cette situation. Tout se complique quand les beaux-parents aménagent au-dessous de chez eux. Paul, son beau-père, n’accepte pas de le voir déguisé en femme et le contraint de participer à ses affaires pour le moins sordides, en corrigeant les clients qui ne veulent pas le payer. Denis déteste son beau-père et il est terrorisé par cet homme envahissant et autoritaire qui n’hésite pas à frapper sa femme. Mais, par lâcheté, le gendre se soumet à ses exigences.

                Comme tous les héros de Djian, Chéri-Chéri, surnom donné à Denis par sa femme, s’embarque dans des histoires improbables et devient l’amant de sa belle-mère. Encore une fois, par faiblesse, il n’ose pas mettre fin à cette liaison. Situation complexe donc, pour lui, jusqu’au moment où s’opère un revirement dans sa vie, grâce à l’imagination extravagante du romancier qui intervient, tel un deus ex maquina. Au détour d’un chapitre, sans transition aucune, on retrouve Paul, le beau-père, sur un fauteuil roulant, dans un état végétatif, après avoir subi une agression dont il n’est pas difficile de deviner l’auteur. Tout semble revenu à la normalité pour Denis, puisqu’il n’est plus sous l’emprise de son beau-père et que sa femme enceinte laisse présager un certain espoir dans leur vie de couple. Pourtant, rien n’est arrangé. La belle-mère exerce, à son tour, un chantage sur son beau-fils.

                Dans Chéri-Chéri, nous retrouvons les thèmes récurrents des romans de Djian. L’anti-héros qui n’arrive pas à se dépêtrer des embûches de l’existence, la liaison d’un gendre avec sa belle-mère, les relations compliquées entre les êtres humains. S’ajoutent ici les questions qui se posent à l’écrivain : la nécessité d’exercer un autre emploi quand il n’est pas connu, l’avenir du livre avec l’apparition du numérique et sa dématérialisation.

                Certaine déception toutefois avec ce dernier Djian.

Pétronille, Amélie Nothomb

                Grande amatrice de champagne, Amélie cherche une compagne pour partager ses moments d’ivresse. Elle trouve une jeune femme libre, à l’allure de garçon manqué, admirative de son œuvre depuis longtemps. Elle devient sa « convigne » et une amitié s’installe entre les deux femmes aux personnalités différentes. Amélie est assez conventionnelle et timorée. Pétronille est prête à prendre tous les risques et à agir sur des coups de tête qui mettent parfois sa vie en danger. Elle part au sports d’hiver à l’heure-même où elle le décide, elle improvise un séjour au Sahara, à New-York ou à Budapest, teste des médicaments qui attentent à sa santé, joue à la roulette russe pour se faire un peu d’argent. Amélie tient, à ses côtés, le rôle de mère-poule. Rien d’original toutefois dans cette histoire, jusqu’au dénouement pour le moins inattendu, pirouette où l’auteur conclut qu’écrire est dangereux.

                A côté de l’intrigue, Amélie Nothomb aborde le quotidien de l’écrivain qui a du mal à se faire éditer quand il n’est pas connu et qui se plie aux séances de dédicaces parfois fastidieuses mais souvent enrichissantes car elles permettent un contact plus direct avec les lecteurs.

               Que dire de plus sur ce livre, sinon qu’il est distrayant et qu’il se lit facilement ?

L’écrivain national, Serge Joncour

                Un écrivain, qui n’est pas des plus célèbres, est invité dans une petite ville de la Nièvre, pendant un mois, par un libraire, pour des séances de dédicaces, des ateliers d’écriture et pour publier un feuilleton dans le quotidien régional. Respectueux de son public, il joue le jeu en participant à toutes les manifestations prévues, même quand il s’aperçoit que la maintenance des voies de communication et le développement économique de la région sont des préoccupations plus importantes que la défense de la lecture, pour cette commune rurale. Par sa présence, il sert de faire-valoir au maire qui profite des rencontres en son honneur pour glaner quelques voix et pour faire la publicité de son programme électoral. Il essaie de sourire quand il se voit « comparé à « une deux fois deux voies » et à un projet de scierie ». De plus, un villageois de quatre-vingts ans, qui a disparu dernièrement, lui vole la vedette dans les conversations. Pourtant, ce Commodore, vieil original et ancien du Vietnam, attire son intérêt car, comme tout écrivain qui se respecte, il est un grand amateur de faits divers, d’autant plus que la mystérieuse Dora, présumée coupable dans cette histoire, le trouble irrésistiblement. Mais, il va falloir qu’il fasse un choix. Soit il se range du côté des villageois qui rejettent les êtres différents et à la marge de la société. Soit il continue à fréquenter la belle Hongroise, malgré la réprobation générale. Il ne choisit pas. Il continue à se soumettre à toutes les obligations qui incombent à un écrivain en promotion. Il fréquente les réceptions, même si elles sont ennuyeuses et trop souvent alcoolisées. Auteur bienveillant, il répond aux questions de ses admirateurs et fait face à l’agressivité de certaines lectrices qui critiquent férocement son œuvre. Il poursuit son rôle d’animateur dans les ateliers d’écriture, même s’il est difficile d’avancer avec un public d’illettrés. En même temps, il multiplie les visites à celle qui le fascine tant.

                Tout en faisant son travail, il découvre la vie en province avec ce qu’elle peut avoir de désagréable. Tout le monde épie tout le monde et les habitants se méfient de ceux qui ne rentrent pas dans le moule. Face à eux, il éprouve ce qu’il appelle le syndrome Lévi-Strauss qui consiste à se sentir étranger dans un groupe soudé, avec lequel on ne partage ni les mêmes repères, ni les mêmes certitudes. Il fait l’objet de soupçons parce qu’il côtoie des marginaux. On tente de le déstabiliser, de le culpabiliser. Mais, ayant su obtenir la confiance d’un « inadapté » à la vie communale, il aura sa revanche en devenant le dépositaire d’un secret et en étant le seul détenteur de la vérité sur la disparition qui perturbe le village.

                Serge Joncour fait preuve de clairvoyance et de lucidité en mettant en scène ce petit peuple de province nombriliste et souvent fermé sur l’extérieur. Il y a du thriller dans ce roman qui installe le lecteur en face d’une énigme résolue uniquement à la fin. L’auteur sait aussi maintenir un climat de malaise, non seulement avec l’attitude des personnages, mais aussi avec un environnement hostile incarné par une forêt touffue, aux chemins boueux difficilement praticables. A cela vient s’ajouter la scierie qui centralise les inquiétudes de la communauté et qui se transforme en monstre dévoreur, comme la mine, chez Zola, dont « le puits avalait des hommes par bouchées de vingt et de trente, et d’un coup de gosier si facile, qu’il semblait ne pas les sentir passer. » Même l’amour ne peut détendre l’atmosphère, car s’il est magique et procure au narrateur des moments d’une exceptionnelle intensité, il est auréolé d’interdits et de menaces.



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