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Archives pour novembre 2014

La prose du Transsibérien, Blaise Cendrars

                Dans La Prose du Transsibérien, le narrateur (Cendrars ?), relate son voyage, à l’âge de seize ans, dans le train qui traverse la Russie. Ce poème évoque les états d’âme du jeune homme dont l’esprit semble perturbé et agité. Ces vers sont un pêle-mêle des sentiments qui le traversent et qui paraissent marqués par le spleen. On pense à Baudelaire affirmant : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. » Le voyageur est jeune et pourtant, il a déjà tout vécu, tout vu, tout parcouru. Le trajet qu’il parcourt, au rythme saccadé des wagons, lui fait découvrir des paysages aussi noirs que sa vie. Il y a d’abord le spectacle sanglant que lui offre la guerre pendant la Révolution Russe. Ses compagnons de route sont des fuyards envahis par la peur de la misère. Puis, ce sont les longues plaines mornes et sombres de la Sibérie qui défilent sous ses yeux. Les légendes pourraient le sauver de ce mal-être, mais celles qui lui viennent à l’esprit, racontent des histoires de batailles et de vols. Même l’amour ne peut pas être un dérivatif. La petite Jeanne, qui l’accompagne, est bien gentille mais elle l’ennuie avec ses questions. Et puis, comment pourrait-elle lui apporter un peu de lumière alors qu’elle vient tout droit d’un bordel ? Il voudrait l’emmener avec lui, dans des pays chauds où les couleurs explosent, mais elle lui répond en s’installant dans le sommeil. Pourtant, il a une dernière planche de salut, une ancre de miséricorde, et c’est Paris. Paris, la ville des poètes et des artistes, où Cendrars retrouvera ses amis, Chagall et Apollinaire, et où, insouciants, ils iront boire un verre au « Lapin Agile », à Montmartre qui lui manque tant.

                Ce poème dépeint le désenchantement et un monde interlope de châles effilochés, de ciels déchirés, d’horizons plombés et de gares lézardées. Il est sombre et nostalgique d’un temps et d’un ailleurs loin du jeune homme, qui semble chercher sa voix dans un monde tourmenté. La tentation de la poésie l’a effleuré mais il se sent incapable d’écrire une œuvre intéressante.

                Ce poème est célèbre car il fait partie d’un magnifique livre-objet illustré par Sonia Delaunay, l’amie de Cendrars. C’est un livre en accordéon qui se déplie sur une longueur de deux mètres, où les formes géométriques et colorées de la peintre s’inscrivent en contrepoint de la tristesse du poète. « Madame Delaunay a fait un si beau livre de couleurs, que mon poème est plus trempé de lumière que ma vie. », dit Blaise Cendrars émerveillé. C’est le premier livre « simultané », ce mot, imaginé par les Delaunay, étant une technique picturale où les contrastes jouent entre les différentes zones de couleurs juxtaposées.

                On peut actuellement l’admirer au musée d’Art Moderne de Paris, dans l’exposition « Sonia  Delaunay. Les couleurs de l’abstraction » (du 17 octobre 2014 au 22 février 2015)

Une main encombrante, Henning Mankell

               Henning Mankell consacre cette nouvelle à l’avant dernière enquête de Kurt Wallander. A la veille de prendre la retraite, le vieux détective bougon cherche une maison où il se voit vivre paisiblement ses derniers jours, isolé, loin de son espace de travail, en compagnie d’un chien fidèle. Mais, son métier le poursuit jusqu’au bout, puisqu’il va faire une découverte macabre, dans le pavillon qu’il visite. Il trébuche, en effet, sur la main d’un squelette enterré dans le jardin et un pied de groseillier cache un autre mort. L’actuel propriétaire ne peut lui apporter aucune indication, puisqu’il est en maison de retraite dans un état de sénilité avancé. Il va donc fouiller le passé de cette maison pour découvrir la vérité sur ce couple mystérieux, que personne n’a réclamé.

               On retrouve encore une fois les sujets chers à Mankell. Ses rapports parfois difficiles avec sa fille qui travaille dans le même service que lui au commissariat et qui vit avec lui dans son appartement. Tous deux entretiennent des rapports dignes d’un vieux couple : ils se surveillent, se réprimandent et Wallander est même jaloux de l’intimité qui s’est installée entre elle et un de leurs collègues. L’enquête se déroule dans la grisaille suédoise : pluie, neige et vent glacé accompagnent les déplacements du commissaire. Quant au thème évoqué dans ce court roman, c’est le problème des réfugiés estoniens en Suède, pendant la guerre de 1944. Mais si un pan d’histoire est raconté, l’essentiel de l’enquête porte sur les relations complexes entre les membres d’une même famille qui peuvent entraîner des conflits et parfois même des crimes.

               A la fin du livre, dans une postface intitulée Wallander et moi, Mankell explique la genèse de son personnage et de son histoire. Après un séjour en Afrique, il se rend compte du développement du racisme quand il revient dans son pays et il décide d’en faire le sujet de ses romans. Les énigmes policières lui semblent les mieux adaptées pour traiter ce problème et c’est un commissaire tout à fait ordinaire qui sera chargé de les résoudre.

Le style Shaker. L’esprit de perfection, June Sprigg et David Larkin

                Ce beau-livre nous transporte dans un monde qui n’est plus : celui des Shakers. Les Shakers sont connus pour deux choses : les tremblements qui agitaient leur corps, pendant l’office (ce qui a donné le nom à leur communauté : Shakers vient de Shaking Quakers) et pour l’exceptionnelle qualité de leur artisanat.

                Cette secte, aujourd’hui pratiquement disparue, a connu son apogée au XIXème siècle, aux Etats-Unis. Elle était installée dans l’est, depuis Le Maine jusqu’au Kentucky. Sa fondatrice, Ann Lee, originaire de Manchester, était une dissidente de l’église anglicane. Elle a imposé un mode de vie très strict à ses adeptes qui vivaient en communauté suivant un emploi du temps journalier très règlementé. Considérant que les relations charnelles étaient sources de tous les maux, elle a contraint hommes et femmes à vivre côte à côte dans le célibat. Vie difficilement envisageable aujourd’hui ! Pourtant, en avance sur notre temps, les Shakers pratiquaient l’égalité des races et des sexes. Leurs journées étaient occupées par les travaux des champs. Les femmes les complétaient par le ménage et la cuisine. Elles confectionnaient des tourtes et des plats avec les produits de la propriété, des conserves pour l’hiver et des confitures de baies cueillies sur les chemins.

               Les hommes, pendant ce temps, travaillaient le bois, artisanat dans lequel ils excellaient et qui a inspiré les plus grands designers comme Philippe Starck (« Le travail des Shakers me passionne car il est tellement moderne. »), Jean Nouvel (« Faire de l’architecture, faire du design, faire de l’art, c’est toujours forcément faire passer des valeurs morales et intellectuelles, des valeurs de civilisation et de culture. Les Shakers en sont l’illustration la plus aboutie. »), Ricardo Bofill (« Je trouve chez les Shakers ces constantes d’équilibre, de simplicité, d’harmonie et de symétrie croisées avec un savoir-faire simple et sophistiqué pour lequel j’ai une grande admiration. ») Ils proscrivaient l’art pour l’art  car les objets doivent avant tout être utilitaires. Et pourtant, si l’on ne peut nier la fonctionnalité des meubles qu’ils fabriquaient, leurs formes sont admirables par leur élégance, leur harmonie et leur perfection, illustrant quelques années plus tôt la célèbre formule de l’architecte, Louis Sullivan, « Form follows fonction ». Leurs commodes astucieuses proposent des tiroirs alignés de bas en haut par ordre de taille décroissant, les plus grands en bas pour recevoir les charges les plus lourdes. Leurs rampes d’escalier, arrondies et épurées, font penser à celles de Gaudi dans ses maisons barcelonaises, l’exubérance en moins évidemment. Les outils les plus ordinaires, comme un simple établi de menuisier, deviennent, entre leurs mains, de véritables œuvres d’art. Mais, les objets les plus emblématiques des Shakers sont assurément les fameuses boîtes aux différentes tailles qui s’empilent et qui servent de rangement. D’une forme parfaite, elles sont fabriquées en pin pour le couvercle et le fond, en érable pour les côtés, dont les courbes se terminent en queue d’hirondelle, leur couleur miel parachevant cette idée de pureté.

                Dans ce livre, les auteurs nous racontent l’histoire de ce groupe religieux assez insolite, son mode de vie austère et puritain et la richesse de son artisanat. Il a donc un aspect documentaire indiscutable. Mais, il est très intéressant aussi pour les nombreuses photos qui présentent avantageusement les réalisations des Shakers, si bien qu’on a l’impression de toucher la patine du bois doré de leurs meubles ou de sentir le doux fumet des brioches dodues qui enrichissaient leurs repas.

Monsieur Proust, Céleste Albaret

                Céleste Albaret, dernière gouvernante de Marcel Proust, avait toujours refusé de témoigner sur sa vie à son service. Mais, après avoir entendu beaucoup d’histoires inventées et de nombreuses inepties, elle accepte de raconter ses souvenirs pour rétablir la vérité.

               Jeune mariée, elle entre au service de l’écrivain par l’intermédiaire de son mari qui lui servait de taxi et elle découvre un homme malade, très affaibli par des crises d’asthme, qui vit en reclus dans sa chambre quand il est chez lui, avec des horaires complètement décalés. Il se réveille à seize heures et mène une vie mondaine la nuit. Céleste accepte ce rythme sans problème car elle a pitié de ce maître fragile qui sait se montrer généreux et attentionné. Pourtant peu de personnes auraient supporté son caractère tyrannique. Elle doit répondre immédiatement à ses désirs. D’une sensibilité extrême, il ne supporte ni le bruit, ni les odeurs un peu fortes et la servante doit tout mettre en œuvre pour qu’il ne soit pas dérangé. Capricieux comme un enfant, il ne reçoit que s’il en a envie, libre à Céleste de trouver une excuse pour refouler les visiteurs. Elle reconnaît ses défauts qu’elle lui pardonne car elle sait qu’elle  a eu un destin extraordinaire en côtoyant un homme aussi exceptionnel. Elle lui voue une admiration sans réserve. Son dévouement n’a pas de limite et c’est avec plaisir qu’elle se plie à ses moindres exigences

               Ce récit est riche en anecdotes qui viennent illustrer les traits de caractère du célèbre écrivain car Céleste, très vite, a su gagner sa confiance. Il lui fait ses confidences sur ses anciennes amours, sur l’adoration qu’il portait à sa mère et chaque jour elle a droit à un compte-rendu précis de ses soirées. Ainsi, ce livre est non seulement le témoignage d’une servante qui veille au confort de son maître, mais il a aussi une grande valeur littéraire, Céleste faisant figure de critique avisée. Au moment où elle entre à son service, l’auteur de A la recherche du temps perdu est engagé dans l’écriture de son œuvre qui devient sa seule raison d’exister. Sa gouvernante sait déceler ses qualités d’écrivain : son don d’observation, sa prodigieuse mémoire, sa puissance de travail. Elle nous éclaire sur sa méthode de travail avec ses cahiers et ses notes qui ne le quittent pas, les nombreuses corrections qu’il apporte à son texte. Elle nous apprend qu’il profite de ses sorties nocturnes pour étudier les mondains qui incarneront les personnages bien connus de ses romans. Monsieur de Montesquiou qui a toujours fasciné Proust pour sa culture, son intelligence, son élégance mais aussi son insolence, sa méchanceté et son orgueil donnera ses traits à l’inoubliable Monsieur de Charlus. Céleste nous fait part également du conflit qui opposait Proust et Gide, ce dernier ayant refusé de publier le manuscrit de Du côté de chez Swann.

               Ainsi donc, même si Céleste Albaret fait preuve de beaucoup d’indulgence et manque parfois d’objectivité, elle apporte un témoignage inestimable sur les dernières années de la vie de Marcel Proust.



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