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Archives pour octobre 2014

Le vrai lieu, Annie Ernaux

                Ce livre regroupe les entretiens d’Annie Ernaux avec Michelle Porte, en vue de réaliser un documentaire pour France 3. Ils portent sur les lieux où elle a vécu, où elle vit encore et dans lesquels ses romans sont fortement ancrés. Il s’agit d’Yvetot et de Rouen, où elle a passé sa jeunesse et de Cergy où elle habite aujourd’hui et où elle écrit ses livres, dans un petit coin de campagne qui lui rappelle son enfance rurale, même si Cergy est proche de Paris. Elle apprécie ce cocon qui lui permet de s’isoler, ce qu’elle ne pouvait pas faire quand elle vivait dans le café de ses parents. Le café est un autre lieu emblématique d’Annie Ernaux. C’est là qu’elle a commencé à prendre conscience de la différence sociale entre elles et ses camarades de classe, de cette fracture qu’elle ne cesse d’analyser dans chacun des volumes de son œuvre. C’est là aussi qu’elle a pris goût à la lecture et au savoir dispensé à l’école. Ces deux activités lui ont fait découvrir un autre monde qui, petit à petit l’a éloignée de ses parents. Dans le couple, c’était le père qui prodiguait la douceur à l’enfant qu’elle était. Sa mère, elle, était une maîtresse-femme qui régentait sa maison et son commerce. Autoritaire, puritaine et très pratiquante, elle entrait souvent en conflit avec sa fille. Pourtant, elles avaient en commun le goût de la lecture. A la mort de son père, elle se rend compte qu’elle est une « transfuge de classe », alors qu’elle est professeur et qu’elle fait partie du monde des dominants. Désormais, le besoin d’écrire s’impose à elle et l’écriture devient le lieu le plus important pour Annie Ernaux, celui où elle va créer une nouvelle réalité faite de son passé, de son présent, mais surtout de la déchirure entre ces deux temps. C’est un lieu de douleur mais aussi de liberté et il lui est indispensable. Elle se doit d’écrire pour « laisser la trace d’un regard, d’un regard sur le monde », « pour venger [s]a race », pour éclaircir « l’opacité de la vie », pour « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

                Dans ce bref ouvrage, Annie Ernaux remonte le temps et détaille l’environnement qui a conditionné la genèse de chacun de ses romans. Ce qui est remarquable, c’est qu’elle analyse, à l’oral, son travail d’écrivain avec une précision de clinicien, dans la même langue factuelle qui caractérise ses romans.

La promenade sous les arbres, Philippe Jaccottet

                Ce livre est composé de trois parties. D’abord, au début, dans un avant-propos, La Vision et la vue, et, en conclusion dans des Remarques sans fin, Philippe Jaccottet théorise son expérience poétique. Il affirme que le poète a la nostalgie d’une plénitude passée et qu’il part à sa recherche en écrivant ses vers. Il juge la comparaison comme un procédé trop facile, mais il reconnaît que les images permettent d’approcher une vérité intérieure et le lien qui unit les êtres aux choses, car le poète est avant tout « un serviteur du visible ». Il doit s’efforcer d’atteindre une légèreté sans essayer de se mettre en valeur. La poésie doit être simple, dépouillée et obéir à un rythme qui la différencie de la prose. Le poète, pour parvenir à ses fins, doit trouver un équilibre entre l’acharnement sur les mots et l’abandon à l’instinct.

                Sans se mettre sur un pied d’égalité avec Novalis, Hölderlin et Rilke qu’il admire, Philippe Jaccottet donne des exemples de son écriture poétique et c’est cette partie, au milieu du livre qui est la plus intéressante, car c’est là que le poète se révèle. L’habitant de Grignan, à l’automne de ma vie, reste sensible à la beauté de la nature qui s’expose devant ses yeux et qui se transforme au fil des heures et des saisons. Ses textes sont un hymne à la lumière matinale qui permet de voir le « dedans » des choses, à l’agressivité de la lumière de midi et au caractère pudique du soir qui garde ses secrets. Il chante la magie des montagnes et la fraîcheur des rivières. La lune lui fait entrevoir le royaume des morts. Il évoque les rites ancestraux des bergers lors de la transhumance et, au milieu des merveilles de la nature, il a une pensée pour la misère des humbles.

                Ses yeux de poète lui permettre d’entrevoir ce que Mallarmé appelle « l’intuition de l’infini » et avec sa langue musicale et maîtrisée, il nous donne à lire la réalité sous un angle différent, arrivant à nous faire approcher le sens mystérieux de la vie.

Rue des boutiques obscures, Patrick Modiano

                Après avoir travaillé dix ans dans une agence de détective, un amnésique part à la recherche de son passé. Il mène une enquête minutieuse, interrogeant les lointains témoins de son existence, en se servant de photos qu’on lui met entre les mains. Petit à petit des bribes du passé lui reviennent à la mémoire, mais ce sont des morceaux de vie décousus. Arrivera-t-il à reconstituer l’ensemble du patchwork ? Beaucoup de questions restent sans réponse. Pourquoi a-t-il perdu la mémoire ? Pourquoi a-t-il cette impression de peur quand il déambule dans les rues de Paris à la recherche d’une certaine Denise dont il semble avoir été très proche ? Qu’est devenue Denise ? Pourquoi ces changements d’identité ? Pourquoi ces faux passeports ? Pourquoi prend-il la fuite à Megève avec ses amis ? Pourquoi Denise et lui ont-ils pris la route pour la Suisse et pourquoi leurs traces se perdent-elles à ce moment-là ? Mais son passé lui échappe et sa vie d’avant part en déliquescence. Au cours de sa recherche, Guy Roland s’aperçoit qu’il n’a pas laissé un grand souvenir à ceux qu’il interroge et que la plupart de ses anciennes connaissances ont disparu. A la fin du roman, le héros s’apprête à découvrir une dernière étape de sa vie, Rue des boutiques obscures, à Rome. Mais, est-ce que ce sera la bonne adresse, cette fois ?

                Patrick Modiano écrit ce livre comme un roman policier et entraîne le lecteur dans une intrigue où le suspense le tient en haleine du début à la fin. Tel un maître de thriller, il excelle à nous entraîner sur de fausses pistes, en faisant endosser à son héros plusieurs identités successives. Mais, l’essentiel n’est pas dans l’histoire. Elle n’est qu’un prétexte pour l’auteur à aborder ses thèmes de prédilection : la quête d’identité et le retour dans le passé, la France sous l’occupation avec son ambiance trouble et délétère et la balade dans les rues de Paris qui deviennent un labyrinthe, à l’image de la pensée brouillée du personnage.

                L’écriture de Modiano est toujours limpide, avec ses phrases brèves, proches du style cinématographique quand il fait défiler les images furtives qui s’inscrivent devant les yeux de Guy Roland, au cours de sa recherche.

Journal de deuil, Roland Barthes

                Ce journal, écrit au lendemain de la mort de sa mère, témoigne de l’immense amour pour celle avec qui Roland Barthes a vécu toute sa vie. Au cours de ces moments difficiles, il doit affronter l’entourage qui lui manifeste des gestes et des paroles de sympathie. Pourtant, les réactions des gens, avec tous leurs clichés et leurs phrases toutes faites, comme « Elle ne souffre plus », provoque, chez lui, de l’agacement plus que de la consolation. Il supporte difficilement les idées courantes qui circulent et qui prétendent qu’il faut dix-huit mois pour faire le deuil d’un père ou d’une mère. Il sait, lui, que sa peine ne finira jamais.

                Jour après jour, il étudie ses émotions et l’évolution de son chagrin. Il se remémore les dernières paroles de la défunte qui habite ses rêves et occupe toutes ses pensées. Il éprouve un sentiment de culpabilité quand, malgré le deuil, il arrive à vivre agréablement ou quand il se rend compte qu’il apprécie de retrouver une certaine liberté. Pourtant, la mort d’un proche n’est pas libératrice. Le lien avec sa mère était tellement fort, qu’après sa mort, il n’a plus envie de construire quoi que ce soit en amour soit en amitié. Il n’a plus la force de lire le journal « Le Monde ». Il ne connaît que « désarroi, déshérence, apathie ». Et pour lutter contre ces trois états négatifs et destructeurs, seule l’écriture peut le sauver, car écrire lui permettra de ne pas oublier. Pour, justement, continuer à sentir sa présence, il gère le quotidien comme elle le faisait. « Continuer à parler avec mam. (la parole partagée étant la présence) ne se fait pas en discours intérieur (je n’ai jamais « parlé » avec elle), mais en mode de vie : j’essaye de continuer à vivre quotidiennement selon ses valeurs : retrouver un peu la nourriture qu’elle faisait en la faisant moi-même, maintenir son ordre ménager, cette alliance de l’éthique et de l’esthétique qui était sa manière incomparable de vivre, de faire le quotidien. »

                Ces notes recueillies et éditées en 2009, bien après la mort accidentelle de Roland Barthes (1980), nous révèlent une autre facette du sémiologue pour qui la biographie d’un écrivain ne devait intervenir en aucune façon dans la lecture de ses œuvres. Il nous livre,  dans son journal, véritable cri d’amour pour sa mère, sa douleur intime et personnelle, mais cette douleur est en même temps universelle et c’est pour cela qu’elle est si émouvante. Même s’il est souvent question de pleurs, dans ces courts textes, l’auteur fait une analyse rigoureuse et juste de cet état de deuil, sans tomber dans le sentimentalisme que son extrême affection pour sa mère pourrait générer.

Retour à Béziers, Didier Daeninckx

                A la retraite, l’héroïne de Didier Daeninckx, Houria, vient s’installer à Béziers, la ville de son enfance, car la vie à Paris est trop chère pour elle. Elle garde le souvenir d’une cité bouillonnante de vie, lumineuse et chaleureuse, qui accueillait les républicains espagnols fuyant le fascisme. Et, de fait, une ambiance de fête anime les Allées Paul Riquet, ces « Champs-Elysées biterrois » où déferlent les touristes aux alentours du 15 août, pour participer à la célèbre féria. Mais, après ces réjouissances ponctuelles, elle va vite déchanter, lorsqu’elle commence à déambuler dans les rues. Elle ne retrouve rien de ce qu’elle connaissait. Le cinéma central a émigré dans le nouveau centre commercial du Polygone et les petites maisons individuelles ont été remplacées par des résidences plus modernes et plus impersonnelles. L’hôpital a été délocalisé dans un village voisin. Les magasins sont fermés et les devantures obstruées par des planches disjointes. La poste principale où tous les Biterrois défilaient a été démolie et les halles, cœur de l’ancienne ville, sont complètement désertées. Autre triste nouveauté qu’Houria découvre : les queues interminables des chômeurs qui viennent chercher leurs allocations. Elle assiste aussi à une scène digne des banlieues « à risques » de Paris : une rue est bloquée par des dealers qui terrorisent les habitants des quartiers. On lui raconte l’histoire de ce jardinier du Plateau des Poètes victime d’un racisme que l’administration, impuissante, a laissé s’installer. Il y a bien des tentatives de redynamisation avec de nouvelles fêtes mais elles sont artificielles et la convivialité est remplacée par des séances de beuverie.

                Il faut préciser que ce Retour à Béziers se situe à la veille des dernières élections municipales de 2014, alors que le maire sortant, Couderc, est vivement critiqué et que Robert Ménard trace son sillon vers la mairie. Houria constate avec douleur que tous les ingrédients sont réunis pour ouvrir la porte de la cité à l’extrême droite. Béziers a perdu son âme et l’héroïne de Daeninckx a mal à sa ville.



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