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Archives pour septembre 2014

Monsieur le paresseux, Yveline Féray

                Monsieur le paresseux a décidé de ne plus exercer la médecine, mais de se retirer dans son ermitage de la Montagne Parfumée pour profiter de la nature, de sa famille, pour écrire une encyclopédie médicale et quelques poèmes car Lê Huu Trac est un médecin réputé mais aussi un fin lettré. Or, dans le Vietnam du XVIIIème siècle, les médecins ne sont pas libres de leurs actes, surtout quand ils jouissent d’une certaine renommée, et ils doivent se soumettre à la volonté de l’empereur, si celui-ci décide de les appeler à la cour. C’est ce qui arrive à Lê Huu Trac, qui doit, bien malgré lui, quitter la quiétude de son repaire pour aller soigner le prince héritier, à la capitale. Lui qui avait toujours vécu à l’écart des honneurs, loin des intrigues et des plaisirs dissolus de la Cour, pour se mettre au service de ses semblables les plus démunis, se sent mal à l’aise dans le décor fastueux du palais impérial. Pourtant, très vite, il s’attache à cet enfant d’une intelligence supérieure et il emploie toute son énergie à le soigner, déjouant les pièges des autres médecins qui se liguent contre lui, pour ne pas administrer les médicaments qu’il lui prescrit. Loin de la tranquillité qu’il a abandonnée, il découvre un monde de violence où les intrigants mènent des combats et des complots pour accéder au trône et, avec l’agonie du prince héritier, il assiste à la fin de la dynastie des Trinh, les deux se consumant à petit feu.

                Après Dix mille printemps, Yveline Féray nous replonge dans l’histoire du Vietnam et plus particulièrement dans la période troublée du XVIIIème siècle qui connaît de nombreux bouleversements. Le Nord est menacé par les Nguyên du Sud et la présence française commence à se faire sentir dans le pays. Elle est représentée ici par ces médecins de l’ouest qui viennent répandre « la fausse doctrine », c’est-à-dire le christianisme et qui sont adeptes de la « médecine sanglante », c’est-à-dire la chirurgie. Face à eux, Yveline Féray campe le personnage de Lê Huu Trac, qui a réellement existé, mais dont elle imagine un épisode de sa vie. On sent toute l’admiration que l’auteur porte à son personnage, homme intègre et consciencieux qui pratique une médecine proche de la nature, en utilisant les simples, et en suivant la Voie indiquée par le Taoïsme, intervenant sur les forces complémentaires inhérentes à tout être humain, le yin et le yang.

                Même si les conspirations de Cour avec les trop nombreux protagonistes engendrent une certaine confusion dans le récit, Yveline Féray nous donne à voir un panorama complet et intéressant de son pays d’origine, avec les intrigues politiques, les différentes religions qui s’affrontent, l’influence des pays étrangers, mais aussi la beauté des paysages d’un Vietnam aux multiples visages.

Kafka sur le rivage, Haruki Murakami

                La veille de ses quinze ans, Kafka fait une fugue et quitte la maison de son père qui ne s’occupe pas de lui, pour partir à l’aventure. Il prend un bus et se retrouve à des centaines de kilomètres de chez lui. Il se réfugie dans une bibliothèque qui va devenir son point d’attache grâce au bibliothécaire, Oshima, qui lui donne du travail et une chambre. Oshima est une personnalité spéciale, à l’identité incertaine qui refuse l’intolérance, l’étroitesse d’esprit et pour qui l’ironie seule aide l’homme à vivre. Auprès de lui, Kafka fait l’apprentissage de la vie et s’aperçoit que parfois il peut choisir son destin, parfois les événements s’imposent d’eux-mêmes et semblent déterminés par avance. Oshima, un peu comme un professeur, lui apprend à déchiffrer les métaphores de l’existence. « Dans la vie, tout est métaphorique », dit-il. Il lui sert de guide en l’éloignant des dangers qui le menacent.

                C’est un roman initiatique où Kafka, qui vit avec une blessure, l’abandon de sa mère quand il avait cinq ans, cherche sa route dans un monde intraitable. « J’essaie de m’endurcir face à la vie. » Mais c’est aussi un roman étrange où le rêve se mêle à la réalité et où naît le fantastique. Des personnages interviennent qui parlent aux chats ou qui sortent directement de posters publicitaires, comme Johnnie Walker avec son chapeau haut-de-forme, ou bien le colonel Sanders du panneau de Kentucky Fried Chicken.

Arènes sanglantes, Vicente Blasco Ibáñez

                Juan Gallardo a connu une enfance pauvre, dans des taudis de Séville. Peu intéressé par l’école, il quitte l’apprentissage pour une vie d’errance avec des jeunes de son âge qui n’ont qu’une passion : la tauromachie. Il devient toréador et nous suivons sa carrière depuis sa gloire naissante jusqu’à la déchéance finale et sa mort.

                Le roman commence lorsque le matador, déjà célèbre, s’apprête à entrer dans l’arène. Il traverse un moment de lassitude que l’auteur nous fait partager. Gallardo est fatigué des incessants déplacements qui lui font parcourir l’Espagne du nord au sud pour affronter des taureaux de plus en plus audacieux. Avant, le combat, la peur, fidèle compagne, ne le quitte plus, aiguillonnée par la superstition. Le moindre signe lui parle et lui fait entrevoir un avenir des plus sombres. Ce torero sûr de lui qui, dans le cirque, défie la mort avec arrogance a besoin d’amour et de reconnaissance et s’il se montre imprudent, c’est pour gagner les applaudissements des spectateurs admiratifs qu’il méprise mais qui lui ont permis d’acquérir la célébrité. Car Gallardo ne peut plus se passer du luxe dans lequel il s’est installé. Il appartient désormais à ce monde dans lequel il faut être vu dans les cercles fermés fréquentés par les aristocrates, où il faut s’afficher avec de grandes dames, où l’on doit se pavaner dans une riche maison ouverte à tous les curieux, et où il est nécessaire d’afficher une certaine culture, même si la bibliothèque factice ne présente que des livres à la belle reliure mais jamais ouverts.

                Avec ce personnage, c’est l’univers de la tauromachie que Blasco Ibañez fustige, un monde d’apparences où le succès, s’il est vite acquis, n’en arrive pas moins à broyer les vedettes délaissées par le public, prompt à changer d’attitude, qui adule sans limites mais qui fait preuve d’indifférence et même de malveillance à la moindre défaillance. Au plus fort de la gloire de Gallardo, les parasites affluent et le courtisent pour profiter de sa prodigalité, comme son beau-frère qui, avant, l’ignorait et maintenant vit à ses crochets. Tout au long du roman, la sauvagerie de la corrida est mise en avant. Elle concerne les hommes qui font le spectacle et qui se font encornés par les bêtes agressées, mais aussi les animaux. Les taureaux sont arrachés à leur liberté dans les verts pâturages d’Espagne pour être confinés dans des wagons exigus qui les amènent dans les villes où ils vont connaître une longue agonie pour le plaisir d’une foule euphorique et finir dans un bain de sang. Quant aux chevaux des picadors, nombre d’entre eux finissent éventrés dans les arènes sanglantes et l’auteur ne nous épargne aucun détail sur les boyaux traînés dans le sable, au cours d’une scène d’un réalisme bouleversant. Blasco Ibañez s’est longuement documenté sur l’histoire de la tauromachie. Il évoque son origine et les termes précis et spécifiques qui émaillent le texte témoignent de sa connaissance de ce monde bien particulier.

                La religion est très prégnante dans la vie des toréadors, mais elle est brocardée tout au long de ce roman où les processions se transforment en orgies païennes avec le vin qui circule aux pieds de la Vierge et où les vêtements en usage lors de ces manifestations, sont d’une richesse outrancière : le défilé dévoilait « tout un monde d’images absurdes dont les faces émaciées ou saignantes contrastaient de la plus bizarre façon avec le luxe féerique et l’insolente magnificence des costumes. »

               Face à cet univers de superficialité, d’hypocrisie, de gloire éphémère et de férocité, Blasco Ibañez campe un portrait de libre-penseur qui détonne et qui semble attirer sa sympathie. Il s’agit du banderillero, Sébastian, dit le Nacional, anticlérical à l’esprit révolutionnaire et qui pense que seule l’éducation peut venir à bout de la pauvreté et de la superstition. Loin d’être grisé par les bravos, il ne fait ce métier que pour gagner sa vie.

               Observateur minutieux, l’auteur porte un regard sans concession sur une tradition inhumaine qui perdure encore de nos jours, malgré ses détracteurs, faisant de son roman un plaidoyer anti-corrida.

Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie, François Cheng

                Tout est dit dans le titre. Au cours de réunions où il convie les amis mais aussi les lecteurs, François Cheng s’interroge sur la mort, sans laquelle la vie n’existerait pas. Il se situe dans la lignée des Taoïstes qui suivent la Voie, « la Voie, cette gigantesque marche orientée de l’Univers vivant, nous montre qu’un Souffle de vie, à partir de Rien, a fait advenir le Tout. » La vie est un don et nous avons la responsabilité de la conduire jusqu’au bout. Ce n’est pas toujours facile car la mort est partout, avec les guerres, les accidents, la disparition des proches et notre angoisse est légitime. Mais, nous ne sommes pas seuls en cause dans cette aventure humaine qui est partie intégrante de l’univers. Nous ne sommes qu’un rouage dans cette énorme entreprise où nos ancêtres nous ont précédés et nous ont apportés des soins, comme tous ceux qui se sont occupés de nous, les médecins ou même les chercheurs qui ont fait évoluer l’humanité. Ne serait-ce que pour leur rendre hommage, nous devons aller de l’avant et apporter notre contribution à la marche du temps. Et sur cette route qui se révèle souvent laborieuse, il ne faut pas oublier de partir à la quête du bonheur et de goûter l’instant présent. La nature nous propose des spectacles d’une beauté inestimable qui font dire à Maurice Genevoix : « Et dire qu’il faut laisser tout cela. » La conscience de la mort est toujours présente, celle qui fait naître en nous plusieurs désirs vitaux. Le désir de réalisation, d’abord, avec un projet qui donne du sens à l’existence : c’est le travail dans lequel nous nous accomplissons. Ensuite, le désir de dépassement ou d’accomplissement dans l’héroïsme, l’aventure ou encore la passion. Et enfin, le désir de transcendance. Car l’homme sait se surpasser et atteindre la beauté : beauté physique aussi bien que spirituelle. Pourtant, le mal existe et l’homme est capable des plus atroces perversions. C’est pour cette raison que le philosophe pense qu’il faut introduire du sacré dans la vie pour éviter le chaos. « Notre vérité n’est pas dans le nivellement et l’effacement, elle est dans la transmutation et la transfiguration. Nous n’aurons de vraie joie qu’en assumant douleurs et manques qui nous accablent, nous n’aurons de vraie paix qu’en prenant à bras le corps les corps broyés par les blessures et les tourments. »

                Voilà la leçon de vie que l’on peut retirer de la lecture de ces quatre méditations agrémentées de nombreuses citations de poètes ou de philosophes, dont les thèmes sont repris dans la cinquième, écrite sous forme de poèmes, et dont on peut en retenir deux, porteurs d’encouragements pour avancer dans la vie.

« Ce sentier qu’une nuit

                Nous avons parcouru

Tu le prolongeras

                Enfant de mon regard

Par-delà la forêt

                Dort peut-être un étang

Ou une plage errante

                Au gré de hautes vagues

 

Ce sentier constellé

                Tu le prolongeras

Malgré vents et rosées

                Enfant de ma mémoire

De ce côté l’automne

                A enfoui son secret

En toi le temps s’envole

                Fou d’appels d’oies sauvages »

 

« Ne laisse en ce lieu, passant

Ni les trésors de ton corps

Ni les dons de ton esprit

Mais quelques traces de pas

Afin qu’un jour le grand vent

A ton rythme s’initie

A ton silence, à ton cri,

Et fixe enfin ton chemin »

Un été avec Montaigne, Antoine Compagnon

                Ce petit livre comprend un ensemble de chroniques proposées chaque jour sur France Inter, durant l’été 2013, par Antoine Compagnon, le but de ces émissions étant de mieux faire connaître Montaigne à un grand nombre d’auditeurs, tout en soulignant sa modernité.

               Montaigne a entrepris l’écriture des Essais par peur de l’oisiveté que la retraite pourrait occasionner. Il veut faire de ce nouveau temps libre un « otium studiosum », selon l’expression de Cicéron, un loisir studieux. L’écriture lui permet de calmer son angoisse, d’apprivoiser ses démons, et de se connaître lui-même pour mieux connaître les autres et mieux les comprendre. Donc, son objectif n’est pas de faire la morale à son lecteur et il invoque sa bonne foi.

               Il se présente lui-même et fait de lui le portrait d’un homme timide, réservé qui n’aime pas l’agressivité des discussions, toujours à la recherche de la vérité, mais hésitant devant ce monde instable. Habité par le doute, il s’interroge sur l’importance de ses connaissances : « Que sais-je ? » La religion lui inspire le même scepticisme : il remarque que nous n’adoptons pas une religion, mais que nous nous soumettons à la religion de notre pays. Or, pourquoi la religion de notre pays serait-elle meilleure que celle du pays voisin ? Curieux de nature, il s’intéresse à tout : la transmission génétique, la monstruosité. Et cet érudit aime par-dessus tout se retirer dans sa bibliothèque pour s’adonner à la lecture qu’il conseille fortement car elle a le don de soigner tous les maux. Fidèle en amitié, qu’il résume en une phrase célèbre, « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », il rend hommage à son ami, La Boétie.

                Grand observateur du monde qui l’entoure, il donne son avis sur le colonialisme qu’il déplore, après avoir pris acte de la cruauté des colons à leur arrivée dans le Nouveau Monde. Il oppose la barbarie des Français à la sagesse des Indiens qui, en visite dans notre pays s’étonnent de voir un peuple obéir à un enfant et manifestent leur incompréhension devant notre acceptation des inégalités sociales. Pour une plus grande ouverture d’esprit, il fait l’éloge du voyage qui permet de découvrir de nouveaux horizons et qui dérange nos certitudes en nous présentant de nouvelles coutumes. « Le voyage me semble un exercice profitable. L’âme y a une continuelle exercitation, à remarquer les choses inconnues et nouvelles. »

                Maire de Bordeaux, c’est un homme politique engagé. Il exècre la guerre civile qui déchire son pays en le précipitant dans l’insécurité, redoute sa banalisation et le fait qu’elle pourrait porter atteinte à sa liberté. Il a des idées conservatrices qui lui font redouter le progrès auquel il préfère la vie sauvage et naturelle. Il se méfie de la nouveauté et n’est pas favorable à des réformes sociales. Face à la culture, il prend le parti des armes, car il pense que la décadence des civilisations est due à leur raffinement. Par contre, en matière d’enseignement, il est plutôt novateur et préfère « une tête bien faite » à « une tête bien pleine », s’opposant ainsi au savoir encyclopédique préconisé par Rabelais.

                Montaigne est également un philosophe, qui lit les Anciens, dans le texte et non leurs commentaires, et, partisan de la doctrine des stoïciens, il tente d’apprivoiser la mort (« Que philosopher c’est apprendre à mourir ») tout en jouissant de la vie.

                En quelques pages très denses et pourtant très claires, Antoine Compagnon nous offre un condensé des principales idées de Montaigne et nous donne l’envie de nous replonger dans Les Essais, qui devrait être une œuvre fondatrice pour chacun d’entre nous.

Narcisse et ses avatars, Yves Michaud

                Cet abécédaire propose vingt-six entrées sur des notions emblématiques de la société d’aujourd’hui et permet au philosophe d’en dresser un constat. C’est une société fermée avec un système de castes où la frontière entre les riches et les pauvres n’est plus poreuse et où le mérite n’est plus de mise. Ceux qui détiennent le pouvoir et l’argent sont soucieux de préserver leurs droits et leurs privilèges qu’ils développent grâce à leur carnet d’adresses et à leurs relations mondaines. Il n’est plus question de démocratie mais d’oligarchie et le populisme s’y fraie un chemin sans problème.

               C’est une société de l’urgence où la réflexion est abandonnée au profit de l’immédiateté qu’exigent Twitter ou Facebook. Nous sommes conviés à un perpétuel zapping devant la pléthore d’informations qui nuit souvent à la qualité. Les statistiques et les évaluations sont devenues des actes obsessionnels. L’épuisement professionnel (burn-out) n’est pas loin devant cette urgence que l’on n’est plus capable d’assumer. Le travail est synonyme de souffrance, d’autant plus que les inégalités des salaires sont considérées comme une injustice révoltante. Le travail a perdu le sens du collectif, alors que l’idée de partage est omniprésente sur le net, même si ce partage est avant tout une façon de se mettre en valeur.

               Contrairement au Narcisse de la mythologie qui était simplement amoureux de son corps, les narcisses d’aujourd’hui ont besoin de reconnaissance et diffusent sans compter leurs photos numériques sur les réseaux sociaux. Les people, eux, font des apparitions continuelles dans les medias et les lieux à la mode pour être reconnus et, à leur exemple, l’homme de la rue se produit dans des émissions de télé-réalité pour avoir l’impression d’exister aux yeux des autres.

               Nous sommes bien dans l’ère de la mutualisation des ressources et You Tube en est le plus bel exemple. Le premier venu a accès à cette immense bibliothèque où il peut lui-même intervenir, en mettant en ligne sa musique, ses vidéos, ses idées sur la politique ou sur n’importe quel autre sujet. Là encore, la qualité fait souvent défaut au profit du spectaculaire. Bien entendu font exception les sites des chercheurs, des scientifiques ou autres spécialistes qui nous proposent alors le meilleur du web.

               Le partage est présent aussi dans les groupes d’entraide qui remportent un réel succès. Mais, n’est-ce pas plutôt pour se donner bonne conscience qu’on participe à ces associations humanitaires ? Car bien souvent, la bienveillance altruiste attend une réciprocité. Il en est de même pour la justice qu’on requiert pour les autres à condition qu’elle s’applique pour nous-même en cas de besoin.

               La plupart du temps, ce sont des échanges de surface, superficiels et souvent sans avenir auxquels nous participons et, en fait, l’homme d’aujourd’hui est à la recherche de son plaisir personnel, d’un hédonisme qui refuse la douleur et la monotonie de l’existence, lui faisant essayer de nouvelles sensations toujours plus intenses. Cet égocentrisme visible dans les actes de tous les jours se vérifie dans le sentiment de xénophobie qui prend de plus en plus d’ampleur. Les clandestins, les réfugiés, les gens du voyage, les prostituées sont indésirables et l’étranger représente un danger pour la communauté, la nation, la religion. Cela entraîne un repli sur soi accompagné de méfiance et de surveillance. La multiplication des webcams en témoigne.

               C’est donc une société informatisée, sous la dépendance d’Internet que nous décrit Yves Michaud et la conclusion qu’il en tire est comprise dans le titre de son livre, Narcisse et ses avatars, qui résume une société individualiste préoccupée par son image, une période trouble où la difficulté et la patience sont bannies au même titre que la réflexion. Le philosophe, dans son introduction, précise qu’il ne veut pas porter de jugements sur son époque. Pourtant, même s’il reconnaît les énormes apports des nouvelles technologies notamment dans le domaine des sciences, de la médecine et des idées, il ne peut s’empêcher de se poser des questions sur une civilisation où tout semble éphémère, comme les objets technologiques à obsolescence programmée ou comme notre corps dont on peut remplacer les éléments imparfaits par d’autres, faits sur mesure, plus à sa convenance et aux normes de la mode du jour.

La dernière fugitive, Tracy Chevalier

               A la suite d’un chagrin d’amour, Honor décide de suivre sa sœur, Grace, qui part en Amérique pour se marier avec Adam Cox. Mais, elle arrive seule chez lui car Grace n’a pas survécu à la fièvre jaune. Se rendant vite compte qu’elle n’est pas la bienvenue chez le fiancé de sa sœur, elle accepte d’épouser Jack, Quaker comme elle, et de vivre dans la ferme familiale où elle devra cohabiter avec sa mère et sa sœur. Elle supporte assez bien les travaux des champs qu’elle découvre, même si elle les trouve ardus. Plus difficiles sont les rapports tendus avec sa belle-famille. Mais, ce qu’elle ne peut accepter, c’est l’indifférence de cette belle-famille vis-à-vis des esclaves fugitifs. Il faut dire que l’action se passe en 1850, dans l’Ohio, un état de passage pour les Noirs qui fuient le Sud esclavagiste pour se réfugier dans le nord abolitionniste ou le Canada, où ils seront sûrs d’être enfin libres. Une chaîne humaine s’est mise en place, le chemin de fer clandestin, qui aide les fuyards et qui les cache pour que les chasseurs d’esclaves, comme l’odieux Donovan du roman, ne les capturent pas. Honor, qui appartient à la société des Amis, compte bien apporter sa contribution à cet usage. Pourtant, elle s’insurge devant la timidité de son entourage qui, pour des prétextes économiques, pour des raisons personnelles ou à cause des préjugés, n’intervient pas quand un de ces misérables est à bout de souffle.

                Honor cherche sa voie, refuse d’embrasser des idées qu’elle ne partage pas, affiche ses convictions et arrive à les imposer autour d’elle. Elle a le courage de s’affranchir des règles strictes et trop souvent rigides de la communauté des Quakers pour affirmer sa personnalité, tout en restant une personne intègre et fidèle à ses croyances. Bien sûr, la vie est faite de concessions et cette jeune femme fougueuse sera obligée d’en faire, mais pour parvenir à un certain apaisement à la fin du roman.

                Avec son héroïne, Honor Bright, Tracy Chevalier nous fait entrer dans l’histoire des Etats-Unis, à travers une série de faits marquants comme l’immigration des Anglais vers le nouveau monde, l’esclavage et la fin de cette pratique qui a divisé le nord et le sud, les débuts du chemin de fer ou la migration à la conquête de l’ouest.

               Un autre élément important de ce livre, ce sont les fameux patchworks. Ces assemblages de petits morceaux de tissus disposés de façon artistique pour composer un motif font tellement partie de la vie américaine qu’ils apparaissent toujours à un moment ou un autre dans les films d’outre atlantique. Dans le roman, ils sont un peu le fil rouge qui accompagne Honor du début à la fin de son histoire. Il y a le quilt de l’amitié confectionné par les amies avant son départ, celui exécuté pour son mariage, cet autre pour le berceau de son bébé. Elle prend toujours soin de recueillir des bouts de vêtement des gens qui l’ont marquée, pour les intégrer à ses futures courtepointes qui raconteront ainsi les divers épisodes de son existence. Ces fidèles compagnons sont en fait la métaphore de sa vie dont elle essaie tant bien que mal d’associer les expériences et les leçons pour en faire un tout acceptable.

                Rien d’inédit, dans ce livre, sur l’Amérique de 1850, mais avec tous ces ingrédients, Tracy Chevalier compose un récit initiatique plein d’humanisme dans un style juste et sans emphase, qui s’adapte parfaitement à la description des sentiments des personnages, comme au récit de l’histoire des Etats-Unis ou aux différentes étapes de la réalisation d’un patchwork.

Demain j’aurai vingt ans, Alain Mabanckou

                C’est l’histoire de Michel qui nous fait revivre son enfance au Congo avec ses yeux d’enfant. Il raconte comment sa mère a été abandonnée par son père juste après sa naissance et comment il a été adopté par son beau-père qui le considère comme son fils, bien qu’il ait deux femmes et deux foyers. Michel est obligé de composer avec cette vie un peu compliquée, mais il s’en accommode aisément, d’autant plus qu’il est l’objet de beaucoup d’affection dans cet univers composite. Il y a aussi son ami, Lounès avec qui il partage ses jeux et puis Caroline, sa fiancée, avec qui il envisage un avenir tout tracé, calqué sur le monde des adultes. Sa famille ne serait pas complète sans l’oncle René qui inculque une idéologie marxiste à son neveu, nullement gêné par l’existence bourgeoise qu’il mène dans sa confortable maison dont il a soi-disant hérité mais qu’il s’est en fait appropriée de façon pas très honnête. Le jeune garçon reproduit les idées communistes de son oncle sur les capitalistes en utilisant les mêmes formules toutes faites qui deviennent amusantes dans la bouche d’un enfant.

                Au-delà d’une chronique familiale, ce roman est aussi instructif sur la vie quotidienne d’une ville d’Afrique dans les années 1970. On y découvre une vie bouillonnante où les scènes de ménage se règlent dans la rue, où la polygamie est de règle, où les enfants débrouillards sont avides de concerts et d’ambiance festive alors qu’ils participent aux discussions politiques de leurs parents et aux différents événements qui se déroulent dans le monde : la fuite du dictateur Idi Amin Dada d’Ouganda, la mort du Chah d’Iran chassé de son pays par l’Ayatollah Khomeiny, les diamants de l’empereur Bokassa offerts au président français, Valéry Giscard d’Estaing. Toutes ces nouvelles entrent dans les foyers par l’intermédiaire de la radio, véritable révolution pour les familles modestes, obligées de se cacher pour ne pas faire de jaloux. Mais, à côté de l’apparition de ce monde moderne, les superstitions restent toujours bien vivaces et on n’hésite pas à faire appel aux sorciers pour le moindre prétexte. Le souvenir de la partie sombre de l’histoire africaine est bien présent aussi et l’on n’oublie pas l’époque de la colonisation où les Belges dressaient les chiens à retrouver les noirs qui s’enfuyaient dans la brousse.

                A travers ce récit, nous prenons la mesure de l’influence de la culture française en Afrique. Les Blancs sont des modèles et Michel écoute en boucle Auprès de mon arbre de Georges Brassens. Il regarde les films de Louis de Funès et de Belmondo dont il imite les cascades. Il découvre San Antonio mais aussi Marcel Pagnol, Saint-Exupéry et surtout Arthur Rimbaud, à qui il voue une admiration sans bornes et à qui il fait ses confidences.

                Alain Mabanckou fait grandir son héros au milieu de toutes ces informations, de toutes ces données que le monde extérieur lui communique et qu’il engrange souvent sans les comprendre mais qui lui donneront l’envie de trouver « la route du bonheur », celle qu’il évoque en utilisant la métaphore du crabe : «  Sur cette route je marcherai alors comme les crabes qui se baladent sur le sable de notre Côte sauvage : on croit qu’ils vont aller à gauche, ils font demi-tour, ils s’arrêtent sans savoir pourquoi, , ils tournent en rond, et ils repartent en vitesse vers la droite avant de revenir à gauche. Mais ce que j’aime chez les crabes c’est qu’ils savent toujours où ils vont aller, et ils finissent par arriver tôt ou tard alors qu’ils ont plusieurs pattes qui ne sont jamais d’accord entre elles et qui n’arrêtent pas de se chamailler en cours de route. »

                L’auteur nous donne du plaisir en racontant l’histoire de ce garçon dont il feint l’innocence et dont la naïveté des propos est pourtant empreinte de bon sens, devant l’extravagance d’un monde d’adultes qui provoque toujours son étonnement.



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