• Accueil
  • > Archives pour juillet 2014

Archives pour juillet 2014

Avant la tourmente, Anne Perry

                Dès le début du livre, Matthew annonce à son frère, Joseph, que leurs parents viennent de se tuer dans un accident de voiture. Il est fort préoccupé car son père lui a téléphoné la veille pour lui dire qu’il voulait lui remettre un document d’une importance capitale, susceptible de bouleverser l’ordre de l’Angleterre et même du monde. Il faut dire que l’histoire se passe à la veille de la guerre de 14 (l’attentat de Sarajevo vient d’avoir lieu) et les anglais sont inquiets à cause de la crise qui divise l’Irlande et qui oppose les loyalistes aux nationalistes. Tous deux, dès lors, décident d’enquêter, de se rendre sur les lieux du drame et là, ils constatent qu’une herse avait été déployée pour provoquer la sortie de route du véhicule. Il n’y a donc plus de doute : il s’agit d’un crime et les deux hommes vont devoir trouver le fameux dossier et découvrir le meurtrier. Mais, les événements s’accélèrent quand deux nouvelles personnes sont retrouvées mortes au collège où Joseph enseigne la théologie. Y a-t-il un lien entre ces différentes victimes ? Pour répondre à cette question, les deux protagonistes doivent fouiller dans le passé des suspects et ils vont se rendre compte que l’on ignore beaucoup de choses sur les proches que l’on croyait très bien connaître et que souvent les apparences sont trompeuses.

                Anne Perry situe son roman dans un décor typiquement anglais avec les petits villages paisibles dans les paysages verdoyants de la campagne. Les personnages font une pause dans les pubs à l’intérieur chaleureux et accueillant. Les caractères sont traités avec justesse et vérité, comme par exemple la mère possessive, aveuglée par l’amour qu’elle porte à son fils. Pourtant, l’intrigue traîne en longueur. Trop de redites sur le déroulement des événements et sur le probable éclatement d’un conflit en Europe suscitent un certain ennui à la lecture de ce policier qui mériterait une plus grande concision.

L’éternité n’est pas de trop, François Cheng

                François Cheng retranscrit de mémoire une histoire d’amour lue auparavant dans un vieux livre qu’il ne retrouve plus. Cela se passe au XVIIème siècle, sous la dynastie Ming, quand le pays commence à partir à vau-l’eau. Les seigneurs ont tous les droits sur leurs sujets et sur leur femme, souvent mise à l’écart pour laisser la place à ses nombreuses concubines. C’est aussi une époque de profonds bouleversements où les premiers jésuites viennent porter la bonne parole sur le continent asiatique. C’est dans ce décor que l’auteur va faire évoluer son personnage.

                Il s’agit de Dao-sheng envoyé aux travaux forcés par un seigneur qui n’avait pas apprécié les œillades que celui-ci, alors musicien, avait lancées aux dames du public. Parmi elles, celle qui ne va plus quitter ses pensées, Lan-ying. Après avoir accompli sa peine, le jeune homme se réfugie dans un monastère taoïste où il apprend la médecine et la divination. Mais il ne se décide pas à prononcer ses vœux et prend un jour la route, pour partir à la recherche de Lang-ying. Il la retrouve vivant retirée et se consacrant aux pauvres, mais mariée avec ce même seigneur tyrannique et débauché qui l’avait envoyé au bagne. La sachant malade, il reprend contact avec elle pour la soigner et désormais, ils vont laisser libre cours à leur amour. Mais, dans cette société où les interdits sont nombreux, leur passion ne pourra être que platonique.

                Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est l’analyse que fait François Cheng des sentiments des personnages. Les héros arrivent à atteindre la félicité en vivant une passion intériorisée, mystique, en communion avec l’univers qui transcende leur amour. L’auteur donne une dimension spirituelle à cet amour contrarié et le met au rang de celui éprouvé par les couples bien connus de la littérature classique.

                La religion tient aussi une place importante dans ce livre où le bouddhisme et le taoïsme sont confrontés au christianisme, mais l’auteur veut donner une note optimisme à cette rencontre en insistant sur l’ouverture d’esprit de son héros qui se montre curieux de la théorie de l’immortalité de l’âme.

Trop de bonheur, Alice Munro

                 Dans chacune de ses nouvelles, Alice Munro met en scène des personnages ordinaires, qui vivent une vie routinière. Mais, tôt ou tard, un grain de sable vient enrayer la mécanique. C’est souvent la petite enfance qui ressurgit dans le quotidien de l’adulte et qui réveille des actes inavouables qu’on avait cru enterrés. Parfois, les destins divergent jusqu’à l’incompréhension qui s’installe entre des êtres proches. C’est l’histoire de cette mère, Sally, qui ne reconnaît plus son fils, Kent. Autre thème traité par l’auteur : les jeux cruels des enfants qui n’admettent pas la différence. Beaucoup de ses héroïnes sont des femmes seules, libres, qui doivent se battre pour obtenir leur indépendance. Dans la première nouvelle, Dimensions, Doree, femme de ménage dans un motel, semble se laisser porter par les événements, après l’assassinat de ses trois enfants par son compagnon, Lloyd. Enfermé dans un asile psychiatrique à la suite de son acte, Lloyd semble pourtant le seul à la relier à la vie, jusqu’au jour où elle sauve la vie d’un enfant accidenté.

                Le bonheur n’est pas souvent présent dans les récits d’Alice Munro et, même s’il est apparent, elle va aller fouiller le tréfonds des âmes pour faire surgir la vérité.

Le désordre azerty, Eric Chevillard

                Éric Chevillard entreprend ici un abécédaire non conventionnel, de par sa forme, puisqu’il décide d’adopter non pas l’ordre alphabétique mais celui des lettres sur le clavier de l’ordinateur et de par son contenu, puisque les différentes entrées qu’il propose introduisent des articles pour le moins loufoques. Le premier donne le ton, il a choisi le mot « aspe » qui l’entraîne dans un délire où il s’étonne de ne pas connaître ce substantif, lui l’écrivain au vocabulaire si riche. Le « kangourou » lui permet une réflexion délirante sur sa première lettre, le K, qui, d’après l’auteur, est à l’origine de son comportement sautillant. Avec lui, les héros se rebellent et il imagine une histoire où la « marquise » refuse de sortir à cinq heures. Le mot « virgule » est l’occasion d’un exercice de style de quatre pages écrites sans ponctuation pour démontrer que le rythme de la phrase détermine son sens. Pour « quinquagénaire », il énumère ce qu’il a fait de ses cinquante années, en mêlant à des épisodes importants de sa vie privée comme les voyages ou les rencontres, des détails sans aucun intérêt, comme ouvrir des oursins ou avoir subi une anesthésie, et tout cela dans le désordre le plus total, pour le plus grand plaisir du lecteur.

                Mais, ce livre n’est pas qu’un divertissement. Il lui permet de dénoncer des faits de société qui l’indignent, comme l’enfermement des animaux dans un « zoo », ou les « bancs » qui n’ont plus rien de publics, puisque l’homme, d’une ingéniosité remarquable, les a conçus aujourd’hui de telle manière qu’un SDF ne puisse pas s’y allonger. Il nous fait part de sa vérité sur la religion même s’il utilise un raisonnement captieux pour nous convaincre de l’inexistence de « Dieu ». Il sait faire preuve de tendresse aussi quand il consacre un passage à ses « filles ». Mais, c’est la « littérature » qui prend le plus de place dans cet écrit. Le chroniqueur devient alors plus grave et nous avons droit à une véritable défense et illustration de la langue française. L’écrivain ne doit pas se plier à la mode et il doit refuser le débraillé du langage parlé, dit-il. La littérature est quelque chose de sérieux et ceux qui se bousculent, à chaque « rentrée » littéraire pour présenter un nouveau roman écrit dans l’urgence devraient la considérer comme telle.

                Éric Chevillard nous offre, avec son Désordre azerty, un ouvrage où se mêlent la drôlerie et le sérieux, tout en portant une attention particulière au « style » dont il dit : « Bonne gifle d’eau glacée sur nos têtes dodelinantes, réveil de la conscience assoupie, trop longtemps bercée par l’ennemi ordinaire des jours, opacifiée par les idées reçues et leur formulation proverbiale. » Il applique à sa propre écriture ses convictions littéraires, lui, pour qui, écrire « c’est mourir en beauté » en recherchant le mot juste.

La première pierre, Pierre Jourde

                La publication de Pays perdu a suscité un déchaînement de violence chez les personnages du hameau qui se sont reconnus dans le livre et qui ont ressenti du mépris à leur égard, alors que le but de l’auteur était de rendre hommage à ce monde paysan qu’il aime et qui est en train de disparaître. Pierre Jourde revient sur ce jour où, de retour à Lussaud, pour passer des vacances avec sa famille, les habitants, ses anciens amis avec lesquels il a toujours connu des moments de partage, l’accueillent par des paroles de haine, des insultes à caractère raciste contre ses deux garçons métis, et des jets de pierre qui endommagent sa voiture mais surtout blessent son jeune enfant de un an. Il réagit en échangeant des coups, avant de prendre la fuite avec ses enfants pris de panique devant ce village en furie. Ceux qui se sentent outragés portent plainte ainsi que l’écrivain qui ne leur pardonne pas d’avoir touché à sa famille.

                Au cours du procès, il n’y a pas d’entente possible car sont opposés celui qui a les mots et les autres qui réagissent impulsivement et qui n’ont pas les outils pour décrypter les nuances introduites dans son récit par « le poète ». Alors, Pierre Jourde s’interroge sur le rôle de l’écriture. Il revient sur la genèse de son livre et reconnaît avoir été bouleversé par la mort de sa jeune voisine qui faisait écho à celle de son père enterré lui aussi dans ce coin perdu du Cantal. Peut-être a-t-il eu le tort de faire de la littérature avec des sentiments. Il fait l’exégèse de son texte et plaide la maladresse et la naïveté quand il parle du handicap de certains où quand il dévoile des secrets de famille qu’il croyait connus par toute la communauté. Pourtant, si certains se sont sentis attaqués, offensés ou méprisés, il nie avoir agi par malveillance. Il est un enfant du pays qui éprouve de la tendresse pour ces derniers ruraux et il déplore le malentendu occasionné par son livre. Lui, le citadin et malgré ses origines paysannes, est considéré comme un transfuge, selon le terme d’Annie Ernaux qui se trouve dans la même situation. Il n’est « ni tout à fait d’ici  ni tout à fait étranger ».

                Sept ans plus tard, il retourne sur les lieux, participe de nouveau aux enterrements, aux travaux des champs et à l’une des dernières estives qui conduisent les troupeaux vers les hauts pâturages. Il prend plaisir à suivre les traditions et à déguster les repas préparés grâce aux produits de la chasse, de la pêche ou de la cueillette avec l’un des rares couples qui ne lui tournent pas le dos. Pourtant, le charme est rompu. Il ne pourra pas pardonner la première pierre jeté sur son enfant. Trop de ressentiments perturbent les relations. Mais, il reviendra quand même dans le pays où il a ses racines, car il fait partie de sa vie et il est toujours là-bas chez lui.

Pays perdu, Pierre Jourde

                A l’occasion d’un héritage, le narrateur retourne dans le hameau où il passait les vacances de son enfance et où les paysans continuent à vivre dans un monde d’un autre siècle. Il connaît bien ce pays perdu puisqu’il y revient régulièrement. Mais cette fois, il assiste à l’enterrement de la fille de ses voisins, victime d’une leucémie, et la veillée funèbre est l’occasion, pour lui, de nous offrir une galerie de portraits de ces derniers ruraux aussi rudes que le pays dans lequel ils habitent. Dans ces paysages si inhospitaliers en hiver, beaucoup d’entre eux vivent en reclus et, pour combler leur solitude, s’adonnent à la boisson, qui contribue à les diminuer ou à les détruire. La saleté est inhérente à la vie de tous les jours et quelqu’un qui ne connaît que le monde hyper aseptisé de nos villes d’aujourd’hui ne peut pas comprendre le manque d’hygiène de ces maisons où il n’y a ni sanitaires ni eau courante. Il n’est pas rare de croiser la silhouette d’un homme à la casquette luisante de crasse avec le mégot maronnasse d’une cigarette de maïs qui pendouille au coin de sa bouche. Quant aux intérieurs, les déchets s’y entassent en libérant des odeurs puissantes, insoutenables pour un simple citadin. Le travail à la ferme est dur et difficile et il n’épargne pas les corps abîmés par les travaux des champs ou par l’abus d’alcool. Des phalanges ou des doigts manquent parfois aux mains laborieuses. La mort et le sang sont partout. Les animaux s’entretuent mais on les tue aussi, sans aucun état d’âme, pour confectionner un repas. La violence est courante, « la violence des odeurs et des goûts, des corps et des existences ».

               Pourtant, beaucoup d’humanité se dégage de ces « derniers pittoresques » qui ne manquent pas de qualités. L’auteur est admiratif devant le travail acharné des femmes qui n’arrêtent pas de la journée, l’endurance de ces paysans à la douleur physique, leur dignité surtout face à la maladie et à la mort qui ne les empêchent pas d’avoir la maison ouverte malgré le deuil qui les frappe. Beaucoup de convivialité parmi eux et une hospitalité qui accueille le voisin en lui proposant une cuisine goûteuse préparée avec les produits de la ferme.

               Ce n’est pas un récit bucolique sur la vie paysanne que nous fait ici Pierre Jourde. Il nous montre des êtres bruts, vivant sur des terres arides, à qui il rend hommage car ils appartiennent à un temps révolu qui n’a plus sa place dans le monde moderne. Il y a du Depardon dans son évocation ou bien du Brel qui chantait « Ces gens-là ». On sent, chez Pierre Jourde de l’émotion et de la tendresse pour ses voisins avec lesquels il s’est toujours associé pour participer à la fenaison, à la moisson ou simplement pour boire le fameux canon sur le comptoir d’un bistrot.

               Et pourtant, peu d’entre eux lui en seront reconnaissants. Dans son livre La première pierre, il raconte comment ceux qu’il croyait comprendre et qu’il comptait parmi ses amis l’ont accueilli, lui et sa famille, avec la plus féroce agressivité quand ils ont découvert le contenu de Pays perdu. (Voir l’analyse sur ce blog de La première pierre.)



Nonobi |
Aquareliane |
Bawhkalam |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Tasnimafrances
| Tousmeslivres
| Souvenance.