Archives pour juin 2014

Immortelle randonnée. Compostelle malgré moi, Jean-Christophe Rufin

                Quand Jean-Christophe Rufin entreprend de parcourir le chemin d’Hendaye jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle, il se défait de la reconnaissance dont il jouit en tant qu’académicien ou ambassadeur, de son état de respectabilité, pour le dépouillement, la vie hasardeuse du pèlerin, les nuits d’insomnie, les pieds maltraités par des heures de marche. Car la fameuse randonnée n’est pas une partie de plaisir, une balade enchanteresse dans une nature paradisiaque. Dès le début, l’impression est mauvaise et l’aspect commercial et touristique lui apparaît tout de suite. Où est la poésie de la marche quand il s’agit avant tout de ne pas se perdre et d’être en permanence à la recherche de repères ? Quant aux panoramas qu’on était en droit de trouver, ils sont souvent remplacés par des routes et autoroutes bordées de déchets, des banlieues industrielles ou des lotissements sans âme. Notre auteur-pèlerin déplore l’accueil lamentable réservé aux pèlerins dans la plupart des auberges et la précarité des abris proposés. Tenté par la recherche de la foi, il abandonne vite ce projet, après avoir fréquenté les églises et assisté à diverses messes célébrées tout au long de sa marche. Il en conclut que le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle a perdu tout ce qu’il avait de chrétien. Il finit par devenir fataliste, se laisse porter par le chemin et arrive à connaître une certaine paix avec lui-même quand il parvient à surmonter les petits soucis corporels et à oublier ses désillusions. Il reconnaît qu’il n’a qu’une vue partielle des régions traversées car, quand il se perd dans la campagne, il découvre des paysages plus hospitaliers qui le réconcilient avec son entreprise. Et puis, de temps en temps, il connaît d’agréables surprises en découvrant de vieux villages qui recèlent des traces du passé moyenâgeux qu’il croyait trouver un peu partout.

                Pourtant, quand il fait le bilan de son « immortelle randonnée » et même si le chemin ne l’a pas changé et si la vie moderne a repris le dessus, il lui reste l’envie de reprendre la route. Donc, cette aventure n’a pas été tout à fait négative.

                Le lecteur, lui, découvre un récit qui démystifie ce célèbre pèlerinage. Il apprend tout un vocabulaire spécifique : la carte jacquaire, les jacquets, la compostela (certificat délivré à l’arrivée), la credencial (document qui permet l’accès aux refuges pour pèlerins). Et surtout, il apprécie la dérision avec laquelle Jean-Christophe Rufin décrit ses mésaventures. Une phrase résume les tracasseries mais aussi les petits bonheurs du pèlerin : « Il grimace, peine, jure, se plaint et c’est sur ce fond de petites misères permanentes qu’il accueille de temps en temps le plaisir, d’autant plus apprécié qu’il est inattendu, d’une vue splendide, d’un moment d’émotion, d’une rencontre fraternelle. »

L’Amant de la Chine du nord, Marguerite Duras

                Marguerite Duras n’a pas apprécié l’adaptation de son roman, l’Amant, par Jean-Jacques Annaud. C’est pourquoi, elle le réécrit sous un œil cinématographique, ajoutant des notes au bas du texte, n’hésitant pas à donner des conseils au réalisateur pour préciser les mouvements de la caméra ou énumérant les images qui devraient ponctuer le film.

                Par rapport à son premier roman, Marguerite Duras apporte plus de détails dans L’Amant de la Chine du Nord. Elle s’attarde sur la rencontre avec le Chinois et la description de la main. Elle ne cache pas sa relation incestueuse avec son jeune frère, Paulo. On savait son attirance pour sa camarade, Hélène Langonelle, mais là, elle décrit une scène d’étreintes qui ne prête plus à confusion, lors de la danse passionnée d’un tango. On peut regretter les non-dits du précédent roman qui maintenaient une certaine ambiguïté dans les relations entre les personnages. Ces scènes moins épurées font disparaître quelque peu la magie qu’elles suscitaient. Plus sensuel, ce livre dit son goût pour l’amour physique, son attirance pour les prostituées et son expérience de toutes sortes de passions : amoureuse, filiale, incestueuse ou lesbienne. L’écriture devient vengeance contre l’injustice dont sa mère a été victime et pour laquelle elle montre une plus grande tendresse. Quant au pays qui l’a vu naître, Marguerite Duras l’évoque merveilleusement, ce Vietnam avec ses odeurs d’opium et de jasmin et son fleuve, Le Mékong, dont elle chante une fois de plus la beauté : «  A perte de vue, la platitude fabuleuse et soyeuse du Delta. »

Le réel n’a pas eu lieu. Le principe de Don Quichotte, Michel Onfray

               Avec Le réel n’a pas eu lieu. Le principe de Don Quichotte, Michel Onfray entreprend une contre histoire de la littérature qui sera consacrée à un classique par siècle et qui montrera les grandes œuvres sous un nouvel aspect. Avec son premier essai, le philosophe s’attaque au roman de Cervantès et offre une lecture à travers le prisme de sa vision du monde hédoniste, athée et libertaire. Que nous dit Michel Onfray de Don Quichotte ?

               Don Quichotte, déformé par la lecture des romans de chevalerie, rêve sa vie au lieu de la vivre. Il est en permanence dans le déni du monde réel et pour expliquer l’inexplicable, il se dit sous l’influence d’un enchanteur dont le rôle est de donner le sens attendu par l’ingénieux hidalgo. Quant à Dulcinée, c’est l’image de la sainte, idéalisée par l’homme. Elle représente un amour rêvé, transcendé, inaccessible. Face à elle, Cervantès oppose la figure de Marcelle, femme libre dont la profession de foi libertaire n’est pas pour déplaire à Michel Onfray : « J’ai le goût de la liberté et ne veux pas être asservie. » Et bien sûr, à l’opposé de Don Quichotte, Sancho Pança incarne la raison, le pragmatisme, l’hédonisme. Contrairement à Don Quichotte qui persiste à vouloir changer le monde, son valet, au cours du bref épisode où il devient gouverneur d’une île, s’aperçoit qu’il n’est pas un homme de pouvoir et qu’il préfère mener une vie simple, juste, authentique et indépendante. A un Don Quichotte platonicien, l’auteur préfère le bon sens d’un Sancho Pança épicurien.

La maison atlantique, Philippe Besson

               Ce livre raconte l’histoire des rapports conflictuels entre un père et un fils. Le père volage ne s’est pas occupé de l’éducation de son fils. Le fils, lui, voue une haine irrépressible à son père qu’il accuse d’être à l’origine du suicide de sa mère. Pour une tentative de rapprochement, le père amène son fils en vacances dans la maison atlantique où les souvenirs de sa mère aimée resurgissent. Essai infructueux avec l’arrivée d’un couple de trentenaires qui vient s’installer dans la maison d’à côté et qui va s’immiscer dans leur vie. Le père ne reste pas insensible à la jeunesse de sa voisine, ce qui va attiser la détestation du fils jusqu’à la vengeance, vengeance d’autant plus terrible qu’elle va atteindre le jeune couple.

                Le théâtre de cette tragédie est bien sûr la maison, mais aussi la plage où se déroulent des journées d’été lascives, sous un soleil accablant et où l’adolescent traîne son oisiveté agrémentée par ses rencontres avec Agathe, jusqu’à ce qu’il découvre l’homosexualité qui semble mieux à même de le satisfaire.

                Philippe Besson fait ici le récit d’un engrenage, en utilisant des phrases brèves, incisives qui ne peuvent qu’amener le lecteur vers un dénouement inéluctable.

Dernières nouvelles du martin-pêcheur, Bernard Chambaz

                 Ce roman-souvenir est un récit à la mémoire du fils mort dans un accident de la route. L’auteur et sa femme partent sur les traces d’un ancien voyage réalisé ensemble aux Etats-Unis. Lui en vélo, elle en voiture, comptent sur ce périple pour revivre, quelques instants encore, avec cet enfant trop tôt disparu et qui leur apparaît soit sous la forme d’un martin-pêcheur qui ponctue leur parcours, soit sous forme de mirage, dans les lieux précédemment visités avec lui. Beaucoup de villes qu’ils traversent sont des prétextes pour cette évocation car elles ont abrité des familles au destin similaire. Ce sont les parents de l’astronaute qui ont assisté à l’explosion de la navette Challenger dans laquelle elle se trouvait. Les Roosevelt puis le président Coolidge qui ont perdu leur jeune fils. Les Lindbergh qui ont connu le drame de l’enlèvement et de l’assassinat de leur bébé. Les Lincoln qui ont dû affronter le décès de trois de leurs enfants. Les parents anéantis des cinq frères Sullivan, morts en même temps sur un croiseur de marines. Ils rencontrent aussi des anonymes qui ont perdu un fils dans les différents conflits où se sont engagés les Etats-Unis et Bernard Chambaz fait le parallèle avec Hécube, la femme de Priam, qui a eu dix-neuf enfants, la plupart morts lors de la guerre de Troie, avant de voir disparaître son petit-fils, Astyanax.

               Chacun réagit différemment devant un tel drame. Pourtant, l’auteur pense que « la permanence du deuil n’exclut pas celle de la joie » et il prend plaisir à pédaler au milieu des paysages grandioses de Monument Valley ou à longer le Colorado. Sa curiosité reste toujours en éveil dans le moindre village et il fait défiler toute l’Amérique sous nos yeux en racontant des anecdotes ou en faisant allusion à des références littéraires, musicales ou historiques. Ainsi, nous voyons l’étang de Walden, cher à Thoreau, le cimetière où Kerouac est enterré, la maison natale de John Wayne, la première banque attaquée par Bonnie and Clyde. Nous croisons avec lui des vétérans mutilés de guerre, les Amish dans leurs buggies en Pennsylvanie. Nous parcourons les territoires Hopi et Navajo. Nous assistons à un match de base-ball. Nous nous indignons pour ce jeune noir accusé pour le meurtre d’un policier blanc qu’il n’a pas commis et qui lui a valu de fréquenter le couloir de la mort. Nous nous souvenons de l’assassinat de Martin Luther King.

               Dernières nouvelles du martin-pêcheur est à la fois un récit de voyage qui pourrait presque servir de guide pour traverser les Etats-Unis, mais c’est surtout un roman personnel qui sert de thérapie à l’auteur pour exorciser, l’espace d’un voyage, la douleur permanente d’un deuil aussi cruel.

 

Une fille qui danse, Julian Barnes

                 Dans la première partie de ce roman, le narrateur, qui a soixante ans au moment où il écrit, raconte sa jeunesse pour éclairer la seconde partie du livre. Il s’agit d’une période assez banale avec les années de lycée, le groupe d’amis, le premier flirt un peu sérieux. Deux épisodes semblent pourtant avoir marqué cette partie de la vie de Tony. D’abord, un week-end passé dans la famille de sa petite amie, Veronica, lui laisse un sentiment de malaise et d’amertume car il avait été traité en inférieur voire avec mépris sauf par la mère de Veronica qui semblait avoir un peu d’affection pour lui. Et puis, il y a eu le suicide de son ami, Adrian, à l’âge de vingt ans, qui venait d’épouser Veronica. Ensuite, le récit s’accélère et le narrateur évoque son mariage, la naissance de sa fille, son divorce, une carrière tout à fait honorable et enfin, une retraite paisible et active qui va être bousculée, dans la seconde partie du roman par l’arrivée imprévue d’une lettre lui annonçant un héritage pour le moins inattendu. La mère de Veronica, qu’il n’avait jamais revue, lui lègue une modeste somme et surtout le journal de son ami Adrian, que Veronica a tenu à conserver. Tony met tout en œuvre pour le récupérer en partant à la recherche de son ex girl-friend qui se montre très froide et pour le moins bizarre au cours de leurs rencontres. Est-ce la lettre pleine de fiel envoyée à Adrian après l’annonce de sa liaison avec Veronica qui la rend ainsi ? Il s’est pourtant excusé, même si les propos outranciers dictés par la jeunesse et par la jalousie le rongent de remords. En fait, c’est une vérité plus tragique qu’il va découvrir, qui explique le geste d’Adrian et qui fait écho à sa lettre prémonitoire.

                Ce roman n’est pas que l’histoire de Véronica et de Tony, c’est aussi une réflexion sur la vie, sur la vieillesse, sur les souvenirs enfouis qui finissent par resurgir, sur la mémoire vacillante, sur les destins qui se croisent et qui évoluent différemment. L’autre personnage important de ce livre, c’est le temps, le temps qui s’accélère, qui ralentit, qui déforme les souvenirs, qui revient sous forme de remords. La chanson des Rolling Stone, Time is on my side, revient comme un leitmotiv ainsi que cet aphorisme : « L’Histoire ce sont les mensonges des vainqueurs », corrigé plus loin par « Ce sont plutôt les souvenirs des survivants, dont la plupart ne sont ni victorieux, ni vaincus. »

Brouillard, Jean-Claude Pirotte

                Dans cet ultime roman largement autobiographique, Jean-Claude Pirotte retrace l’histoire de sa vie, depuis son enfance jusqu’au moment où il écrit et où la maladie l’a rattrapé. Il semble que le poète ait passé sa vie dans le brouillard, aussi bien au moment où il entreprend ce livre et où les douleurs engendrées par le cancer le maintiennent hors du monde, que dans ses jeunes années où ses errances lui ont fait perdre de vue ce que d’aucuns appellent le droit chemin. Les paysages du nord dans lesquels se situe la majeure partie de ce récit sont eux-mêmes souvent enveloppés dans la brume et cet environnement cotonneux convient tout à fait à l’atmosphère mélancolique qui se dégage du roman. Se sachant à la fin de son existence, il éprouve une certaine nostalgie pour le monde qu’il va bientôt quitter. « C’est que j’avais encore envie de vivre et de voir passer les nuages et d’écrire ceci ou autre chose. Il arrive que la douleur soit en voie d’excéder mes forces. Mais je m’obstine, je tiens la fenêtre ouverte, au moins je respire et un chien aboie. »

                Il revoit, avec un sentiment de culpabilité, son passé qui a souvent été compliqué. Son enfance bridée par la surveillance malveillante de la bonne. Sa cavale en France pour éviter sa condamnation à dix-huit mois de prison parce qu’il est accusé d’avoir aidé un prisonnier à s’évader. Celui qui se considère comme un voyou nous émeut quand il parle de sa fille dont il est responsable dès sa naissance et lorsqu’il évoque ses angoisses de jeune père à la moindre poussée de fièvre. Il apprécie la solitude, la nature, les plaisirs simples : jouer par exemple à la pétanque, le soir, avec les habitants du village. Et ce qu’il aime surtout, c’est la lecture et l’écriture. Très tôt, il vit entouré de ses auteurs préférés : Henri Thomas, Dhôtel, Chardonne, Mac Orlan, Gide, Apollinaire et beaucoup d’autres poètes. Puis, il se consacre à la littérature qui l’accompagne jusqu’à ses derniers moments. « Je me gorgeais de vocables neufs et de tournures imprévues qui entretenaient ma curiosité. »

                Ce poète belge, trop mal connu, vient de nous quitter, à soixante-quatorze ans, le samedi 24 juin 2014, nous laissant ses écrits pour donner un peu de lumière au brouillard dans lequel il nous abandonne.

Le message, Andrée Chedid

                 Un pays en guerre. Un quartier détruit par les bombardements. Des francs-tireurs qui tirent sur tout ce qui bouge. Tel est le cadre de ce roman où l’héroïne, Marie, est foudroyée par une balle alors qu’elle allait rejoindre Steph, l’homme qu’elle aime, pour se réconcilier avec lui, après une période de crise. Mortellement blessée, arrêtée dans sa course, elle épuise ses dernières forces dans l’attente des retrouvailles, aidée pour cela par un couple d’octogénaires qui déserte cette zone devenue trop dangereuse. Pendant que le vieux monsieur, médecin, tente de soulager les derniers moments de Marie, Anya, sa femme, retrouve ses jambes de vingt ans, pour porter le message d’amour de Marie à Steph qui l’attend à l’autre bout du pont. Arrivera-t-elle à temps ?

                Dans ce texte court mais d’une densité remarquable, on retrouve tous les thèmes chers à Andrée Chedid. D’abord, l’amour passionnel, voire fusionnel, avec ses orages et ses accalmies, qu’il faut prendre à bras-le-corps et qui se transforme en tendresse, l’âge venant. Ensuite, la vieillesse quand le corps se délite mais sait se dépasser dans l’urgence, une vieillesse digne, qui refuse le laisser-aller. Il y a aussi l’éternel questionnement sur Dieu qui, s’il existe, cautionne des actes abominables, durant les guerres. Ces guerres qui reviennent comme un leitmotiv dans l’œuvre d’Andrée Chedid. Ces guerres où les jeunes gens s’engagent au cours d’une crise d’adolescence, parce qu’ils n’ont aucun projet, par désœuvrement, pour se prouver qu’ils sont des hommes. Ces guerres où les membres d’une même famille appartiennent à des camps opposés et s’entretuent. Dans ce roman, comme dans bien d’autres, l’auteur met en scène des femmes libres, volontaires, courageuses comme Marie, photographe, qui ne choisit pas la facilité puisqu’elle exerce son métier dans les pays en conflit ou ravagés par des catastrophes naturelles. Des femmes capables de dépassement, comme Anya, qui retrouve l’énergie de sa jeunesse pour réunir deux êtres qui s’aiment. Pourtant, Andrée Chedid s’inquiète de l’avenir des femmes. Elle dit de Marie : « Elle demeurait consciente de ces régressions en d’autres lieux de la planète, de ces femmes écartées, momifiées, infantilisées, encagées en d’obscurs vêtements. Il fallait rester vigilante en alerte. »

                Mais, ce qu’il faut retenir de cette romancière familière des mondes dévastés par la bêtise humaine, c’est son optimisme naturel qui lui fait déceler, à tout moment, la moindre étincelle d’espoir. « Parfois, un geste, un paysage, une rencontre, une parole, une musique, une lecture ; surtout l’amour, rachetaient ces ombres. Il fallait savoir s’en souvenir, parier ces clartés-là, les attiser sans relâche. » Ainsi, elle crée le personnage de Gorgio, le « sniper » repenti, qui regagne sa part d’humanité, en approchant la jeune fille mourante, désormais sortie de son anonymat.

                Andrée Chedid écrit ici un hymne à la vie, d’une plume délicate, généreuse et toujours déterminée.

Le magnétisme des solstices, Michel Onfray

                Ceux qui adhèrent à l’univers de Michel Onfray se laisseront emportés, encore une fois, par le fourmillement d’idées et par le style vivant et bouillonnant du dernier volume de son journal hédoniste qui témoigne de son engagement généreux et sans concession, de sa curiosité et de son érudition.

               Dans la lignée des philosophes comme Démocrite, Epicure, Montaigne, Spinoza, Nietzsche, Thoreau, Kierkegaard ou Camus, il propose une lecture immanente du monde pour atteindre une certaine sagesse. « Penser sa vie ; vivre sa pensée ; et mourir sage et serein. » Après ses constatations sur l’échec du communisme, du capitalisme et sur le triomphe de la barbarie religieuse, il propose d’essayer les « utopies concrètes » du philosophe Ernst Bloch, si proches de son socialisme libertaire, qui se fonde sur la jouissance, la connaissance, le refus du consumérisme à outrance, sans craindre la désobéissance civile chère à Thoreau ou encore à Jean Meslier, ce curé athée du XVIIème siècle, libertin, féministe et admirateur de Montaigne. Comme D’Alembert qui n’accepte pas les honneurs rendus aux courtisans, Michel Onfray refuse tout asservissement. Il se méfie même des jardins ouvriers qui exonèrent les patrons, endorment les travailleurs et mettent un frein à l’émancipation du prolétariat. Rien n’est laissé au hasard dans le mode de vie du philosophe pour qui même l’architecture devient libertaire. Il invoque, en effet, un habitat privilégiant le confort du locataire, où les cinq sens pourront s’épanouir, un habitat qui permet de mieux vivre en communauté.

              Une nouvelle fois, l’auteur d’« Un requiem athée » maltraite toutes les religions qui donnent des réponses simplistes et magiques à la complexité tragique du monde. A l’opposé, le laïc « mène son combat en philosophe » et se contente du « monde donné », pour reprendre les propos de Nietzsche. Il rejette la transcendance pour l’immanence et, en homme libre, il construit son existence, seul, sans les béquilles des intermédiaires envoyés sur terre par un hypothétique Dieu. Mais, devant la montée de l’islamisme, Michel Onfray conclut son chapitre sur « La dialectique de la laïcité » en déplorant la disparition de celle-ci.

               Michel Onfray est aussi un amateur d’art qui admire les artistes libérés comme Bettina Rheims, conspuée par l’église parce qu’elle réécrit l’histoire sainte en l’actualisant et en lui donnant vie ou le photographe Philippe Ramette, sublime dandy dont les créations artificielles et les prothèses imaginaires comblent les vides de la nature. Il éprouve une tendresse particulière pour Gérard Garouste dont la biographie explique son œuvre torturée qui le sauve d’un passé trop lourd à supporter. Il porte une affection particulière à Bartabas, parcouru par la même énergie que ses chevaux et qui symbolise la communication intelligente entre le règne humain et le règne animal, car il ne faut pas oublier, dit l’auteur dans un autre chapitre que l’animal est « une partie mémorielle de nous-mêmes ». De même, il rend hommage, avec raison, à René Depestre et aux autres poètes des Caraïbes qui « porte[nt]à bout de bras le génie de la langue française ».

               Profondément humain, cet auteur de critiques féroces à l’encontre de ceux qui s’avilissent aux institutions, aux modes et aux conventions, est aussi sensible aux « nuits sublimes de la voie lactée » auxquelles son père l’a initié.



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