Archives pour mai 2014

Congo Inc. Le testament de Bismarck, In Koli Jean Bofane

               Isookanga, pygmée du pays Mongo, quitte sa forêt équatoriale, où la canopée mais aussi les traditions imposées par son vieil oncle l’étouffent, pour aller  « vivre l’expérience de la haute technologie et de la mondialisation » à Kinshasa. Très à l’aise dans ce monde, nouveau pour lui mais qu’il avait appréhendé par l’intermédiaire de l’informatique, il va être amené à fréquenter toutes sortes d’individus. Il y a d’abord ceux qui l’ont accueilli chaleureusement dans leur communauté, les Enfants des Rues. Meurtris par la vie dès leur plus jeune âge, ils trouvent refuge au Grand Marché, sous la tutelle de Shasha, elle-même victime du nettoyage ethnique effectué par des groupes armés qui ont torturé et violé sa famille sous ses yeux d’enfant. A leur côté, vit le Chinois Zhang Xia, abusé par un homme d’affaires malhonnête et malfaisant. Mais, à Kinshasa, évoluent aussi des personnages plus maléfiques, comme Kino, le directeur de l’office de préservation du parc national de Salonga, ancien chef rebelle du Rwanda qui a commis les plus atroces exactions avant de venir s’installer, la conscience tranquille, dans le pays voisin et qui rêve « d’un Congo pacifié au napalm où l’on n’aurait plus qu’à exploiter les richesses du sous-sol. » L’église corrompue produit des figures vénales comme le révérend obsédé par les grandes marques, qui use de mystifications pour soutirer de l’argent à ses fidèles. Et même les représentants de l’ONU sont loin d’être irréprochables, si l’on se réfère à cet officier lituanien, Waldemar Mirnas, qui assouvit ses appétits sexuels en humiliant Shasha, obligée d’en passer par ses volontés simplement pour survivre à Kinshasa.

                Au milieu de cette nouvelle jungle, Isookanga se montre aussi habile dans le monde virtuel où il excelle à déjouer les pièges proposés à l’écran que dans le monde réel où, dès son arrivée à la capitale, il se révèle un intermédiaire déterminé, convaincant et efficace entre les Enfants des Rues, prompts à s’enflammer dès qu’on touche à un des leurs et les représentants de l’Etat qui n’hésitent pas à tuer pour le moindre écart de conduite. Grâce aux connaissances acquises sur internet, il se lance dans le business et fait le commerce de « l’Eau Pire Suisse », avec comme associé le sage Zhang Xia qui, fort de son expérience avec l’entrepreneur véreux qui l’a entraîné dans des aventures crapuleuses et du régime communiste de Mao, a des doutes quant aux bienfaits de la mondialisation si chère au cœur d’Isookanga.

                L’auteur nous présente son héros comme un personnage débrouillard et sympathique, même si ses méthodes pour avancer dans la vie sont parfois douteuses. Pour lui, le vol de l’ordinateur à une journaliste blanche n’est que le remboursement légitime d’une infime partie de la dette coloniale. Pas d’état d’âme non plus, quand il usurpe l’identité de son ami pour être accueilli dans sa famille, à Kinshasa. Mais, « cet esprit libre et sauvage » est aussi attendrissant et fait preuve de naïveté quand il se laisse manipuler par des esprits malhonnêtes. On souhaiterait, quand il revient dans son village natal, qu’il sache tirer profit de son escapade urbaine.

                Ce roman foisonnant fournit à son auteur un prétexte pour dénoncer la situation du Congo. Pays convoité pour les richesses de son sous-sol, le Congo attire les hommes d’affaires les moins scrupuleux et les plus cyniques. Le luxe côtoie la misère et cette situation est propice à des débordements explosifs où la barbarie s’invite aussi bien chez les puissants que chez les gens du peuple qui ont soif de vengeance. Bien ancrée dans le monde moderne, l’Afrique équatoriale est impliquée dans un combat compréhensible entre la tradition et la mondialisation, entre le respect de la nature et le culte de l’argent. Qui va sortir vainqueur de cette lutte ?

                In Koli Jean Bofane porte un regard lucide sur son pays qui est en train d’évoluer sans éviter les écueils des nouvelles technologies et du libéralisme. Il ne tombe jamais dans le pathos même dans les descriptions des viols et des tortures qui sont à la limite du supportable. Il sait éviter les lourdeurs que des sujets aussi sérieux pourraient engendrer, en introduisant, dans son récit, un humour qui rend son personnage principal amusant et en faisant un clin d’œil au lecteur par l’intermédiaire de Laure Adler ou de Madoff qui apparaissent ici ou là au fil des pages. Pour finir, on peut citer cette jolie trouvaille au sujet des catholiques en transe après le sermon de leur prêtre vénéré : les prières s’élèvent dans le ciel « sans paliers de décompression ».

                C’est en virtuose de la fiction que Bofane nous fait passer des larmes au rire pour nous apprendre à découvrir, sans jamais être ennuyeux, tous les problèmes de son pays blessé, malmené mais profondément vivant.

Contes d’une grand-mère vietnamienne, Yveline Féray

                Les dix contes, rassemblés ici par une amoureuse du Vietnam, sont semblables aux contes occidentaux mais les gentilles fées qui interviennent dans la vie des cendrillons sont des bouddhas, les ennemis qu’il faut repousser sont les Chinois, longtemps envahisseurs du pays. L’environnement, pour nous, est exotique avec ses rizières, ses bambous, ses caramboliers. Les lettrés guident les habitants dans leur cheminement culturel. La médecine utilise les plantes pour soigner les maladies. Le culte du feu et de l’encens, autrement dit le culte des ancêtres, est toujours bien ancré dans la vie quotidienne pour rendre hommage aux héros qui ont vaincus les occupants. Tout l’imaginaire de l’Asie du sud-est teinte ces contes où les génies jouent un rôle important. Mais, comme dans tous les pays, les crapauds et les noix de coco se transforment en princesses et en princes charmants et les mêmes sentiments sont au centre des relations humaines : la cupidité et la jalousie sont les moteurs des agissements et, comme partout, c’est la modestie et la bienveillance qui triomphent.

               Ces histoires restent pourtant les contes fondateurs d’un peuple longtemps occupé par ses proches voisins mais qui a su préserver son identité avec ses ethnies montagnardes, ses paysans laborieux et ses artisans si habiles.

Tempête, J.M.G. Le Clézio

                Avec Tempête, J.M.G. Le Clézio signe deux novellas, c’est-à-dire deux longues nouvelles ou deux courts romans. Elles ont en commun la mer et son environnement et, comme personnage principal, une femme à la recherche de ses origines.

               La première, éponyme du livre, raconte l’histoire d’une rencontre entre un vieux monsieur, qui revient sur les traces de son passé douloureux, et une jeune adolescente qui souffre de ne pas connaître l’auteur de ses jours. La scène se passe sur l’île d’Udo, au sud de la Corée, où les femmes risquent leur vie en allant pêcher des ormeaux pour les vendre aux restaurants à touristes. Le vieil homme voudrait faire de son retour sur l’île, où il a vécu quelques temps, un retour punitif pour n’avoir pas su prévoir le suicide de sa compagne d’alors et pour n’être pas intervenu quand une jeune fille s’est fait violer sous ses yeux de jeune journaliste de guerre. La fillette, elle, à l’adolescence, a besoin de savoir qui est le père qui lui a donné un physique source de tant de rejets. Une amitié s’installe entre ces deux personnages qui entretiennent des rapports d’amitié, parfois ambigus, mais traités avec beaucoup de délicatesse de la part de J.M.G. Le Clézio. Le vieux monsieur et l’adolescente finiront par se séparer sans avoir trouvé ce qu’ils cherchaient. Finis les rêves d’enfant de June ; elle n’épousera pas Monsieur Kyo qui s’en va vers un autre destin sans avoir exorcisé les démons qui le hantaient. Pourtant, chacun sortira transformé, après la tempête, et pourra partir, régénéré, vers une nouvelle vie.

               Dans la deuxième nouvelle, une femme est à la recherche de son identité. Fillette, elle vit sans amour, en Afrique, dans une famille d’adoption. Quand ses pseudos-parents, ruinés, partent pour la France, elle doit subir la séparation, la vie cruelle des banlieues qui n’épargnent pas celle qu’elle chérit et qu’elle considère comme sa sœur, Bibi. Elle retrouve sa mère biologique mais non l’amour qu’elle attendait. Abandonnée, vouée à l’errance, elle essaie plusieurs petits boulots, puis elle perd pied et se retrouve dans un camp de réfugiés où la suspicion est de règle. Le Clézio décrit avec sa sensibilité habituelle cette vie qui manque de générosité pour certains et qui, pourtant, dispense de temps en temps un petit bonheur que l’auteur appelle si joliment « une familiarité avec Dieu ». Tout n’est pas noir dans ses nouvelles. Il y a parfois, même dans les quartiers les plus défavorisés, des îlots où l’on peut trouver un peu de répit, comme cette salle de théâtre où l’on oublie, pour un instant, la violence extérieure. La police, elle aussi, chargée de chasser les réfugiés de leur camp, n’est pas exempte d’humanité, à l’image de cette femme qui renvoie l’héroïne dans une association humanitaire, en Afrique, où elle va pouvoir commencer une nouvelle vie après avoir approché le mystère de sa naissance.

               Encore une fois, Le Clézio, avec une élégance qui lui est propre et dans un style sans fioritures mais rempli de bienveillance, met en scène des femmes que l’existence n’a pas épargnées et pour lesquelles il éprouve une empathie qui semble leur donner la force de lutter pour leur survie.

Les travers du docteur Porc, Tran-Nhut

               Le mandarin Tân s’étant absenté, c’est le docteur Porc, son assistant, qui mène l’enquête. Cette fois, il s’agit de trouver l’assassin d’une femme dont le squelette a été découvert, dans une grotte, par le jeune Hong, qui s’y était réfugié pour une partie de plaisir avec une femme mariée. Ce meurtre se double du faux suicide de l’apothicaire Lam qui semble avoir beaucoup de choses à cacher.

                Encore une fois, l’action se passe dans le Dai-Viet du XVIIème siècle où la médecine traditionnelle, qui soigne avec les simples cueillis dans la campagne, rivalise avec la chirurgie moderne incarnée par un médecin indien qui a fui les persécutions religieuses sévissant dans son pays. On assiste à une des premières opérations de la cataracte ou de la hernie inguinale et le docteur Porc, ébloui et stimulé par ces nouvelles pratiques, imagine des prothèses mammaires tout à fait inédites. Même si l’on reste dans la fiction, l’auteur s’appuie sur les progrès scientifiques du XVIIème siècle pour étayer son intrigue et la rendre captivante.

                Un autre intérêt de ce roman, c’est la personnalité particulière du docteur Porc. Obsédé par la nourriture, il nous fait partager ses repas qu’il dévore goulument jusqu’à écœurer ses compagnons de table et le lecteur lui-même. S’il utilise l’acupuncture et les plantes pour traiter ses patients, il n’hésite pas à les mettre au service de ses interrogatoires aux méthodes douteuses mais efficaces. Nullement insensible à la modernité, le responsable provisoire du tribunal se lance dans un projet immobilier qui consiste à changer de quartier pour avoir une activité professionnelle plus lucrative et se consacrer à l’esthétique des femmes aisées soucieuses de leur corps.

                Même si ce policier n’a pas la force des romans qui mettent en scène le mandarin Tân, il se lit avec plaisir grâce à la truculence du docteur Porc et de ses travers.

Le charme des après-midi sans fin, Dany Laferrière

                Dans ce livre, Dany Laferrière raconte son enfance qu’il a passée à Petit-Goâve, auprès de sa grand-mère, Da, et de son chien Marquis.

                C’est l’époque insouciante où ses journées sont rythmées par les cours à l’école, les jeux avec ses amis, Rico et Frantz, la découverte des filles et le retour douillet chez sa grand-mère qui veille sur lui avec brusquerie et exigence mais aussi avec beaucoup d’amour et d’attention. L’auteur rend compte de la vie du petit village tropical où les hommes jouent aux échecs et aux dominos et où les ragots vont bon train sur la vie privée des voisins. C’est l’époque des fêtes, des joyeux complots, des rivalités entre les écoles, des bagarres, de la première cigarette. Mais le futur écrivain s’intéresse déjà au monde qui l’entoure. Le jeune garçon fait l’apprentissage de la vie en regardant les gens, en fréquentant les grandes personnes et notamment le notaire Loné avec qui il a des discussions sérieuses.

                Le charme de ces après-midi sans fin va être brusquement rompu quand s’installe, dans son pays, la période noire de la dictature qui instaure un couvre-feu, où les dénonciations se multiplient et où tout le monde se méfie de son voisin. Cette insécurité provoque. Le départ précipité du garçon, à Port-au-Prince, chez sa mère. Dure réalité pour l’auteur qui doit quitter une grand-mère adorée et son amoureuse Vava pour un monde inconnu qu’il rejette.

                Ce court récit de Dany Laferrière est encore une fois un témoignage d’affection pour son petit pays, Haïti, qu’il a dû fuir pour éviter les brutalités des Tontons Macoute.

Hanoi, Paul Bourde (Heureux qui comme…)

               Paul Bourde, camarade de classe d’Arthur Rimbaud, est envoyé par le journal Le Temps comme correspondant de guerre à Hanoi. Ce jeune journaliste est aussi le leader du parti colonial et ses convictions, notamment sur la supériorité de la race blanche apparaissent avec beaucoup de brutalité dans son livre, De Paris au Tonkin, qui rassemble ses articles écrits au Vietnam. Il se dégage de ces extraits, proposés par la collection Heureux qui comme…, un racisme et un cynisme qui devaient être assez répandus à l’époque coloniale et qui sont insupportables pour le lecteur d’aujourd’hui.

               Ainsi, pour lui, le Vietnamien est voleur, laid, rusé, grossier, vulgaire, maladroit. Son estomac d’Européen ne supporte pas la nourriture de là-bas qu’il juge « détestable ». Il énumère les différents plats qui composent un dîner, mais ils sont si extravagants qu’il serait étonnant de les rencontrer tous dans un même repas. Cette mauvaise foi se retrouve lorsqu’il parle du raffinement des tables du XVIème siècle français comparé à la façon dont mangent les Annamites. Même la danse ne trouve grâce à ses yeux et parce qu’elle n’utilise pas les mêmes codes qu’en Occident, elle génère, chez lui, le pire des ennuis. Il dénigre tout et, notamment, les installations « primitives » des petits restaurants sur le trottoir.( Ces habitudes perdurent encore au Vietnam et les cuisinières y proposent d’ailleurs les plats les plus savoureux.) Les parfums des fleurs deviennent, pour lui, des « senteurs violentes », difficilement supportables et les mangues dégagent une odeur de térébenthine. Quant au bouddhisme, c’est une « religion épuisée ». « La foi a sombré dans la routine » avec des offrandes de pacotille et les prières ne sont que « carillon de cuisine » aux « accents plaintifs ». Par contre, il ne s’indigne nullement quand un boy de huit ou dix ans porte le gibier d’un homme revenant de la chasse et il trouve du pittoresque dans les vêtements misérables des enfants des rues.

               Pourtant, si Paul Bourde parle avec mépris des habitants de Hanoi et de leurs coutumes, il sait rendre, par ses descriptions précises et détaillées, la quiétude des paysages qui entourent le lac de la ville et leur végétation riche et délicate. Même s’il se plaint du manque de confort, il parle avec justesse du bruit et de l’agitation des nuits tropicales où des milliers d’insectes et d’animaux se réunissent pour donner un concert singulier. Les rues animées, quant à elles, fourmillent de monde et sont à l’image de celles de l’Hanoi d’aujourd’hui où toute vie se passe à l’extérieur. Sensible à la beauté de la baie d’Along, il termine son récit sur une note positive. Il la qualifie de « merveille naturelle [qui] défie toute description » et il emporte avec lui la vision « des édifices chimériques et de vagues animaux fabuleux ».



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