Archives pour mars 2014

L’Appel de la rizière, Pierre Duval

                L’Appel de la rizière est le récit d’une vie, celle de Pierre Duval, depuis son installation en Indochine en 1924 pour s’occuper d’une plantation d’hévéas, jusqu’en 1960, date à laquelle la guérilla communiste mettant en péril sa vie et celle de sa famille, il décide de quitter le pays pour s’installer en France.

                Nourri de littérature de voyage, Pierre Duval profite de l’opportunité d’une société recherchant un assistant au Viêt- Nam pour fuir un avenir bourgeois tout tracé et partir à l’aventure, abandonnant sans regrets une place de haut fonctionnaire à Paris.

                A son arrivée, la rupture est brutale. Le confort de son nouveau logis est sommaire et l’hygiène approximative. Il découvre un pays où les jeunes enfants travaillent aussi dur que les adultes, où l’opium sert de palliatif aux aléas de la vie et où l’on n’hésite pas à offrir des adolescentes aux colons pour combler leur ennui. Pourtant, il apprend sur le tas et avec plaisir son travail sur la plantation et il s’adapte vite à son nouvel environnement. Jusqu’à ce qu’un épisode douloureux vienne perturber son existence. Incorporé au service militaire à Saigon, il est frappé par la poliomyélite qui le paralyse des deux jambes et qui l’oblige à retourner en France pour des soins appropriés. Dès lors, une question se pose. Quel avenir pour un handicapé ? Un emploi dans un bureau comme on le lui conseille ? Mais Pierre Duval choisit de répondre à l’appel de la rizière. Il fait le pari qu’il sera capable de diriger une exploitation agricole en Indochine, épaulé au début par son père. Et c’est ainsi qu’il va exploiter de main de maître trente mille hectares de terre, arpentant sa propriété à cheval, toute la journée, secondé par ses porteurs, Hoàng et Mùi, qui deviennent ses amis, et par le fidèle Thom, métayer sévère mais efficace.

               Très vite, il sait se faire accepter par les Vietnamiens et les différentes ethnies qu’il emploie, qu’il respecte et qu’il utilise habilement suivant leurs compétences, conscient que les Occidentaux ont beaucoup à apprendre des indigènes. Il y a les Moïs, ces montagnards nomades et souvent ingérables à cause de leur goût irrépressible pour la liberté. Ils forment une main-d’œuvre saisonnière appréciable pour le travail ardu du défrichage des forêts et ils sont des compagnons de chasse agréables. Les Chams, eux, quoique inconstants, paresseux et sous la coupe des bonzes qui leur compliquent la vie, sont experts dans les travaux hydrauliques. Mais, ce sont les Vietnamiens qui ont sa préférence. Ils les jugent intelligents, habiles, patients, consciencieux. C’est d’ailleurs une Vietnamienne qu’il choisit comme épouse, qui deviendra la mère de ses enfants et qui le suivra en France quand sa vie en Indochine sera devenue trop difficile.

               Le travail ne manque pas sur la concession, depuis le défrichement de la brousse jusqu’à la récolte du paddy. Pourtant, les rizières ne lui suffisent pas et Pierre Duval va se lancer dans des expériences d’arboriculture et d’élevage. Il s’essaie à la culture des bananes, du maïs, du coton, du tabac, mais chaque fois il essuie un échec pour de multiples raisons. Les planteurs et leur association refusent de mettre en commun leurs connaissances et de l’aider. D’autres ennemis s’attaquent aux cultures : il s’agit des rats, des crabes, des perruches, des singes, des cerfs et des sangliers et même l’ingéniosité des Moïs n’en vient pas à bout. Les bovins et les ovins ne s’acclimatent pas à ce pays tropical et l’élevage est également une tentative malheureuse. Autres catastrophes auxquelles il faut faire face : les inondations et les typhons. Celui de 1932, d’une force particulièrement violente, dévaste l’habitation, isolée au milieu des débordements de la rivière et détruit quarante pour cent de la récolte. Mais, le planteur ne se décourage pas et, avec l’aide des habitants dont il apprécie la solidarité, il reconstitue son domaine et remet en état les canaux d’irrigation. Ainsi, la vie s’organise dans la colonie entre le travail très prenant dans les rizières de Tour-Chàm, les week-ends dans la coquette station d’altitude de Dalat et les séjours sur les plages idylliques de Nha-Trang et de Cà-Ná où il s’adonne à la pêche et à la chasse sous-marine.

               Pourtant, des événements dramatiques vont venir troubler ces diverses occupations. La guerre s’invite en Indochine. Ce sont d’abord les Japonais qui, en mars 1945, prennent la direction du pays, remplacent l’administration française et investissent la maison de Tour-Chàm. De nombreux morts tombent et Pierre Duval, refusant de coopérer avec l’envahisseur, se retrouve au camp de concentration de Nha-Trang. La famille séparée connaît des moments difficiles et éprouvants. Libéré en 1946, après la victoire des Américains, Pierre Duval relance la culture des rizières aux côtés des légionnaires français qui sont chargés de ramener l’ordre dans la région. Mais alors, la guérilla Viêt-Minh s’installe, créant l’instabilité un peu partout dans une « atmosphère irrespirable de meurtres, de tortures et d’exactions ». S’ensuit une période trouble où les interprètes jouent un double jeu et où les familles écartelées se laissent séduire par la propagande communiste. Enlevé par les Viêt-Minh, Pierre Duval doit sa libération à Thom qui a payé sa rançon, Thom lui-même fusillé car dénoncé par son fils. Avec la mort de Thom et le début de la réforme agraire, le retour en France s’impose. La famille quitte le Viêt-Nam, le 27 mai 1960 à 16 heures pour l’Europe. « Le pays du soleil est fini, tout devient plus rude, plus organisé, plus ordonné, plus conventionnel. » Il va falloir « survivre avec des souvenirs après lesquels on peut mourir, mais avec lesquels on doit aussi pouvoir vivre. » Il est temps de passer à l’écriture de ses mémoires.

               Ce livre raconte l’histoire d’un homme passionné par son travail et amoureux du peuple vietnamien. Ses souvenirs recréent l’ambiance de ce pays à travers les modes de vie de ses habitants, leurs croyances, leurs religions, leur indolence aussi, leur générosité et leur débrouillardise. Dépaysement et exotisme sont assurés, à la lecture de ce récit qui regorge d’anecdotes. Pierre Duval nous fait partager une vie riche en découvertes, en apprentissages, en rencontres de tout type et même avec l’Histoire, une vie bien éloignée de celle que les Hautes Etudes Commerciales lui proposaient, enfermé derrière un bureau, dans une grande métropole.

L’Amant, Marguerite Duras

                L’Amant est l’histoire d’amour entre une jeune Française de quinze ans et un riche Chinois qui a le double de son âge, au Viêt Nam, dans la période de l’entre-deux guerres. Ce récit autobiographique expose un épisode enfoui de la vie de Marguerite Duras qu’elle fait ressurgir à l’âge de soixante-dix ans, à un moment où elle éprouve le besoin de le mettre par écrit.

                Dans ce roman initiatique, elle raconte la première expérience sexuelle de l’héroïne, avec détachement, sans aucune passion ni émotion. Les phrases, dans leur sécheresse, décrivent objectivement les actions ou rapportent froidement les dialogues. « Il dit ». « Elle dit ». Les phrases sont brèves, écrites dans un style journalistique. Il n’y a pas d’amour dans cette rencontre, simplement du désir et du plaisir, un peu de tristesse aussi car cette relation n’a pas d’avenir et, comme les autres entrevues qui suivront, elle est empreinte de théâtralité. A l’extérieur, cette liaison entre une blanche et un asiatique est problématique pour la mère de la jeune fille, pour le père de l’amant, car ils vivent dans une société coloniale où il y a peu de liens entre les différentes communautés. Ainsi, c’est une Marguerite Duras solitaire qui poursuit ses études brillamment au lycée de Saigon, mais rejetée par toutes ses camarades.

                L’Amant n’est pas qu’une histoire d’amour. L’auteur évoque ses rapports difficiles avec sa mère et son frère aîné qui fait régner la terreur dans une famille partagée entre l’amour et la haine, les rires et les pleurs. On retrouve cette figure de la mère médiocre, dépressive, incapable d’élever correctement ses enfants et fermant les yeux sur la prostitution de sa fille qui ramène de l’argent à la maison pour remettre en état la concession envahie régulièrement par les eaux, dans le célèbre Barrage contre le Pacifique . Deux autres personnages récurrents dans l’œuvre de Marguerite Duras apparaissent ici. Il s’agit de ses deux frères : le grand, une graine de voyou qu’elle hait profondément et le cadet fragile et chéri qui subit les violences de son aîné. Le Mékong joue aussi un rôle important car il marque de sa présence et de ses remous les journées oppressantes de la vie sous les tropiques et il devient le symbole des troubles d’une adolescente qui devient adulte. « Il y a une tempête qui souffle à l’intérieur des eaux du fleuve. Du vent qui se débat. »

                Ce récit n’est pas linéaire. Il est déstructuré, fait de nombreux allers et retours, ce qui permet à l’auteur d’entrecroiser ses séjours entre la France et le Viet Nam, de mêler la Résistance et la Collaboration à la vie dans les colonies. Marguerite Duras projette des instantanés dans une écriture efficace, épurée et poétique qui s’apparente à l’écriture filmique d’un scénario donnant à voir des scènes très réalistes et très précises, telles celle de « la petite au chapeau de feutre [qui] est dans la lumière limoneuse du fleuve, seule sur le pont du bac, accoudée au bastingage. Le chapeau d’homme colore de rose toute la scène. C’est la seule couleur ! »

La poudre noire de Maître Hou. Une enquête du mandarin Tân, Tran-Nhut

                Une jonque marchande est attaquée par des morts-vivants dans la baie d’Halong. Le comte Diêm, amateur de fêtes orgiaques, a la tête tranchée par un objet volant non identifié. Des stèles funéraires sont volées au cimetière. Un jésuite agonisant ressuscite miraculeusement. Le jeune mandarin Tân, aidé par le lettré Dinh, arrivera-t-il à démêler toutes ces affaires et d’ailleurs ont-elles un lien entre elles ? Quel rôle joue l’énigmatique Madame Aconit, à la fois geôlière et alchimiste ? Et la belle et étrange Madame Libellule, femme de l’eunuque Clémence, ne cache-t-elle pas un mystère alors qu’elle ne semble s’intéresser qu’à ses exercices de méditation ?

                Ce roman policier se passe au XVIIème siècle au Viêt Nam, nommé alors Dai-Viêt et l’auteur installe son intrigue dans un pays en pleine effervescence, où les traditions sont encore très prégnantes mais qui commence à s’ouvrir vers l’extérieur. Les missionnaires français, représentés ici par le jésuite Hsiu-Tung, viennent enseigner le catholicisme et les marchands portugais initient le commerce de produits exotiques dans le port de Faifo, actuelle Hoi An. A travers ses personnages, Tran-Nhut montre bien comment les croyances et les rites des différentes religions ponctuent la vie quotidienne des Vietnamiens. Les soins se font par les plantes, les poudres, les insectes, les cristaux de quartz et autres produits improbables. Mais ce sont surtout les religions, guides indispensables à ce peuple, qui interfèrent sans cesse dans les enquêtes du mandarin. A côté du confucianisme institutionnel dont le culte des ancêtres permet aux morts de subsister dans la mémoire des vivants, le taoïsme s’appuie sur les sciences et la nature pour trouver un équilibre entre l’homme et son environnement et certains adeptes de Mo-Tseu, comme Madame Aconit par exemple, défendent une religion libertaire qui trouve ses bases dans la justice sociale. L’auteur ne néglige pas d’évoquer les avancées scientifiques, surtout dans le domaine de l’astronomie, qui viennent perturber les esprits les plus religieux.

                Ce livre est intéressant par ses nombreux apports sur la culture vietnamienne et par les différentes péripéties de cette histoire où se mêlent la recherche de l’immortalité pour certains, la quête de la fusion avec le cosmos pour d’autres et le trafic de talismans nécessaires aux pratiques ancestrales pour les plus téméraires. C’est dans un récit teinté d’humour et de sensualité que l’auteur débrouille avec brio ces affaires compliquées.

Au revoir, là-haut, Pierre Lemaître

                C’est la fin de la première guerre mondiale. La scène se passe sur le champ de bataille où les soldats s’apprêtent à être libérés. Au cours d’une dernière reconnaissance, deux militaires tombent sous les balles et Albert, le jeune héros de ce roman, comprend qu’ils ont été tués non par les Allemands mais par leur propre lieutenant, Pradelle, qui veut provoquer le camp ennemi pour un ultime combat. Albert se retrouve alors au fond d’un trou d’obus, poussé par son supérieur qui le nargue et qui veut éliminer un témoin gênant. Il va vivre des moments de terreur, enterré vivant, repoussant l’heure de son dernier souffle en respirant l’haleine fétide d’un cheval agonisant. Sa mort était certaine sans l’intervention d’Edouard Péricourt, déjà blessé, qui le sort de là, juste avant de recevoir lui aussi un éclat d’obus qui le défigure et lui emporte la moitié du visage. Désormais, Albert prend en charge son sauveur, s’occupant de lui à l’hôpital et acceptant même de prendre le risque de changer son identité quand Edouard lui fait comprendre qu’il ne veut pas retourner dans sa famille avec cette « gueule cassée ».

                Au moment de l’Armistice, l’enfer d’Albert n’est pas terminé. Il va devoir vivre celui de l’après-guerre. Pour lui, cet enfer c’est celui de beaucoup de démobilisés, avec les fiancées qui les ont oubliés pendant ces années d’attente, l’Etat qui tarde à verser les pensions, la difficulté de trouver un travail décent, les gens de la rue qui se méfient de ces pauvres hères et qui préfèrent rendre hommage à leurs morts plutôt que de s’occuper des survivants. Mais l’enfer, pour Albert, c’est aussi son histoire personnelle qui va devenir un cauchemar avec une série d’aventures plus incroyables les unes que les autres. Etre faible et peu sûr de lui, il se trouve englué dans des mensonges qu’il invente pour ne pas faire souffrir les gens ou parce qu’il se laisse impressionné par ceux qui ont un peu de pouvoir. Dès lors, entraîné dans une spirale diabolique, il va commettre des actes pas toujours irréprochables. Il falsifie l’identité de son ami et d’un autre soldat, il se lance, avec Edouard, dans une arnaque de vente de monuments aux morts, il se fait embaucher comme comptable par le père d’Edouard pour puiser dans la caisse, il vole de la morphine pour soulager son ami. Bref, il n’est pas toujours innocent car, malgré tout, « il escroquait la banque pour financer une arnaque à la souscription ». Pourtant, le lecteur éprouve une réelle empathie pour ce personnage médiocre et hésitant. Il souffre avec lui quand toutes les misères du monde l’assaillent et il a envie qu’il réussisse même si ses entreprises sont illégales et amorales.

                Il n’en est pas de même pour Pradelle qu’Albert retrouve dans la vie civile marié à la sœur d’Edouard à qui il ne dit rien de la mystification de son frère et qui représente les « profiteurs de guerre » dans toute leur vilénie. Il s’enrichit sans aucun scrupule en construisant des cimetières militaires pour tous les morts au combat, n’hésitant pas à mélanger les corps pour gagner du temps ou à acheter des cercueils trop petits pour faire des économies qui lui permettront de rénover sa propriété.

                Dans ce roman, l’auteur réussit le tour de force de tenir en haleine le lecteur en écrivant une intrigue originale, pleines de rebondissements, qui fait revivre l’horreur des champs de bataille de la première guerre mondiale et du commerce lucratif de l’après-guerre. Pierre Lemaître décrit avec beaucoup de réalisme l’environnement putride des Poilus de 14 et les exhumations des corps en décomposition. Quant à ses personnages, loin d’être caricaturaux, ils sont avant tout humains. Ils ne sont pas faits d’une seule pièce. Edouard est une « gueule cassée » qui pourrait attirer la pitié mais c’est aussi un arnaqueur. Son père, homme d’affaire sans état d’âme, connaît un moment de rédemption à la mort supposée de son fils et en devient émouvant. L’envoyé du Ministère, lui, sous des apparences négligées et insociables, refuse la corruption et le traitement inhumain des cadavres. L’auteur ne tire jamais sur la corde sensible du lecteur malgré la cruauté qu’il évoque et on trouve même un certain humour dans les situations rocambolesques qu’il met en scène.



Nonobi |
Aquareliane |
Bawhkalam |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Tasnimafrances
| Tousmeslivres
| Souvenance.