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Archives pour février 2014

Les paradis aveugles, Duong Thu Huong

               Hang, jeune vietnamienne qui travaille comme ouvrière en Russie, est appelée au chevet de son oncle à Moscou. Dans le train, les souvenirs déferlent et elle va reconstituer l’histoire de sa famille à deux moments forts du Viet Nam : la Réforme Agraire et la Rectification des Erreurs, deux périodes où la terreur, la surveillance et la délation sont la règle. C’est d’abord le parti qui exige une séparation totale entre les classes. « Nous devons abattre les propriétaires fonciers, oppresseurs retors, cruels, pour rendre la terre aux paysans. » La famille de Hang va subir cette loi tyrannique car ses parents ont le malheur d’appartenir à deux mondes jugés antagonistes par les communistes. Sa mère est d’une famille de paysans, son père fait partie des petits propriétaires terriens. L’oncle Chinh, le frère de sa mère et chef de la section de la Réforme Agraire, ne peut accepter une telle union. Il est à l’origine du départ du père et de la ruine de la famille. Cadre chargé de l’éducation idéologique de la population, il intervient sans arrêt dans la vie de sa sœur pour lui dire comment elle doit gérer son existence. Hang assiste impuissante à la vie misérable de sa mère, prête à tous les sacrifices pour ce frère qui ne cesse de l’humilier et de l’exploiter. La vie de cette femme est à l’image de sa silhouette ployée sous la palanche pour aller vendre quelques produits au marché.

                Duong Thu Huong connaît très bien cette société qu’elle décrit et dans laquelle elle a vécu et souffert. Il s’agit d’une société rigoureusement structurée où même les groupes d’enfants fonctionnent avec, à leur tête, un chef tout puissant, où la suspicion est collective, où « tout le monde doit se couler dans le moule », construire les mêmes maisons, porter les mêmes vêtements et se nourrir des mêmes aliments.

                Elle a dû rencontrer des êtres odieux comme les deux piliers de la Réforme Agraire qui sèment la terreur dans son livre : Bich, le jeune ivrogne opportuniste qui mène une vie de luxure et Nan, une veuve qui a ruiné sa famille par sa gourmandise. Une figure se détache dans ce monde de forfaiture et de répression, c’est la tante Tâm, sœur du père de Hang et que celle-ci admire. Expropriée lors de la Réforme Agraire, cette femme fière, courageuse et généreuse travaille durement pour se réapproprier son bien confisqué et retrouver sa dignité. C’est elle qui sauve Quê, la sœur de Chinh quand la nouvelle section de Rectification des Erreurs veut la châtier pour se venger des méfaits de son frère. C’est elle encore qui prend soin de Hang, lui finance ses études et lui sert de modèle pour son avenir qu’elle voit plus lumineux, loin de ces soi-disant paradis qui rendent les gens aveugles.

                Mais, l’auteur nous donne aussi une vision plus douce de son pays, celle où les travaux des champs sont réalisés dans la joie et la bonne humeur au rythme du changement des saisons et de la nature, celle de l’amour du travail bien fait par des paysans qui prennent soin de leur terre et de leur buffle. Tout cela se fait dans un paysage enchanteur où les jeunes pousses teintent d’un vert tendre les rizières nourricières, au milieu de ces arbres évocateurs d’exotisme : les caramboliers, les goyaviers, les sycomores. Duong Thu Huong donne vie au monde qu’elle décrit en faisant appel à tous nos sens : on entend le cri des cochons égorgés, on respire les odeurs d’anis et de gingembre et on a l’eau à la bouche devant les étals des marchands ambulants qui exposent des gâteaux de riz gluant, des soupes de crabes, des épis de maïs grillés ou le pho, le plat national tant prisé.

Saigon, Albert Morice

                La collection Heureux qui comme…aux éditions Magellan & Cie revient sur les pas des écrivains-voyageurs du XIXème siècle qui racontent leurs expéditions dans des pays lointains. Albert Morice est un de ceux-là. Médecin de marine envoyé à Saigon en 1872 il nous fait part, dans cet ouvrage, de ses impressions sur la Cochinchine et plus particulièrement sur le sud de Saigon et cette ville qu’il découvre en faisant des tournées d’inspection médicale. Accompagné d’une flopée de boys et de domestiques invisibles mais efficaces, chargés de lui rendre la vie plus douce sous ces tropiques pleins de mauvaises surprises, il incarne le colon dans toute sa splendeur et toute son arrogance. Il dispense son savoir à un peuple qu’il méprise, qu’il juge sous-développé et qu’il traite de joueur, voleur et menteur. Il assène des contre-vérités au sujet de la cuisine qu’il dit peu variée et pas du tout élaborée. Il ne détecte aucun sens artistique chez les Annamites qui sont pourtant connus pour leur habileté manuelle et leur ingéniosité à recycler le moindre objet. Il ne voit pas l’élégance de l’ao dai, le costume des Vietnamiennes ; ce n’est pour lui qu’un vêtement tout à fait ordinaire. Quant à sa phrase sur la chasse, elle nous laisse sans commentaire : « Lorsqu’on chasse, dit-on, il est prudent d’avoir un indigène avec soi ; si le tigre vous rencontre, il préfèrera l’indigène »…Heureusement que la colonie se développe « grâce aux soins de notre administration » et que Saigon se civilise en s’agrandissant d’habitations européennes…

                Malgré ces réflexions qui nous paraissent odieuses aujourd’hui, ce récit est intéressant car c’est celui d’un naturaliste passionné et compétant qui nous fait découvrir la faune du Viet Nam avec ses insectes et ses serpents dont il est un spécialiste. Il sait être sensible à la beauté des paysages : les collines couvertes d’arbres exotiques, la jungle touffue qui abrite toute sorte d’animaux, les rizières qui s’étagent sur les terrasses et les cases coquettes couvertes de feuilles de palmier. Observateur particulièrement attentif, il donne à voir des instantanés intéressants du quotidien vietnamien : l’addiction des femmes au bétel, le jeu du volant dans les rues, le rituel de l’autel des Ancêtres, la fête du Têt, l’attitude particulière de ce peuple qui peut passer des heures accroupi sur les talons…

                Si le personnage n’est pas sympathique, il faut reconnaître de réelles qualités d’écrivain à cet auteur qui sait, grâce à la précision d’un trait, rendre vivant son environnement.

Si je n’avais qu’une heure à vivre, Roger-Pol Droit

                S’il n’avait qu’une heure à vivre, que ferait Roger-Pol Droit ? C’est la question qu’il se pose et à laquelle il va essayer de répondre dans ce récit. Il commence par éliminer les activités qui paraissent dérisoires dans une telle situation, celles qui s’inscrivent dans un avenir. D’où l’inutilité des projets, des régimes, des soins… Il est vrai que Roger-Pol Droit est athée et qu’il ne croit pas en une vie en l’au-delà. Pour lui, après la mort, il n’y a pas de châtiment, pas de jugement. Il y a le néant. Il rejoint en cela Michel Onfray qui a la même démarche dans Un requiem athée. Il pourrait oser la transgression et faire des choses qu’il n’a jamais osé faire. Mais, il n’est pas dans le ressentiment et il souligne la vanité d’une telle attitude s’il la choisissait. Il décide donc d’écrire pour laisser une trace de sa petite expérience sur terre : « l’écriture conserve la poussière des instants ». Jamais, il ne se pose en donneur de leçon, mais il témoigne plutôt de son ressenti et il transmet ses convictions.

                Evidemment, la peur de la mort et de quitter un monde et des personnes aimés est présente. Il ne faut pas le nier. Plus de mensonges possibles. Le moment est venu de se mettre à nu. Mais, la mort est une évidence qu’il faut accepter. Alors, avant de partir, il veut rendre hommage à la vie sans tomber dans la nostalgie. La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Mais il faut la prendre à bras le corps, avec ses moments de bonheur et de malheur, en essayant bien sûr de lutter contre le malheur. Il faut accepter l’homme dans sa multiplicité, avec ses bons et ses mauvais côtés. Eviter un monde où la raison limite l’épanouissement de l’être et ne pas avoir peur de ses incohérences. Repousser les questions qui restent sans réponses car le savoir ne sera jamais exhaustif. Malgré l’immensité des connaissances humaines et l’incroyable évolution technologique contemporaine, il reste toujours à découvrir. Contrairement à ce que pensent certains philosophes arrogants, la recherche de la vérité est un leurre. Alors, assumons l’ignorance et le doute. N’hésitons pas à avoir l’esprit curieux, ouvert aux découvertes, à d’autres modes de vie ou de pensée, ce qui permet de nouvelles postures mentales et interdit le rejet de l’autre. N’ayons pas peur de la folie qui sait être inventive et diverse même dans ce qu’elle a de plus excessif. Profitons de la beauté de la nature et, en politique, préférons à la révolution les réformes qui ne font pas table rase des traditions souvent pourvoyeuses de sagesse.

                Il faut « choisir la vie, tout le temps et partout », s’émerveiller du miracle de la vie. Cette attitude passe par un souci de soi qui est également un souci des autres. Rien de sinistre dans cette approche de la mort, mais un magnifique hymne à la vie. Roger-Pol Droit nous propose un mode de vie philosophique. A ceux qui s’enferrent dans la défense de la raison et la recherche de la vérité, il oppose un hédonisme et une existence où l’amour joue un rôle primordial.

                Pourtant, son style n’est pas philosophique. C’est celui d’un poète qui nous offre un récit bouillonnant à l’image de la vie kaléidoscopique où se mêlent des termes familiers et des touches d’humour quand il nous propose son épitaphe « Il savait choisir les melons » ! Ce texte est écrit avec originalité dans un flux continu, sans point de ponctuation car il y a urgence. Pas de pause possible !



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