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Archives pour janvier 2014

Histoire d’amour racontée avant l’aube, Duong Thu Huong

                Cette histoire d’amour qui se situe au Viet-nam met en scène Luu, cadre politique des femmes du district, et Vu Sinh, commandant de division. Ils se rencontrent jeunes, se plaisent, se marient, ont deux enfants mais très vite, ils s’éloignent l’un de l’autre. Neuf ans plus tard, Vu Sinh est le premier à se rendre compte que l’amour n’a jamais été le moteur de leur couple. Il propose une séparation que Luu accepte finalement après la stupéfaction éprouvée par la demande. Il installe sa femme dans une autre maison et ses enfants chez ses propres parents. Le temps passe et, chacun de son côté, fait une rencontre qui semble annoncer une nouvelle vie plus harmonieuse pour tous les deux. Mais ce serait compter sans l’intervention du parti qui pèse comme une chape de plomb sur la vie privée des Vietnamiens. Luu, conseillée « amicalement » par la présidente de l’Union des femmes qui défend le bonheur de la famille, « base de la nouvelle société », fait appel auprès du tribunal pour annuler son divorce, arguant d’une relation extra-conjugale de son mari avec une actrice.

                A partir de ce moment, le malheur frappe les deux personnages. Vu Sinh refuse de reprendre la vie commune et doit vivre des amours clandestines avec Hanh Hoa. Quant à Luu, animée par un sentiment de vengeance, elle ne connaît que ressentiment et tristesse, colère et désespoir.

                Au bout de nombreuses années, son fils supplie Luu de demander le divorce, ce qu’elle accepte de bonne grâce cette fois. Mais il est trop tard pour tout le monde. Luu a gâché sa vie et, l’esprit embrumé, elle mène une existence de recluse. Vu Sinh épouse celle qu’il aime passionnément, mais ils ne connaîtront que quelques mois de bonheur ensemble car Hanh Hoa est atteinte d’un cancer qui va la tuer rapidement.

                Ce livre est l’histoire d’un amour brisé par la rigidité, l’autoritarisme, la dictature du système que Duong Thu Huong, exclue du parti communiste en 1990, dénonce férocement dans ce roman comme dans toute son œuvre ainsi que dans son engagement politique qui lui a fait vivre des mois de prison dans son propre pays.

Un requiem athée, Michel Onfray

                Michel Onfray offre ce requiem à sa compagne disparue après de longues années de maladie. S’il suit scrupuleusement la structure de la prière pour les morts, il se détache du contenu puisque, pour l’auteur du Traité d’athéologie, il ne peut y avoir de consolation dans une vie en l’au-delà. Pas de paradis ni d’enfer après la mort, seulement le néant. Et pourtant, dans le requiem de Michel Onfray comme dans celui des chrétiens, il est question de repos et de lumière. Pour lui, pas besoin d’aller chercher la lumière auprès de Dieu, elle a irradié sur terre. Pas de pitié puisque la mort est irrémédiable. Pas de colère non plus, le jour du jugement dernier. On ne peut éviter la mort. Pas de jugement ni de punition. Pas de trompette pour répandre la stupeur. Il n’y a pas de rédemption. Pas question d’implorer le pardon pour ses péchés en vue du paradis, puisque l’enfer et el ciel ont été vécus sur terre. Pour l’athée, les larmes ne sont pas celles de la peur du châtiment mais les larmes de tristesse de ceux qui restent. On n’a plus qu’à chanter la litanie du destin :

« La vie veut la mort
Elle nous conduit
Au rien d’où nous venons.
Ainsi soit-il. »

La volonté de Dieu n’a plus de sens. Aucune prière offerte pour une éventuelle résurrection. Le corps devenu poussière devient une offrande au cosmos. Mais le souvenir du défunt restera dans l’âme des vivants. Comme les étoiles, les hommes naissent, vivent et meurent. Pas de lumière éternelle. Tout disparaîtra dans le néant, insiste l’auteur qui rajoute une pièce au rituel pour les morts : « Cum nihil », « Avec le néant ».

                C’est un bien bel hommage que Michel Onfray rend à sa compagne en lui composant ce poème. Ce texte, écrit en peu de mots et d’une sobriété remarquable, est aussi une réflexion sur la condition humaine. La vie n’est qu’un passage sur terre. Il faut accepter et aimer ce destin. Entre deux néants, les corps suivent un cycle naturel, laissant des traces auprès de ceux qui restent. Mais, nous retrouvons également le philosophe hédoniste dans ce requiem qui est un hymne éblouissant à la vie.

L’histoire de Pi, Yann Martel

                Pi est le diminutif de Piscine Molitor, prénom donné par les parents à leur enfant, à cause d’un ami, fou de natation, qui, lors de sa visite à Paris, a eu un coup de foudre pour la piscine Molitor. Il vit à Pondichéry où son père est directeur d’un zoo jusqu’à ce que des problèmes économiques obligent sa famille à émigrer au Canada. Ils embarquent sur un cargo avec les animaux qu’ils vont vendre à divers parcs américains. Le bateau coule et Pi se retrouve le seul humain rescapé sur un canot de sauvetage avec un zèbre blessé, une hyène affamée, une femelle orang-outan nauséeuse et un tigre de deux cents kilos en état de léthargie à la suite d’une piqûre anesthésiante. La loi de la jungle prend vite le dessus. L’hyène achève le zèbre qui, entrailles à l’air, n’en finit pas de mourir, s’attaque ensuite au primate qui perd vite l’avantage et le tigre, recouvrant ses esprits, dévore l’hyène qui, de prédateur dominant devient une proie vulnérable.

                L’adolescent, pendant ce temps, assiste au spectacle et connaît des moments de terreur qui l’empêchent de penser à la disparition des siens et à la précarité de sa situation, seul, abandonné sur un radeau de fortune, au milieu de l’océan Pacifique. Un long face à face s’ensuit avec Monsieur Parker, le tigre du Bengale, avec lequel il va devoir cohabiter. Son instinct de survie le pousse à être inventif et à imaginer un plan qui va lui permettre de tenir tête au félin. Il doit lui faire comprendre que c’est lui le maître. Pour cela, il entreprend de l’apprivoiser comme le font, au cirque, les dompteurs, en lui infligeant notamment des brimades psychologiques. D’autre part, des réserves dans un kit de survie du canot lui procurent de la nourriture et de l’eau pour plusieurs jours. Ses dons d’observation et son aptitude au bricolage vont lui être d’une aide précieuse pour agir sur son environnement. Enfin, au lieu d’attendre de voir la silhouette d’un bateau se détacher à l’horizon, il décide d’agir et de se fixer un emploi du temps qu’il s’oblige à observer de façon drastique. Il se met à la pêche, lui le végétarien intégriste, pour se nourrir et nourrir le tigre. Il apprend à dépecer les tortues qui se révèlent des mets d’une extrême finesse et il transforme l’eau de mer en eau douce grâce aux alambics solaires découverts dans le canot.

                La vie à bord s’organise donc avec des temps de prière où la religion, mélange chez lui de bouddhisme, de christianisme et d’islamisme, est ressentie comme un réconfort dans les moments empreints de découragement et de doute. Il écrit son journal et, n’ayant aucune notion de navigation, il se laisse dériver pendant deux-cent-vingt-sept jours. Il va se rendre compte que la vie d’un naufragé est une succession de périodes de désespoir mais aussi d’apaisement. Il arrive à apprécier la beauté du paysage offert par la mer avec ses bruits innombrables et son intense activité sous-marine, par les ciels toujours différents avec les nuages protéiformes, les couchers de soleil somptueux et les nuits étoilées lumineuses. Mais les déboires sont nombreux pour un survivant en pleine mer. Il lui faudra essuyer encore une redoutable tempête, s’échapper d’île qu’il croyait salvatrice mais qui est en fait carnivore et dont l’acidité nocturne dévore tout ce qui est vivant, jusqu’à ce qu’il s’échoue sur les côtes mexicaines où il sera secouru par ses semblables pendant que Monsieur Parker s’enfonce dans la jungle sans un geste d’adieu.

                Ce livre est le roman d’un naufrage où les jours pourraient se ressembler et paraître monotones, mais l’auteur sait multiplier et varier les activités du rescapé si bien qu’il n’est nullement ennuyeux. Une documentation méticuleuse sur la vie maritime permet à Yann Martel de donner des détails intéressants pour le lecteur. C’est aussi l’histoire d’un dépassement de soi qui force l’admiration et qui nous interroge sur notre propre capacité à surmonter les obstacles. Et puis, l’idée d’imaginer ce tête-à-tête improbable entre un adolescent et un tigre apporte une originalité supplémentaire à ce récit d’aventure qui prend l’apparence d’un conte auquel on adhère sans hésiter.

De l’île Maurice à l’exil, Guy Ng Tat Chung

                A vingt-six ans, Guy Ng Tat Chung quitte l’île Maurice pour aller suivre des études en France. Envie de voir ailleurs, besoin de quitter une situation économique difficile, curiosité de découvrir des horizons plus larges. Il y a un peu de tout cela dans le départ de l’auteur. Pendant de longues années, il va parcourir le monde pour son travail, avec la famille qu’il a fondée, loin de son petit pays, mais heureux d’avoir pu construire une vie harmonieuse, à l’abri du besoin.

                Trente ans plus tard, la nostalgie le gagne-t-il ou le retour aux sources est-il devenu un besoin ? Il retourne sur son île qu’il tente de se réapproprier. En sillonnant les rues de Curepipe, il s’arrête devant les lieux de son enfance et se laisse submerger par les souvenirs. Il revoit ses parents, bien sûr, Sissine, sa mère, qui ne baisse jamais les bras dans les épreuves, « Mister Chest » (Monsieur Muscle), son père qu’il retrouve bien diminué et qu’il aime, bien qu’il soit à l’origine des malheurs de la famille, ses huit frères et sœurs, ses amis et tous les voisins avec lesquels il partageait la vie quotidienne. Il évoque la rue Malartic débordante de vie, les moments de bonheur malgré l’exiguïté d’un appartement qui doit accueillir une famille nombreuse, puis la période douloureuse où l’argent vient à manquer à cause de l’inconscience du père qui dilapide sa maigre fortune, où les créanciers défilent à la maison, où l’on connaît les humiliations des comparutions au tribunal et où les déménagements conduisent la tribu dans des logis de plus en plus sordides. « Dissimuler, réprimer, étouffer, vivre caché, c’était notre mode de vie. » L’enfant de treize ans à l’époque vit très mal cette déchéance qui l’isole de ses camarades et qui ne permet plus de payer les frais de scolarité. Heureusement, petit à petit, la vie s’améliore  grâce à la solidarité du voisinage, à la volonté farouche de Guy et de son frère pour réussir leurs études et au soutien indéfectible de leur mère.

                Pourtant, malgré ces épreuves qui sont venues perturber l’enfance et l’adolescence de l’auteur, celui-ci nous fait découvrir un pays attachant où l’hospitalité et la gentillesse caractérisent les habitants, où la joie de vivre et l’harmonie règnent au sein des différentes communautés qui peuplent l’île. Là, les religions cohabitent dans une joyeuse cacophonie : les versets du coran se mêlent aux récitations des petits Chinois sur fond de tintements de cloches. A l’heure des repas, les odeurs de cuisine laissent deviner les origines des locataires de la rue (Notre France d’aujourd’hui pourrait prendre des leçons de cette société multiraciale qui ne pose pas de problèmes !) En poète amoureux de la nature, Guy Ng Tat Chung nous fait partager la beauté des paysages mauriciens avec ses fragrances exotiques, ses couchers de soleil, ses aubes vaporeuses et ses nuits étoilées.

                Plusieurs sentiments se bousculent dans le cœur de ce professeur d’anglais qui revoit son parcours jusqu’à son entrée dans l’Education Nationale. Beaucoup d’émotion bien sûr, mais aussi un sentiment de fierté d’avoir pu franchir les obstacles de sa jeunesse dans la droiture et l’honnêteté grâce à sa ténacité. (On aimerait retrouver la même soif d’étudier chez nos élèves d’aujourd’hui !) Sa plus belle réussite, c’est l’écriture de ce livre en français alors que, sur son île, le petit Mauricien ne parlait que créole et anglais. Le vocabulaire riche de ce récit, écrit dans un style agréable non dépourvu d’humour, est un bel hommage à la langue française. Il témoigne également sa reconnaissance à la France, sa terre d’accueil, qui lui a  ouvert les bras et qui lui a permis de connaître le bonheur.

                Ce qui frappe, à la lecture de ce texte, c’est l’étonnante similitude qui existe entre les défavorisés des pays les plus éloignés. Une enfance de pauvre en France est identique à celle d’un Curepipien démuni qui vit au milieu de l’Océan Indien. Il n’y a que l’environnement qui change. Ce sont les mêmes problèmes d’argent, la même promiscuité, la même joie de vivre dans la simplicité, la même convivialité. Les enfants de ces deux mondes connaissent la même insouciance et la même ingéniosité pour réparer les objets à un moindre prix. A cette époque, ils ont reçu la même éducation religieuse avec la menace de l’enfer qui plane en permanence sur leur tête et ils ont été victimes de la même sévérité de la part de leurs maîtres.

                Et puis, l’auteur parle avec justesse de cette impression de trahison quand on passe d’une culture à une autre, ce qu’Annie Ernaux appelle la sensation d’être un « transfuge de classe ». Une phrase est significative à ce sujet : « Mes enfants sont venus et n’appartiennent pas au même système que le mien ». Doublement exilé puisqu’il a connu l’exil social et l’exil de l’expatrié, Guy Ng Tat Chung, à aucun moment, n’éprouve du ressentiment ou de l’amertume. Bien au contraire, il ne s’est jamais départi d’un extraordinaire amour de la vie, que ce soit dans la pauvreté, le dépaysement ou la famille. Et cet amour de la vie, il sait très bien le transmettre à ses lecteurs.

et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey

                C’est l’histoire d’une famille de bûcherons qui vit dans l’Oregon au bord de la rivière où flottent les grumes (troncs d’arbres) qu’ils ont abattues dans la forêt. Elle est composée du père, Henry Stamper, vieux bougon et pater familias, immobilisé par un plâtre, à la suite d’un accident de travail, du fils Hank qui dirige plus ou moins les affaires et qui vit avec sa femme Viv, du neveu Joe qui remplit la maisonnée avec sa femme et leurs trois enfants. Lee, le fils de la deuxième femme d’Henry vient les rejoindre pour les aider, alors qu’ils sont les seuls à continuer à travailler pendant que les autres bûcherons sont en grève. Grâce à des retours en arrière, nous apprenons que Lee avait quitté la région, enfant, avec sa mère, qui ne supportait plus cette existence rude et sauvage pour aller vivre à New-York. Quelques mois plus tôt, la mère décède et Lee accepte de répondre à la demande de son demi-frère Hank de venir travailler dans les bois. Mais, c’est en fait le cœur chargé de haine et dans un esprit de vengeance qu’il revient sur les lieux de son enfance et le lecteur devine qu’il s’est passé quelque chose, dans le passé, entre Hank et la mère de Lee. Quand l’enfant prodigue découvre la tribu Stamper que les gens du village appellent « la fosse aux serpents », il se sent en complet décalage avec ses membres, lui qui a eu la chance de suivre des études universitaires. Le désordre qui règne parmi eux le déconcerte et il est vite gêné par leur accueil pour le moins envahissant. Lors de leurs retrouvailles, Hank et lui ont l’impression de parler des langues étrangères. Alors que les références de Lee sont Caldwell, Goya, Poe ou Pollock, le monde qu’il découvre ne connaît que la musique country. Mais, il n’est pas au bout de ses surprises et le premier jour d’abattage lui révèle un travail surhumain dont il vient à bout non sans mal et uniquement soutenu par l’orgueil d’achever la tâche qui lui est impartie. Ce roman oppose donc deux frères qui se vouent une haine fratricide. Lee vient pour venger sa mère mais en fait c’est surtout pour affirmer sa personnalité trop longtemps étouffée par l’ascendant de Hank. Il mènera sa revanche jusqu’au bout, quitte à abandonner sa belle-soeur qu’il a enfin séduite.

                D’autres thèmes sont traités dans ce roman fleuve de huit cents pages et d’abord la vie rurale dans un petit village américain où l’alcoolisme vient compenser l’ennui et la fatigue d’un travail usant. Le travail, c’est celui des bûcherons qui exige une solidarité dont chacun apprécie « la beauté de cet effort collectif et du frisson souverain d’en faire partie » mais qui est aussi dur et dangereux, quand les grumes deviennent meurtrières. Certains l’apprennent à leurs dépens, comme Henry qui a le bras arraché ou Joe qui meurt noyé, écrasé par un tronc d’arbre. On vit également le déroulement d’une grève avec le délégué local du syndicat qui réagit souvent de façon épidermique, le secrétaire général qui étudie la situation avec plus de recul mais qui n’est pas très apprécié par les ouvriers du coin et les briseurs de grève qui signent un accord avec la compagnie. On assiste aux tensions entre les différents camps qui vont jusqu’au sabotage et la lassitude quand les difficultés se présentent. Et puis, il y a la nature qui est omniprésente avec ses oiseaux variés qui accompagnent les activités des hommes dans la journée, les poissons qui s’agitent dans les rivières et les petits mammifères qui s’insinuent dans la vie quotidienne des habitants. Mais si la nature est belle avec ces vols d’oies sauvages annonçant l’hiver, elle est aussi inhospitalière quand les ronces et les plantes grimpantes étouffent les bâtiments ou quand la férocité des pluies de novembre vient grossir les ruisseaux qui rendent les marécages impraticables et qui rongent les constructions à leur base.

                Ce roman est très riche au niveau des sujets qu’il aborde et l’auteur sait habilement faire évoluer son intrigue dans une intensité croissante. Mais la mise en place des personnages est très longue et dérangeante avec le passage d’un protagoniste à l’autre sans transition dans le même paragraphe, avec des retours en arrière sur des souvenirs d’enfance. Les incises, les parenthèses, les italiques entraînent des confusions et rendent la lecture difficile. Ce texte gagnerait en légèreté sans un changement incessant de point de vue, s’il y avait moins de longueurs et moins de personnages secondaires dont on ne voit pas toujours l’utilité.

La parabole du failli, Lyonel Trouillot

                Ce livre est un hommage à un comédien haïtien qui s’est jeté du douzième étage d’un immeuble alors qu’il était en tournée à Paris. Un de ses amis retrace son parcours depuis le moment où il a quitté sa famille jusqu’au jour où la population de Haïti lui rend les honneurs puisque son corps n’a pas été rapatrié.

                Ils étaient trois amis qui vivaient ensemble, petitement mais chaleureusement, dans un appartement des plus modestes : le narrateur, journaliste responsable de la rubrique nécrologique dans le journal local, l’Estropié, professeur handicapé « qui porte dans son corps le cadeau de naissance de la malnutrition et du manque d’hygiène » et Pedro, le comédien défénestré. Les deux premiers viennent d’une famille pauvre, le troisième est issu d’un milieu aisé qu’il rejette. Petit à petit, on apprend à connaître ce fils de riches qui choisit l’errance et « la rue des vandales, des mendiants et des éclopés », selon les mots du poète Kateb Yacine, plutôt que l’existence confortable que son père lui traçait. Ecorché vif, il endosse toute la misère du monde et n’hésite pas à faire le baisemain à la mendiante des rues, isolée dans sa folie, que tout le monde ignore. Il essaie d’apporter un peu de bonheur à tous ceux qui souffrent et ce fou de poésie va même jusqu’à effeuiller un recueil d’Eluard pour distribuer les poèmes à des passantes, un soir de Noël.

               C’est avec beaucoup d’admiration et d’affection que le narrateur égrène ces souvenirs et, désigné par son rédacteur en chef, il tente d’écrire un éloge funèbre pour son ami, mais lors de la cérémonie d’adieu, c’est l’Estropié qui lui vole la vedette, à lui, ainsi qu’à tous les officiels, l’ayant marginalisé de son vivant, qui se croient obligés de faire une évocation dithyrambique du défunt. L’Estropié en effet est allé chercher les gueux chers au cœur de Pedro pour lui rendre un dernier hommage et l’assistance interloquée a la surprise d’entendre les enfants des rues déclamer les vers des poètes préférés de Pedro.

               Lyonel Trouillot évoque ce comédien qui a réellement existé dans un style magnifique. Pas de phrases ampoulées pour parler de l’émotion mais des phrases courtes et d’une force incroyable dans leur concision. Toujours mélodique, le rythme de la phrase donne au texte une limpidité dont le lecteur se délecte. Cette langue qu’il manie admirablement lui permet de brosser un tableau de son pays malmené en quelques mots seulement : « Au pays de l’insuffisance, on est condamné à l’astuce, aux stratégies d’adaptation ». Ou bien, à l’aide d’une image bien choisie, le poète établit un parallèle entre les souffrances de son île et celles de ses habitants. Ainsi, il dit de l’Estropié qui vient de recevoir des coups de fouet de la part de son père : « Il avait la peau zébrée aux couleurs du drapeau de la dictature : noire et rouge. »

               Autre plaisir et non le moindre. Cette histoire est ponctuée des citations de ses poètes de prédilection. Eluard, Yacine, Philoctète, Césaire, Damas, Ferré, Ferrat et bien d’autres encore nous accompagnent tout au long de la lecture.

               Il n’est pas étonnant de rencontrer un style si abouti chez cet écrivain qui s’est longuement interrogé sur l’écriture. Voici ce qu’il en dit : « J’ai parfois envie de laisser courir les mots, décrire comme tu parlais, comme les voix de la colère, de suivre le flux des cris qui ne s’arrêtent qu’à épuisement de la voix. A d’autres moments, me vient le rythme calme des paysages dans lesquels chaque chose occupe la place qui convient, attend son tour sans impatience. Le désespoir se moque des normes académiques. Il dérange l’ordre de la phrase et s’oppose aux grammaires progressives. »



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