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Archives pour décembre 2013

La saison de l’ombre, Léonora Miano

                Dans un petit village de l’Afrique subsaharienne, des jeunes gens ont disparu à la suite d’un incendie qui a dévasté une partie des cases. Stupéfaction dans le clan des Mulongo où certains, comme l’antipathique Mutango, veulent voir une punition des puissances occultes et isolent, à l’écart du village, « celles dont les fils n’ont pas été retrouvés », les rendant responsables du malheur qui les frappe. D’autres, au contraire, et c’est le cas de son frère Mukano, le « janea » ou chef du clan, essaient de trouver une explication rationnelle et n’hésitent pas à affronter la jungle pour rechercher la vérité.

                Ce récit nous permet de découvrir la vie de cette tribu africaine avec les accommodements qu’exigent parfois l’usage de la polygamie, les rôles dévolus aux femmes et aux hommes dans le déroulement du quotidien, les croyances superstitieuses qui empêchent d’avancer, l’isolement de ces familles qui sont séparées du reste du monde sauf d’un village voisin avec lequel elles entretiennent des rapports houleux. Ce roman nous vaut aussi la description de paysages magnifiques, aux différents stades de la journée ponctués par le déplacement du soleil. Il nous présente une brousse hostile, difficile à pénétrer mais également pourvoyeuse de vie puisqu’elle fournit aliments, vêtements, médicaments et tous les éléments constitutifs de l’habitat. Les habitants de ce village vivraient en harmonie avec la nature si, un jour, l’irréparable ne se produisait : l’arrivée, jusque dans ce coin perdu de forêt, de la traite des noirs. Léonora Miano revient sur cet épisode douloureux et inoubliable de son pays où les Africains eux-mêmes livraient leurs compatriotes aux négriers, « ces hommes aux pieds de poule », en échange de différents produits parmi lesquels les armes à feu. C’est l’occasion, pour l’auteur, de mettre en scène des figures humaines intemporelles. Dans toutes les communautés, il y a toujours des lâches, des traitres, des hésitants mais aussi des gens courageux, probes, intègres. Parmi eux, cette Antigone qui refuse de se soumettre à la loi des hommes et qui dit non à l’injustice, Eyabe, une de « celles dont les fils n’ont pas été retrouvés » qui quitte la quarantaine, imposée par les dignitaires du clan parce qu’ils les croient « porteuses d’énergies néfastes », pour retrouver son fils ou au moins rendre à sa mort la dignité qu’elle mérite. Cette jeune femme volontaire, libre et déterminée sert d’exemple à Ebeyse, la matrone-accoucheuse qui, après un moment d’hésitation, adoptera un comportement responsable et généreux. Ces deux femmes d’exception font dire à Léonora Miano : « La déraison s’était emparée du monde, mais certains ont refusé d’habiter les ténèbres. Vous êtes la descendance de ceux qui dirent non à l’ombre. »

                Au milieu de ce monde cruel et inhumain, l’auteur imagine une société utopique semblable à celle de Thomas More ou à l’abbaye de Thélème de Rabelais ou au phalanstère de Charles Fourier. C’est le village sur pilotis de Bebayedi, isolé par les eaux, au milieu de la brousse, où, des populations venues de toute part et fuyant la violence et l’esclavage tentent de reconstruire un monde nouveau et harmonieux où chacun, apportant sa culture et ses connaissances, enrichit l’ensemble de la communauté. Les propos de Léonora Miano résonnent singulièrement à l’heure où l’intégration des immigrés pose tant de problèmes à nos pays occidentaux : « Ceux qui vivent ici ont des ancêtres multiples, des langues différentes. Pourtant, ils ne font qu’un. Ils ont fui la fureur, le fracas », ou encore : « Les ancêtres sont là et ne sont pas un enfermement. Ils ont conçu un monde. Tel est leur legs le plus précieux : l’obligation d’inventer pour survivre. » L’auteur nous donne une leçon d’espoir et de vivre ensemble où chacun apporte ses acquis pour imaginer l’avenir.

                Dans un style incisif, efficace et sans apitoiement mais qui n’exclut pas l’émotion, Léonora Miano nous livre là un roman bouleversant sur un des moments les plus noirs de l’histoire de l’humanité. La poésie et l’exotisme avec l’usage de termes douala du Cameroun viennent enrichir ce texte d’une force et d’une beauté poignantes. Quant aux personnages, pas de caricature ni de manichéisme, mais des caractères fouillés et bien réels qui réagissent différemment dans une situation donnée sur laquelle ils n’ont pas toujours prise. C’est avec raison que ce livre a obtenu le prix Femina 2013.

L’espoir en contrebande, Didier Daeninckx

                Tout l’univers de Didier Daeninckx se retrouve dans cette série de nouvelles. Son goût pour l’histoire : il évoque certains épisodes historiques comme le réseau Manouchian et L’Affiche rouge, plus loin, il met en scène un personnage du passé, Jean Moulin, qui, en 1937, fait de la contrebande au service du gouvernement, en acheminant des armes vers l’armée républicaine espagnole. Un autre thème récurrent, c’est l’esclavage qui a laissé des traces dans notre pays et l’auteur prend prétexte des tempêtes qui ont sévi sur les côtes océaniques dans les dix dernières années pour signaler que les riches bâtisses charentaises touchées par les eaux ont été édifiées grâce au commerce triangulaire du XVIIIème siècle. Il se plaît à aborder des sujets d’actualité en les mettant en parallèle avec des faits du passé. Ainsi, il compare le nomadisme des Roms avec l’exode des populations pendant la guerre. En ces temps difficiles, tout le monde est à égalité, mais cela va-t-il durer en période de paix ?

                Didier Daeninckx porte un œil critique sur notre société et dit tout le mal qu’il pense de ces émissions télévisées où le jeu consiste à éliminer un candidat et où un déséquilibré peut devenir un criminel. En écrivain engagé, il dénonce les pédophiles qui détruisent la vie de leurs victimes, il prend la défense des jeunes de banlieue qui luttent pour avoir un travail décent et il refuse toute sorte de racisme. A cet égard, la nouvelle bâtie sur le rejet d’un albinos à l’école de police est remarquable de sensibilité et de finesse. Il n’oublie jamais non plus de rendre hommage à sa ville de Saint- Denis, souvent bien maltraitée par les médias. On ne peut que noter la forte emprise de la réalité dans ses récits, ce qui lui permet de fustiger des personnages célèbres comme Berlusconi ou au contraire d’encenser des hommes qu’il admire comme le sculpteur Ousmane Sow, héros d’une de ses nouvelles.

                L’autodérision n’est pas absente de ses textes et, dans Crevaisons, il raconte avec beaucoup d’humour des pannes de voiture et son inexpérience dans ce domaine. L’atmosphère de Didier Daeninckx est souvent noire, mais il nous laisse sur une note optimiste avec sa dernière nouvelle intitulée L’espoir en contrebande.

La muraille de lave, Arnaldur Indridason

                Erlendur, le commissaire emblématique, ayant pris quelques jours de vacances, c’est son collègue moins charismatique, Sigurdur, qui mène l’enquête dans ce nouveau polar islandais. A la demande d’un ami, il finit par accepter de se rendre chez un couple pratiquant l’échangisme pour le dissuader de publier des photos compromettantes. Il arrive dans l’appartement alors que la jeune femme se fait agresser par un individu qui parvient à s’enfuir malgré la course-poursuite engagée avec Sigurdur. Pensant que le libertinage, le chantage ou la drogue sont à l’origine de ce qui va devenir un meurtre, le policier est entraîné en fait dans une histoire beaucoup plus sombre qui mêle  paradis fiscaux, blanchiment d’argent et pédophilie.

                Encore une fois, Indridason nous prend dans ses filets et nous ballotte dans toutes les directions avant de mener à bien son intrigue. Les excès de notre société capitaliste et la rudesse des paysages de son île sont au centre de son roman. Il met en scène le monde de la finance qui se cache derrière une muraille de lave impénétrable comme celle des falaises islandaises où les corps des promeneurs imprudents disparaissent. Mais, il n’y a pas que du noir dans cette enquête qui laisse entrevoir une dose d’humanité en la personne notamment du policier, plus entreprenant et plus sûr de lui en l’absence de son patron. Intraitable vis-à-vis des trafiquants de toute sorte, contrairement à l’Etat souvent bienveillant à l’égard des grosses fortunes islandaises, il se range du côté de ceux qui souffrent. Il le prouve dans l’histoire parallèle d’Andrès, cette loque humaine dont la vie a été détruite car, dans son enfance, il a été victime d’agressions sexuelles.

L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, Romain Puertolas

                Le fakir arrive de New Delhi à Paris pour acheter un lit à clous. Là, il s’engage dans des affaires compliquées qui vont l’entraîner dans une série d’aventures plus rocambolesques les unes que les autres. Il use de ses pouvoirs magiques pour escroquer les gens, d’abord un gitan chauffeur de taxi qu’il paie avec un faux billet récupéré aussitôt, puis une femme à qui il fait croire qu’elle a cassé ses lunettes truquées, ce qui lui vaut de l’argent et un repas en compensation. Enfin, l’hôtel étant trop cher, il décide de dormir dans le magasin Ikea. Mais, dérangé par des livreurs, il se cache dans une armoire, ce qui va l’amener à voyager à Londres, à Barcelone, en Italie puis en Lybie avant de revenir à Paris. Si le premier voyage se fait dans une armoire, les autres se poursuivent dans la malle Vuitton de l’actrice française Sophie Morceaux qui lui permet de devenir écrivain et de gagner beaucoup d’argent, ensuite dans une montgolfière pour fuir le gitan vindicatif qui veut récupérer son argent et enfin dans un Airbus quand l’édition de son livre le lui autorise.

                Ces péripéties ne sont pas qu’ubuesques pour Romain Puertolas. Il les veut aussi porteuses de leçon. Ainsi, au cours de ce périple, le fakir prend conscience que « finalement, le monde n’était pas fait que d’arnaqueurs, de tricheurs, de charognes », puisqu’il rencontre l’amour, l’amitié et il découvre le destin des immigrés soudanais avec qui il fait un bout de chemin et qui le bouleversent.

                Ce livre qui se veut humoristique offre peu d’intérêt. L’accumulation des jeux de mots sur les noms propres devient vite lassante. Quant à l’histoire en filigrane des clandestins qui risquent leur vie en croyant découvrir un El Dorado, elle ne nous apporte rien. L’auteur énumère des clichés sur l’immigration avec les Chinois qui travaillent dans des ateliers de couture et les femmes qui sont livrées à la prostitution.

Genesis, Sebastião Salgado

                Le livre volumineux de Genesis reprend les photos exposées à la Maison de l’Europe en cette fin d’année 2013, à Paris. Regroupées en cinq chapitres, Aux confins du sud, Sanctuaires, Afrique, Terres du nord et Amazonie et Pantanal, elles témoignent des 46% de la planète qui « semblent encore comme au temps de la genèse », commente leur auteur, Sebastião Salgado. Au cours d’une expédition de huit mois autour de la terre, il a photographié des peuples, des paysages, des animaux pour montrer leur beauté naturelle et pour que nous comprenions, nous autres occidentaux, que nous avons le devoir de sauvegarder ce qui existe. Plus qu’un reportage ethnographique, c’est une œuvre d’art que nous propose Salgado avec des photos certes retouchées et mises en scène, mais pourquoi bouder l’artifice s’il débouche sur une création artistique ? On ne peut qu’être admiratif devant cet iceberg de l’Atlantique qui surplombe l’océan telle une forteresse, cette patte d’iguane qui semble cloutée et qui devient un objet d’art abstrait, cet éléphanteau qui fuit les braconniers dans les vapeurs matinales, ce troupeau d’éléphants formant un bloc monolithique comme les fameux rochers des Seychelles, cet alignement de zèbres en train de boire qui se reflète dans la rivière et qui aurait pu inspirer Vasarely pour une de ses compositions cinétiques, ces centaines de caïmans dont les yeux dans la nuit rappellent les lumières de la ville, les merveilles géologiques des grands canyons américains, paysages grandioses qui prennent un relief particulier en noir et blanc. Il semble que les plantes et les animaux, comme les humains, prennent la pose devant l’appareil photo de Salgado. Les fougères fournissent un décor magnifique à ce cueilleur Yali de Papouasie et que dire de ces femmes nues aux corps lascifs allongés sur des branches de palmiers ?

                Faut-il entrer dans la polémique que suscite cette œuvre pour laquelle on reproche à l’auteur de mettre en avant l’intimité de tribus éloignées de la civilisation occidentale, ou simplement s’en tenir à la poésie d’images en noir et blanc qui se contemplent comme des tableaux de grands maîtres ? Si l’on choisit la deuxième attitude, Salgado a réussi son pari.

Des vies d’oiseaux, Véronique Ovaldé

                Vida, issue d’un milieu modeste, connaît une vie de bourgeoise nantie, après son mariage avec Gustavo qui travaille pour un laboratoire pharmaceutique. Entièrement soumise à son mari et femme modèle d’un homme qui a réussi, elle s’aperçoit, quand sa fille Paloma les quitte, qu’elle n’est pas heureuse dans son existence aseptisée et sans surprises. Sur un coup de tête, elle part à la recherche de sa fille, accompagnée d’un policier, Taïbo, dont elle tombe amoureuse. Elle goûte à l’indépendance, pour la première fois depuis son mariage. En fait, elle suit le même chemin que sa fille qui a fui un cocon douillet pour aller vivre avec un délinquant. Leur liberté à eux, c’est de pouvoir loger, comme les coucous, dans les maisons désertées pour un temps par les propriétaires.

                Deux mondes s’opposent dans le livre de Véronique Ovaldé : le monde aisé où les apparences prévalent et où règne l’ennui et celui du village d’Irigoy où la misère, l’alcoolisme et la violence détruisent les enfants qui ne trouvent pas la volonté de s’enfuir. Mais il y a aussi beaucoup de tendresse dans les histoires d’amour que connaissent la mère et la fille et finalement, c’est une leçon d’optimisme que nous donne l’auteur, à condition que l’on accepte de larguer les amarres, loin des conventions étouffantes.

                Des vies d’oiseaux, c’est de plus un roman d’apprentissage qui passe par un affrontement entre Vida et Paloma fondé sur des malentendus et des maladresses. L’auteur décrit avec justesse la nature des sentiments qui s’installent entre la mère et la fille : « elles laissent cet énième dérapage prendre sa place dans leur placard à dérapages, un placard à la profondeur de gouffre et dont l’odeur nauséabonde leur chatouille par moments les narines. » Autre situation bien vue par l’auteur et que tout lecteur a un jour expérimentée : « C’est toujours étrange les conversations imaginaires qu’on a avec ses proches au milieu de la nuit. On y règle ses comptes. On argumente. On y est très pertinent et toujours à son avantage. »

                Ce roman qui se lit facilement a les caractéristiques d’un roman policier, puisqu’une enquête est menée par un inspecteur, mais il est également écrit comme un conte – d’ailleurs, il est fait allusion à Boucle d’or et à Hansel et Gretel – avec ses diverses péripéties que les personnages doivent affronter avant de connaître l’apaisement.



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