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Archives pour novembre 2013

Intérieur, Thomas Clerc

                Etrange biographie que ce texte de Thomas Clerc où l’auteur forme l’entreprise de se dévoiler en décrivant son appartement dans les moindres détails. Cette visite guidée nous apprend que, à l’image de Des Esseintes, plusieurs fois cité, il apporte un soin particulier à la décoration. De même que le héros de Huysmans s’interroge longuement sur la couleur dominante qu’il va choisir pour son intérieur, de même Thomas Clerc hésite sur le bien-fondé d’un papier peint à motifs ou uni et finit par choisir le dépouillement pour ne pas agresser son visiteur. Comme dans le cluedo, jeu qu’il évoque tout au long du livre, le lecteur, en se déplaçant de pièce en pièce, découvre des indices sur le propriétaire des lieux. Il apprend qu’il est célibataire et qu’il ne sait ni cuisiner, ni bricoler, qu’il est en bonne santé si l’on en croit Barthes qui prétend que la « pharmacie d’un individu est sa biographie ». En effet, pas d’antidépresseurs chez lui, mais des poèmes de Pessoa et de Lacan pour vaincre son mal-être. L’importance de sa bibliothèque, où les ouvrages sont rangés par ordre alphabétique faisant cohabiter de manière insolite Houellebecq avec Homère, nous en dit long sur son goût pour la lecture. Fan de rock, comme l’atteste sa collection de vieux vinyles, il est aussi amateur d’art et en cette matière, ses goûts se portent plutôt vers le design et la peinture graphique contemporaine. C’est avec un œil d’artiste qu’il juge l’esthétisme de sa maison : « De même que ma salle de bains est un Mondrian raté, mon égouttoir est un le Corbusier pourri. » C’est toujours avec le même souci qu’il choisit ses objets : « Blanche, la bouilloire contribue à l’unité chromatique de la pièce. » Quant aux allusions cinématographiques, elles foisonnent aussi, depuis le rideau de douche qui fait penser à Psychose d’Hitchcock, ou le mélange des situations relationnelles imaginées par Buñuel dans Le Charme discrets de la bourgeoisie.

                La lecture de ce roman curieux qui s’apparente à un inventaire plus proche de celui de Pérec que de celui de Prévert, pourrait être fastidieuse (d’ailleurs on peut faire l’impasse sur les mesures précises des pièces et des meubles) si la description ne s’enrichissait de réflexions métaphysiques, littéraires ou sociétales, toujours mâtinées d’une pointe d’humour. L’agencement de son appartement devient une métaphore de la création littéraire où la disposition des salles figure celle d’un sonnet, où le rideau qui sépare la chambre du salon fait office d’alinéa. La remarque suivante en résume l’idée : « Refermant la porte des toilettes, derrière moi, j’avoue qu’il n’y a pas dans la conception de la vie ni de la littérature de genre haut ou bas, de même qu’il n’y a pas de pièce plus essentielle que d’autres. » Les problèmes domestiques sont racontés comme de petits drames qui font sourire et le texte comporte de nombreuses trouvailles au niveau de l’expression ou du rapprochement des mots que l’on savoure avec délice. A propos de ses WC, l’auteur annonce : « j’administre au mieux mon royaume. »

                Même si Thomas Clerc a recours au procédé du name dropping et s’il use de l’artifice inhabituel d’écrire les articles indéfinis en chiffres, il traite un sujet original en intellectuel cultivé qui nous fait part de ses nombreuses références pour notre plus grand plaisir.

Raboliot, Maurice Genevoix

                Ce roman nous plonge dans le monde révolu des braconniers qui jouaient à cache-cache avec les gardes. L’histoire se passe en Sologne, terre giboyeuse par excellence, où Raboliot vit sa passion du braconnage comme une addiction. Poursuivi par la justice, il n’hésite pas à abandonner sa femme et ses enfants pour courir les bois, la nuit, à la recherche du gibier. Il fait corps avec la nature, comme les bêtes qu’il traque, les sens sans cesse en alerte quand il est en pleine activité. Pour éviter les gardes, il sait interpréter les moindres frémissements de la forêt dont il admire la beauté. Il s’identifie tellement aux animaux qu’il parle de porter de la nourriture à sa « couvée » qui l’attend dans son « nid ». D’ailleurs, il finit traqué comme une bête, terré dans un fossé, hirsute et recouvert de poils. Ses guenilles se confondent avec l’herbe dans laquelle il est allongé et il mange le produit de sa chasse cru.

                Le braconnage, pour Raboliot, n’est pas toujours un acte utilitaire. Il s’y adonne par plaisir et, comme un artiste, pour la beauté du geste. En cela, il est semblable à Delphine, la petite sauvageonne qui se coule dans les broussailles pour l’épier : « Elle vivait pour la chasse, pour la joie de suivre une trace, d’être la plus futée, la plus maline, de réduire par la ruse, elle qui n’avait point de force. Et elle jouait, le jeu pour le jeu. » Et quand l’ivresse le gagne, il se lance dans un massacre qui n’a plus rien à voir avec la nécessité.

                Ce roman, où Maurice Genevoix parle encore une fois de la relation de l’homme avec la nature, est aussi un témoignage sur la dure condition des paysans et de celle de la femme qui n’a pas d’instruction et qui est la bonne de son mari. Il décrit un monde sans pitié où l’on n’hésite pas à s’installer dans la maison de celui qui est fait prisonnier et à lui prendre son épouse, un monde où les gamines sont maltraitées et frappées sans que personne n’intervienne.

Sombre dimanche, Alice Zeniter

                C’est l’histoire d’une famille hongroise de Budapest, celle d’Imre, adolescent au début du roman, qui vit dans une maison au bord des rails et qui subit quotidiennement « une pluie de déchets » déversée par les trains de passagers. Le jeune garçon, en grandissant, découvre peu à peu tous les non-dits et les secrets qui expliquent les attitudes et les ressentiments des membres de sa famille : pourquoi son grand-père s’adonne à la boisson tous les ans à la même date, pourquoi son père, Pal, à la physionomie russe, est le mal-aimé du groupe.

                C’est dans l’histoire de son pays qu’il va trouver la solution aux nombreuses questions qu’il se pose. La Hongrie est occupée par les troupes russes jusqu’en 1989, fin du communisme, et le grand-père, adversaire farouche de Staline, est parmi les manifestants les plus actifs pour déboulonner sa statue, à la chute du régime. Mais Staline n’abandonne pas la partie aussi facilement et sa main immense vient se fracasser sur la jambe du grand-père, la fracturant en huit endroits différents, ce qui le rendra handicapé et aigri jusqu’à la fin de ses jours. C’est pourquoi, tous les 2 mai, il commémore cet anniversaire, en se saoulant copieusement avec des bouteilles de palinka. Imre apprend également que son père est né du viol de sa mère par les soldats de l’armée rouge quand son pays était sous la tutelle de la Russie.

                Mais, ce livre n’est pas seulement l’histoire d’une famille ou d’un pays. C’est aussi un roman d’initiation où le jeune enfant du début va devenir adulte en découvrant la dureté du monde qui l’entoure et en faisant son éducation sexuelle d’abord auprès de sa sœur et de ses amies, ensuite en connaissant ses premiers émois auprès d’une femme d’âge mûr qu’il côtoie à la piscine, puis en travaillant dans une sex-shop et enfin, en partageant l’amour de Kerstin, une touriste allemande curieuse de la vie dans les anciens pays communistes. Premier amour et premier chagrin aussi puisque Kerstin, qui étouffe dans cette famille des bords des rails si atypique et dans ce pays où, malgré son indépendance, « la liberté, l’abondance, la joie font encore cruellement défaut », va le quitter avec leur fille pour retourner en Allemagne.

                Alice Zeniter nous raconte l’histoire d’une vie qui pourrait être banale avec ses moments de joie, de rêve ou de désenchantement, si le poids de la grande histoire n’était venue l’ébranler. Son texte n’est jamais larmoyant et elle nous fait même sourire quand elle écrit, à propos d’Imre : «  il était persuadé que sa vie aurait pu être tout autre si le communisme n’avait pas changé son enfance en un long désert dépourvu de fruits exotiques. » Quant au grand-père, c’est un de ses personnages les plus réussis et les plus attachants, avec son caractère bougon et colérique et sa façon de se retrouver dans des situations absurdes comme, par exemple, repousser jour après jour, tel un Sisyphe de comédie, les bouteilles en plastiques jetées depuis le train, punition insolite que lui infligent ses semblables.

Love song, Philippe Djian

                Daniel, chanteur adorateur de Léonard Cohen, accueille de nouveau chez lui sa femme, qui était partie vivre pendant plusieurs mois avec un de ses musiciens. Petit à petit, il découvre qu’elle est enceinte de son amant et qu’elle a eu une aventure avec son agent artistique qui l’avait déjà trahi professionnellement. En dépit des conseils de son ami, Walter, qui n’est autre que le frère de sa femme, il n’arrive pas à rompre avec elle car elle continue à l’attirer sexuellement. Par contre, il ne sait pas s’il va pouvoir donner un peu d’affection à l’enfant qu’elle porte. Dans cette situation invraisemblable, Daniel bien sûr ne pourra s’empêcher d’éprouver des sentiments de jalousie,  de rancœur et de culpabilité aussi puisque sa femme est restée handicapée à la suite d’un accident de voiture, après qu’il ait connu une aventure extra-conjugale. Ses accès de colère et sa maladresse vont l’enferrer dans des histoires improbables qui entraînent la mort des gens de son entourage sans pour cela perturber outre mesure sa vie quotidienne.

                Encore une fois, Djian met en scène un anti-héros qui a du mal à maîtriser la vie de tous les jours et la complexité des rapports humains avec son lot de tromperie et d’hypocrisie. Mais l’amitié joue un rôle important aussi dans l’existence de Daniel qui sait alors être généreux et attentionné pour les personnes qu’il aime. Djian sait saisir les hommes dans leur fragilité et ses personnages secondaires sont souvent des éclopés, malmenés par la vie comme Amanda, cette prostituée d’un certain âge, droguée, à bout de souffle mais attachante et qui connaît une renaissance quand Daniel l’engage dans son orchestre pour jouer de la batterie. Les êtres que l’auteur imagine dans son roman sont humains : ils connaissent la souffrance, les larmes, la dépression et comme tout le monde, ils ont peur de la maladie et de la mort.

                On retrouve donc, dans ce nouveau roman, les thèmes chers à Philippe Djian comme l’amour, le sexe, l’alcool, la musique et il reste fidèle à ses auteurs favoris comme Hemingway qui lui tient compagnie lors de sa convalescence. Quant à son style, il est efficace, sans fioritures avec une coquetterie de la part de l’auteur : la suppression des points d’interrogation qui n’apportent rien de plus, d’après lui, à la compréhension de la phrase. Il atteint le dépouillement en supprimant les transitions entre les paragraphes et les différentes parties. Mais ses phrases limpides et ses retours en arrière permettent de suivre facilement l’intrigue dans laquelle le lecteur entre de plain-pied malgré ses incohérences.



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