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Archives pour octobre 2013

Mûr à crever, Frankétienne

                Magnifique Frankétienne (de son vrai nom Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent), aussi bien physiquement avec sa « gueule de métèque » et sa barbe blanche de patriarche, qu’en écrivain engagé dans l’histoire de son pays, Haïti, et dans l’invention d’une nouvelle écriture plus adaptée à notre siècle !

                Ce roman Mûr à crever, paru en 1968 et réédité en 2013 dans la collection Etonnants voyageurs dirigée par Michel Le Bris, reste d’une actualité étonnante, même si le régime politique de l’île a heureusement changé, et témoigne de la vitalité extraordinaire de son auteur qui aujourd’hui encore, à l’âge de soixante-dix-sept ans, est toujours à la fois poète, dramaturge, romancier, peintre, enseignant et même chanteur et comédien. Il raconte l’histoire de trois personnages. Raynaud, chômeur de vingt-huit ans, qui traîne son errance dans les rues de Port-au-Prince et représente les souffrances de son peuple. Paulin, l’écrivain, dont la réflexion porte sur l’écriture et la façon de restituer dans ses livres la réalité du monde et de son pays. Enfin, Frankétienne lui-même qui, dans les chapitres en italiques, parle de son existence depuis son enfance jusqu’à sa vie d’adulte et évoque tour à tour, la pauvreté, la mort, la guerre, la révolution, l’ébranlement de la foi, la suprématie de la science, la solitude de sa grand-mère, la faim, la misère de la condition humaine, l’éveil de sa conscience à l’infinie petitesse de l’homme qui doit malgré tout contribuer à l’évolution du monde.

                A travers des histoires particulières, Frankétienne fait le récit de la « tragédie d’un peuple écartelé entre les misères séculaires et les incertitudes d’un rêve sans ancrage. » Dans une Haïti où  les habitants deviennent des « zombies domptés à coups de trique » qui vivent dans la peur sous un régime dictatorial, les mères souhaitent le départ de leurs fils vers Nassau avec les conséquences que cela entraîne. C’est d’abord la douleur de la séparation et le départ dans des conditions précaires dans la cale d’un navire, ensuite les journées et les nuits cachés de peur d’être appréhendés par les services d’immigration, puis l’expulsion, sur un vieux rafiot rouillé, des réfugiés « empilés comme des marchandises avariées » et enfin le rentrée au pays avec la dignité mise à rude épreuve si bien que certains préfèrent une mort-suicide au milieu des requins plutôt que de connaître la honte d’un retour en vaincus. La pauvreté avec ses ravages est partout et elle intervient même dans les histoires d’amour où les femmes finissent par choisir la sécurité d’un mariage à l’abri du besoin. Dans ces conditions, seule la croyance en la religion salvatrice et en la superstition avec ses cérémonies d’exorcisme semble donner un sens à la vie, opinion que l’auteur ne partage pas. Il affirme en effet : « Je regarde la religion comme un trompe-l’œil pour les naïfs, un paravent, un obstacle majeur dans l’étude objective des comportements humains ou de tout autre phénomène. » Il demande aussi à ses concitoyens, par la bouche de Paulin devenu tribun à la fin du livre, de ne pas se laisser influencer par la « divine armée des anges » qui, à la suite d’un cyclone dévastateur, vient prêcher la bonne parole sous couvert de philanthropie. Il faut se souvenir de l’aventure ancienne de l’esclavage, des expériences désastreuses de la colonisation et refuser de subir une nouvelle fois l’humiliation d’un peuple asservi par l’étranger. Cette île tropicale, qui pourrait être paradisiaque sous ces latitudes, n’est pas épargnée par les catastrophes naturelles qui jalonnent son histoire et ne lui laissent pas le temps de la convalescence. Dans ce roman, Frankétienne pousse un cri de colère et de révolte contre le destin de ses compatriotes dont il bouscule la conscience mais pour lesquels il éprouve une réelle empathie. Il ne faut pas oublier que Frankétienne est le seul intellectuel à ne pas avoir quitté son pays opprimé et torturé sous la dictature des Duvalier.

                A côté de cette fresque réaliste, le romancier nous donne sa conception très intéressante de la création littéraire. Il pense que le cinéma va tuer la littérature qui est déjà moribonde et il fait dire à son personnage, Paulin : « Voilà pourquoi, mon ami, élaborer une œuvre littéraire, avec des préoccupations hautement esthétiques, devient si difficile. L’originalité, l’authenticité, voilà la pierre d’achoppement et le défi. Il s’agit de créer plus que jamais. » Il invente donc une méthode qui consiste à écrire un roman à l’image du mouvement de la vie tout en témoignant de son époque. Ecoutons-le : « Donc je construis mon roman en spirale, avec en porte-à-faux des situations diverses traversées par la problématique humaine. Et les tours élastiques de la spirale, embrassant les têtes et les choses dans des portions d’ellipse et de cercle, définissant les mouvements de la vie. C’est ce que je désignerai sous le néologisme de spiralisme. » Pour traduire la complexité de la vie et pour rompre avec le passé, il faut créer une nouvelle écriture en adéquation avec son siècle où le mot a une importance capitale et prend son autonomie par rapport à la phrase. Le style de Frankétienne est une parfaite illustration de sa théorie. Phrases nominales, accumulations, exclamations et juxtapositions expriment son exubérance, sa colère et sa volonté de « forcer les gens à bouger hors des stéréotypes et de la normalité. » C’est pourquoi, il utilise de nombreux néologismes qui fleurent bon le créole : enfourluner, encrapaudillé, écharpillé…

                Le texte de Frankétienne est un texte exigeant et pas forcément accessible à la première lecture. Mais son style bouillonnant et coloré à l’image de son île nous touche et nous plonge dans un univers vivant, poétique et généreux. Il définit très bien sa façon d’écrire dans les premières lignes du livre :
« Chaque jour j’emploie le dialecte des cyclones fous. Je dis la folie des vents contraires.
Chaque soir, j’utilise le patois des pluies furieuses. Je dis la furie des eaux en débordement.
Chaque nuit, je parle aux îles Caraïbes le langage des tempêtes hystériques. Je dis l’hystérie de la mer en rut.
Dialecte des cyclones. Patois des pluies. Langage des tempêtes. Déroulement de la vie en spirale. »

Mémoires d’un chasseur, Ivan Tourgueniev

                 Un chasseur, au cours de ses expéditions dans la campagne russe, se fait héberger par des paysans et découvre la vie de servitude qu’ils subissent. Ces vingt et une nouvelles sont le récit d’anecdotes vécues ou racontées lors de ses différentes rencontres.

                 Tourgueniev insiste surtout sur la dure condition, au XIXème siècle, des paysans russes qui ne sont que des objets entre les mains de leurs maîtres exigeants et sans pitié ni considération. S’il apprécie l’accueil des « moujiks », leur bon sens et leur puissance de travail, il note leur brutalité à l’égard de leur femme, des animaux et des enfants. Le sort des femmes n’est guère enviable. Elles sont vendues très tôt comme domestiques dans une maison où elles sont traitées en esclaves. Quant aux enfants, c’est dès leur plus jeune âge qu’ils sont employés de façon inhumaine dans les champs. L’auteur remarque que cette situation d’asservissement est souvent acceptée avec docilité et un certain fatalisme. « Le maître est le maître et le moujik le moujik », dit un des personnages.

                 Ce monde que découvre le narrateur, c’est aussi celui des superstitions et des légendes sur les morts qui reviennent parmi les vivants entretenir la peur des paysans et alimenter les conversations au cours des veillées, pour le plus grand bonheur du chasseur. On y trouve un défenseur de l’environnement avant l’heure, en la personne d’un nain qui protège les animaux et qui soigne avec des simples.

                 Et puis, Tourgueniev décrit avec talent la campagne, du lever au coucher du soleil, et les nuages, ces « merveilleux nuages » aux formes si expressives. Quand le chasseur « fait la tiaga », c’est-à-dire quand il attend la bécasse à la tombée du jour pour la tirer au fusil, c’est l’occasion pour l’auteur de rendre un hommage magnifique à la nature avec ses bruits, ses couleurs et la danse des oiseaux qui s’installent pour la nuit.

                 Mais, ces mémoires restent quand même un prétexte pour mettre en avant l’oppression des paysans par les propriétaires. Elles ont été perçues comme subversives et elles ont valu un mois de prison à leur auteur pour avoir dit ce qu’il pensait du servage.

Rebecca, Daphné du Maurier

                Dame de compagnie de Mrs Van Hopper, la narratrice tombe amoureuse de Maxim de Winter qu’elle rencontre à Monte-Carlo où ils sont tous les deux en vacances. Il lui propose de l’épouser, ce qu’elle accepte sans hésiter très longtemps et il l’emmène vivre dans sa propriété anglaise de Manderley. Là, tout se complique. Elle découvre que sa précédente femme a disparu en mer et, reléguée dans l’aile la moins agréable de la maison, elle se heurte sans cesse au fantôme de Rebecca que tout le monde a du mal à oublier. La nouvelle Madame de Winter doit affronter le regard malveillant d’une domestique et les sautes d’humeur de son mari. Pour lui plaire, elle essaie d’éviter les sujets interdits, mais, timide, gauche et hésitante, elle ne fait que s’embourber dans une situation qui devient de plus en plus invivable pour elle, jusqu’au jour où un événement vient changer la donne. Le roman sentimental se transforme alors en une enquête policière digne d’un auteur de thriller si bien qu’Alfred Hitchcock l’a adapté au cinéma. Les malentendus se dissipent et la jeune femme maladroite et résignée se transforme alors en une adulte mature qui va reconquérir son mari et tenter de connaître le bonheur avec lui.

                Daphné du Maurier nous replonge dans l’atmosphère lourde et les paysages tourmentés de la campagne anglaise auxquels les romans d’Emily Brontë ou de Jane Austen nous ont habitués. Elle mène son intrigue à la perfection, fourvoyant le lecteur en le conduisant sur différentes pistes.

Désordre, Jean-Claude Carrière

                Sur une commande de l’éditeur, Jean-Claude Carrière s’est amusé à écrire cet abécédaire qui se lit comme un roman avec des surprises à chaque page tant la vie de l’auteur est riche en rencontres et en aventures culturelles et humaines.

               Homme cultivé, d’une modestie héritée certainement de ce minuscule village héraultais, Colombières, où il est né, où son père était cultivateur et auquel il rend hommage, il est l’ami de personnalités internationalement reconnues comme le metteur en scène Peter Brook, les réalisateurs Luis Buñuel, Milos Forman, Louis Malle ou Godard, ou encore le photographe Robert Doisneau. La liste de ses amitiés n’est pas fastidieuse car il nous fait revivre, chaque fois, grâce à l’évocation d’un nom de personne, l’histoire du moment qu’ils ont vécu ensemble, par exemple le mouvement hippy ou le Printemps de Prague. Il collectionne les livres rares et les incunables comme son ami Umberto Eco, mais son esprit curieux ne s’en tient pas au domaine artistique, il s’initie à la physique quantique avec Hubert Reeves et au clonage avec la famille Rostand. Grand voyageur, il connaît parfaitement l’Inde, l’Iran et le Mexique qu’il ne visite pas simplement en touriste mais il se documente sur chacun de ces pays qui deviennent ensuite des sujets de livres.

               Cet homme semble vivre plusieurs vies en même temps. Athée farouche, rejetant toutes les religions qui ne génèrent que haine et violence, ce grand humaniste déguste l’existence à pleines dents et c’est ce goût de la vie qui se reflète dans ses yeux sur la couverture du livre. En véritable hédoniste, Jean-Claude Carrière aime le vin qu’il célèbre dans des textes en fin connaisseur, le rire qui accompagne chacune de ses journées, le sexe dont il a apprécié la liberté dans les années soixante-huit, le jazz qui reste la seule musique lui donnant des frissons et les moments de partage qui lui font préférer la diversité à « l’identité nationale » qu’il juge absurde et dangereuse. En tant que citoyen, il prend le temps de pratiquer son engagement politique au quotidien en montant des ateliers dans tous les coins du monde et en transmettant aux jeunes avec lesquels il travaille son savoir-faire et sa culture. Il utilise une très jolie formule pour en parler : « J’essaie d’apporter des gestes et des paroles de réunion ».

                Désordre est un livre généreux qui nous rend un peu plus intelligent et qui nous redonne confiance en l’humanité.

Le prédicateur, Camilla Läckberg

                Le corps d’une jeune touriste allemande vient d’être retrouvé, dans la ville côtière de Fjälbacka, déposé sur les squelettes de deux autres femmes assassinées une trentaine d’années plus tôt. Qui sont les meurtriers, quel lien y a-t-il entre ces trois personnes et pourquoi cette mise en scène ? L’inspecteur, Patrick Hedström, va devoir répondre à toutes ces questions et dès le début ses soupçons se portent sur la famille Hult dont les différents membres semblent entretenir entre eux des relations pour le moins complexes. Au fur et à mesure du déroulement de l’enquête, on découvre qu’un héritage injuste a désavantagé une partie de la famille, ce qui entraîne des sentiments de jalousie, de la rancœur et pourquoi pas une envie de vengeance. D’autre part, des secrets de famille cachent des relations amoureuses compliquées et qui feront l’objet d’un chantage lourd à supporter. Il faut ajouter à cela un meurtre maquillé en suicide et un père prédicateur qui perturbe ses deux fils en leur faisant croire qu’ils ont un don pour guérir les malades.

                C’est une lecture agréable grâce à une intrigue bien menée qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin du livre. On peut regretter toutefois la présence pleurnicharde d’Erica, la femme de Patrick, qui ne joue aucun rôle dans l’histoire et qui passe son temps à gémir sur son état de femme enceinte.

Tout bouge autour de moi, Dany Laferrière

                 Le 12 janvier 2010, à 16h53, le monde bascule en Haïti. Un tremblement de terre dévastateur vient s’ajouter aux nombreuses catastrophes que ce petit pays connaît depuis son origine. Dany Laferrière, exilé au Canada depuis la dictature de Duvalier, se trouve par hasard sur son île, à l’occasion de la manifestation littéraire des Etonnants Voyageurs, avec l’organisateur, Michel Le Bris et d’autres auteurs. Il raconte comment il a vécu cet événement, comment les habitants se sont lancés dans les recherches poignantes des survivants et comment, rapidement, la vie s’est organisée après le séisme.

                Il raconte la panique, mais aussi la générosité, la solidarité, la discipline, la discrétion, la fierté de ce peuple qui doit affronter une épreuve où toutes les barrières sociales sont abolies. Le lecteur entre de plain-pied dans la réalité du pays en partageant la vie familiale de l’auteur où l’on voit que le quotidien reprend vite son cours : enterrement de la tante Renée, visite chez le médecin, journée chargée de la sœur qui est la colonne vertébrale de la famille, courses au supermarché abandonné quelques temps de peur qu’il ne s’écroule à la moindre secousse. Il est question de religion aussi avec le mélange de catholicisme et de vaudou, très prégnant en Haïti, et avec l’arrivée des bénévoles américains, adventistes et baptistes, qui profitent de l’occasion pour prêcher la bonne parole. Il y a ceux qui continuent à prier et ceux qui ne veulent plus entendre parler de Dieu, source de tous leurs maux. Nous voyons une ville meurtrie qui essaie de se redresser en s’intéressant de nouveau aux matchs de foot. Nous approchons le monde artistique de Port-au Prince, cette ville si riche au niveau culturel. Dany Laferrière rencontre les écrivains qui vivent sur l’île et qui ont vu leur maison ravagée : Lyonel Trouillot avec qui il arpente les rues et surtout Frankétienne, à la fois peintre, poète, dramaturge qui justement était en train d’écrire un texte très fort sur la terre secouée.

                C’est une série de scènes, de « choses vues », que Dany Laferrière nous donne à voir dans un texte émouvant mais sans jamais tomber dans le pathos.

Le Mahabharata, Jean-Claude Carrière

                Le Mahabharata est le livre fondateur de la culture indienne. Ce poème épique raconte la guerre impitoyable à laquelle se sont livrés deux groupes de cousins, les Pandavas qui sont au nombre de cinq et les cent  Kauravas. C’est le scribe Ganesha, le dieu à la tête d’éléphant, qui est chargé, avec une de ses défenses, de transcrire l’histoire relatée par le poète Vyasa à un enfant. Comme dans toute mythologie, le surnaturel se mêle au réel pour évoquer les rapports difficiles que les hommes entretiennent entre eux et avec les dieux, dans des aventures où une guerre sanglante semblable à celles que connaissent les humains se transforme en un combat merveilleux où les héros luttent contre les démons de la forêt qui volent au-dessus des arbres, contre des monstres sortis de la terre ou contre des animaux féroces avides de sang. Si Shiva, Vishnu ou Krishna interviennent dans le récit pour lui donner une dimension mythique, tous les sentiments éprouvés par de simples mortels sont présents : l’amour, la haine, la jalousie, la vengeance, l’amour maternel, le deuil, la douleur de la perte d’un enfant.

                 Le Mahabharata est un poème d’initiation qui va permettre à l’enfant de passer dans le monde adulte et Vyasa d’ailleurs lui donne quelques pistes. Quand on lui demande pourquoi composer un tel poème, il répond : « Pour inscrire le dharma dans le cœur des hommes », le dharma étant, d’après Jean-Claude Carrière, « la loi qui régit l’ordre du monde […], l’ordre secret et personnel que chacun porte en soi et auquel il doit obéir […], le garant de l’ordre cosmique. » Vyasa précise de plus que « aucun chemin n’est tout tracé ». Mais c’est aussi une belle histoire et, comme le dit le poète, « Il faut écouter les histoires. C’est agréable et quelquefois ça rend meilleur. »

                Ce texte avec ses nombreuses aventures et ses nombreux personnages pourrait être fastidieux. Or, Jean-Claude Carrière le rend limpide par la simplicité et la fluidité de son style.



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