Archives pour août 2013

Chemin faisant, Jacques Lacarrière

                Chemin faisant est le récit d’un voyage de quatre mois, soit mille kilomètres à pied, des Vosges aux Corbières. Jacques Lacarrière décide de parcourir la France pour découvrir ses paysages et ses habitants avec très peu de bagages mais avec un carnet de notes qui lui permettra de consigner ses impressions. C’est la France rurale qu’il parcourt essentiellement, évitant les villes, étapes nécessaires pour retrouver un peu de confort mais fastidieuses car prévisibles. Il nous enchante avec la description des paysages de la campagne française si pittoresques et si variés. Il nous sensibilise à la beauté particulière de la moindre fleur croisée et à la présence indispensable des rapaces souvent pourchassés. Il a le goût des autres et des rencontres inopinées, moments de partage d’histoires réciproques ou de casse-croûte frugal. Contrairement au marcheur par nécessité qui sillonne le pays pour trouver du travail, il a la chance, lui, de pouvoir randonner pour le plaisir et c’est toujours avec modestie et une réelle empathie qu’il passe quelques moments avec ces vagabonds menant une vie de misère, ces laissés-pour-compte qui vivent au jour le jour avec ce que la nature peut leur offrir. « La marche peut être plaisir ou corvée, promenade ou déplacement forcé mais peut-elle être aussi moyen de connaissance des autres s’entend, de ceux que l’on rencontre. » Il n’a pas de lieu prédéfini pour dormir et il s’amuse à se faire inviter dans les lieux qui lui plaisent, un peu à la manière d’Antoine de Maximy, dans « J’irai dormir chez vous », l’émission à succès de la télévision. A la table toujours modeste de ses hôtes, il se plaît à abandonner sa ration quotidienne de crème de gruyère et de lait concentré pour consommer, avec délice, les spécialités de la région. Au cours de son périple, tout est prétexte pour retrouver les traces de l’histoire qui sont visibles partout, notamment celles des Gaulois autour d’Alésia ou des Cathares dans les Corbières. Sensible à la saveur des mots, il découvre, au fil de son avancée, tous les régionalismes qui traduisent de façon si poétique les paysages qu’ils désignent et il se laisse guider par leur étymologie qui raconte des histoires étonnantes.

                Ce récit n’est pas sans rappeler la traversée de la France sur le chemin de Compostelle que le chercheur, Axel Khan vient de réaliser et qu’il a retranscrite, jour après jour, sur son blog, modernité oblige. Ce dernier raconte d’ailleurs que c’est l’épopée de Jacques Lacarrière qui lui a donné l’envie de partir à l’aventure. Pourtant, quelques points les distinguent. D’abord, le compte-rendu de Lacarrière a pris quelques années. C’est, en effet, un monde suranné qu’il donne à voir avec ses paysans autodidactes qui collectionnent toutes sortes de trouvailles pour leurs cabinets de curiosités et qui mettent au service de leurs voisins leurs dons de guérisseurs, c’est le monde révolu de la Manufacture d’Armes et de Cycles de Saint-Etienne. Celui d’Axel Khan est plus contemporain avec l’apparition des problèmes sociaux générés par le capitalisme à outrance et son ancrage dans la modernité des nouvelles technologies. Ensuite, à la bienveillance d’Axel Khan face aux populations qu’il côtoie, Jacques Lacarrière oppose l’égoïsme du paysan qui défend son intérêt immédiat sans tenir compte des autres et des conséquences de ses actes sur le long terme. Il note, à ce sujet, la haine incompréhensible des ruraux pour les écologistes ou le racisme présent dans les moindres villages et qui s’étale, sous forme d’inscriptions, dans les endroits les plus improbables. Il a fait les frais de l’indifférence et de la méfiance des Français à l’égard des gens qui se déplacent à pied et qu’il n’a pas ressenties dans les autres pays méditerranéens traversés précédemment. Il remarque avec agacement que les vacanciers et les touristes, manne bienvenue des beaux jours, ont droit, eux, à plus d’égards, ce qui lui fait regretter cette « image d’une certaine France égoïste, bornée et chauvine. »

                Mais, même si cette campagne, loin du symbole bucolique du semeur à la volée, n’est pas toujours à son goût, il retiendra de cette marche la beauté des chemins délaissés et les instants d’exception partagés avec des personnages ordinaires et pleins de bon sens que seuls les voyages à pied peuvent permettre.

                C’est pourquoi, cette promenade dans la campagne française est une pause agréable au milieu d’une littérature où les passions, les crimes et les problèmes sociaux ont tendance à se répondre.

Petit éloge des saisons, Pierre Pelot

                Ce livre est une juxtaposition de petites scènes prenant le contre-pied des éternels râleurs qui se plaignent qu’il n’y a plus de saisons. Dès le début, le ton est donné. Point de petites fleurs tapissant les parterres ou d’oiseaux gazouillant le matin sous les fenêtres mais des gastros qui attaquent les côlons, des muqueuses agressées par la toux et apaisées par des « décrocheurs de glaires ». C’est sur ce ton irrespectueux et jouissif que Pierre Pelot va passer en revue les quatre saisons de l’année. Elles vont lui permettre de remettre en cause les traditions, ces « poisons qu’on tète au berceau ». Chaque époque a son lot de marottes : le premier mai et son muguet qu’on doit à tout prix dénicher ; en été, la descente vers le sud, vers la sauvagerie des corridas et les beuveries des ferias ; la visite des cimetières, à la Toussaint, et la classique rédaction qu’elle génère, mettant au martyre l’écolier qui se voit obligé d’orthographier correctement le mot « chrysanthème », jamais utilisé dans les SMS ; les fêtes de fin d’année avec leur « folklore noélique », leur cortège de bons sentiments et leurs habitudes consuméristes.

                Pierre Pelot n’hésite pas à prendre des positions bien tranchées. Il est pour la cohabitation en montagne avec les loups dont la peur ancestrale est injustifiée, contre le braconnage imbécile qui ne sait pas épargner une biche sur le point de mettre bas, contre l’instauration irrationnelle des multiples journées consacrées à un problème particulier. Il ne comprend pas notre époque prompte à prononcer des garde-à-vue abusives pour les moindres gestes suspects. Il s’insurge contre tout intégrisme et s’interroge sur la santé mentale de certains personnages politiques  comme Kim Jong, Bachar el-Assad ou Nadine Morano qui « maintenant en convalescence ne doit pas oublier de prendre ses pilules »

                Mais Pierre Pelot s’inscrit dans une contestation plus légère lorsqu’il se déclare pour le boycott du mouchoir en papier anti-écologique et antihygiénique et il nous fait part de ses coups de cœur en nous gratifiant de recettes traditionnelles qu’il affectionne particulièrement, comme les patates au lard ou la cipaille québécoise.

                L’auteur ne se départit jamais de son humour dans ce petit livre vraiment original où certains textes sont de véritables bijoux qui révèlent un sens de l’observation très développé, une curiosité sans bornes pour le monde qui l’entoure, une empathie pour les êtres les plus faibles et une aversion pour la bêtise qui est tout à son honneur.

La Passion suspendue, Marguerite Duras

                La Passion suspendue est une série d’entretiens entre Marguerite Duras et une journaliste italienne, Leopoldina Pallota della Torre, qui ont eu lieu entre 1987 et 1989 et qui réapparaissent après 25 ans d’ignorance. Il n’a pas été facile d’obtenir ces échanges, mais, lorsqu’elle accepte, elle répond d’assez bonne grâce aux questions sur son enfance au Vietnam, sa jeunesse à Paris, son œuvre romanesque, cinématographique, théâtrale et le travail d’écriture. Quand on ne connaît pas grand-chose de l’auteur de L’Amant, ce livre est une bonne approche pour aborder des romans un peu plus difficiles.

                On apprend que son œuvre est influencée par son enfance indochinoise, par les années de guerre et le colonialisme. Amie de Mitterrand, elle défend les idées de gauche et a été pendant huit ans militante au parti communiste. Pourtant, elle refuse le terme d’écrivain engagé pour ce qui la concerne et reconnaît que la littérature qui plaide en faveur d’une thèse l’ennuie.

                Mais le plus intéressant dans ces entretiens, c’est ce qui concerne la création littéraire. L’écriture, pour elle, c’est l’art de l’ellipse qui va permettre au lecteur d’être actif face à un texte et de faire appel à son imaginaire. L’absence de détails, les espaces vides, les sous-entendus font partie intégrante de son œuvre. Ecoutons-la : « Ecrire, ce n’est pas raconter une histoire, mais évoquer ce qui l’entoure. » ou encore : « Il se produit en moi un processus automatique d’épuration et de contraction du matériau linguistique. Une aspiration à l’économie de l’écriture, à un espace géométrique où se tient toute parole dans sa nudité. » De même, ses personnages sont déconnectés de la réalité. Ils sont énigmatiques et le décor n’existe que par l’effet qu’il produit sur leur conscience.

                C’est le même objectif qu’elle vise au cinéma où elle veut éliminer le superflu, ce que l’on appelle « les événements charnières » pour «  stimuler la conscience du spectateur ». Elle insiste sur l’importance de la phase du montage où l’on ne va garder que l’essentiel. Pour cela, elle préfère les films muets de Chaplin où tout est dit dans une économie de gestes au verbiage de Woody Allen. Quant au théâtre, Tchékhov est un de ses auteurs préférés car les détails qu’il utilise sont banals mais significatifs et l’action de ses pièces est toujours inachevée et reste à imaginer.

                Ces confidences de Marguerite Duras sont un pur moment de bonheur même si elle se montre vaniteuse, sûre d’elle et éprouve un fort sentiment d’être différente des autres. Peu d’écrivains contemporains trouvent grâce à ses yeux. Certains tombent dans la facilité et le romantisme suranné. D’autres, et c’est le cas pour les représentants du Nouveau Roman sont trop intellectuels et trop cérébraux. Ses maîtres sont : Hemingway, Madame de la Fayette dont La Princesse de Clèves est, d’après elle, une œuvre révolutionnaire, Benjamin Constant, Faulkner, Musil et Rousseau. Mais elle sait aussi être émouvante quand elle parle de ses passions violentes et nombreuses et surtout quand elle évoque son addiction à l’alcool et la virulence des cures de désintoxication.

                A la fin, ces bavardages d’une clarté, d’une intelligence et d’une richesse rares ne donnent plus qu’une envie, celle de se replonger dans les textes de Marguerite Duras.

A moi seul bien des personnages, John Irving

                Ce roman raconte le parcours d’un homme, Richard Abbott, de son adolescence à ses 69 ans. Le garçon est plongé très tôt dans un bain de culture puisque sa famille composée de sa mère, son beau-père, son grand-père et sa tante ont monté une troupe de comédiens amateurs, les First Sister Players, qui sont spécialistes d’Ibsen et de Shakespeare. De là, lui viendra le goût de l’écriture. D’autant plus que la bibliothécaire que lui présente son beau-père, Miss Frost, va l’initier à la littérature et lui conseiller quelques œuvres déterminantes pour sa formation : Tom Jones, Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent, De Grandes espérances qui lui ont donné l’envie d’être écrivain.

                Mais c’est surtout à son éducation sexuelle que nous assistons. Très jeune Bill est obsédé par la poitrine des femmes et surtout par les poitrines plates. Cependant, il se sent attiré aussi par les beaux garçons au corps d’athlète comme Kittredge, le lutteur détestable. En quête de son identité sexuelle, sa première relation à dix-huit ans avec, Miss Frost, bibliothécaire et transsexuelle, va lui dessiller les yeux sur sa personnalité et va lui permettre de rectifier ses « erreurs d’aiguillage amoureux », aidé par la lecture de La Chambre de Giovanni, de James Baldwin qui traite d’homosexualité. En fait, Bill se révèle bisexuel, orientation qu’il va assumer avec plus ou moins de facilité pour la suite de sa vie.

                Plusieurs sujets sont traités par John Irving dans son livre. Le thème du théâtre est très prégnant dans tout le roman. Il nous fait entrer dans l’intimité d’une troupe d’acteurs avec le travail des répétitions, l’art du filage (ou mise en scène), l’angoisse des trous de mémoire, la dépression après la fin d’une série de représentations. Un monde intéressant à découvrir même si parfois l’auteur a tendance à se répéter. Mais c’est surtout le problème du sida qui est abordé avec beaucoup de sérieux. L’action de cette histoire se situe dans les années de la génération sida et Bill doit affronter l’épidémie qui fait des ravages dans son entourage. L’auteur dénonce l’intolérance et l’homophobie et milite pour la diversité sexuelle. Mais, on reste un peu déçus par la façon dont John Irving parle de cette maladie car il nous avait habitués à évoquer des sujets graves avec humour. Cette dérision et la fantaisie, qui caractérisent son œuvre et qui se retrouvaient notamment dans son dernier roman, Dernière nuit à Twister River, sont absentes de A moi seul bien des personnages qui n’a pas ainsi toute la saveur à laquelle on pouvait s’attendre.

Moderato Cantabile, Marguerite Duras

                Anne Desbaresdes, comme chaque vendredi, accompagne son fils à sa leçon de piano quand, tout à coup, s’élèvent des cris du café situé au rez-de-chaussée. Les trois protagonistes comprennent qu’un meurtre vient d’être commis et qu’un homme vient de tuer sa femme qu’il ne peut s’empêcher d’enlacer. Anne, obsédée par ce crime va revenir tous les jours dans le café pour essayer de comprendre la raison de cet acte. Elle y fait la connaissance d’un habitué avec qui elle partage des verres de vin. Une étrange relation s’établit entre eux et l’on découvre peu à peu, à travers leurs échanges quotidiens, qu’elle est la femme du patron de l’usine dont la sirène rythme la vie de la ville et du café et que lui, est un ancien ouvrier de la fonderie.

                Tout l’art de Marguerite Duras consiste à laisser planer un mystère qu’elle maintient jusqu’à la fin, abandonnant le lecteur, quelque peu déstabilisé, libre de reconstituer l’histoire de cette femme et des personnages qui l’entourent. C’est lentement, moderato comme la sonatine de Diabelli que l’enfant s’ingénie à apprendre, que certaines choses se précisent. Si l’on connaît tout de suite le nom de la femme, Anne Desbaresdes, les autres personnages sont indéfinis : nous sommes en présence d’une professeur de piano, d’un enfant, d’un homme au café, d’une patronne de bistrot qui tricote une laine rouge. Le nom de certains d’entre eux n’apparaît qu’assez loin dans le roman et on ne devine leur situation sociale qu’au fil du récit. Les lieux sont tout aussi indéterminés et le décor se met en place progressivement. L’histoire se passe dans une ville portuaire sous le soleil, mais on n’en sait guère plus. La maison d’Anne se dévoile grâce aux remarques de l’homme qui semble tout connaître de sa vie. Quant à l’intrigue, elle est pratiquement inexistante. Une bourgeoise s’ennuie dans la vie ainsi qu’au cours du dîner qu’elle organise chez elle. Un crime vient mettre un peu de piment dans son quotidien et va lui permettre de connaître le désir amoureux à la suite de la rencontre avec un ouvrier qui l’initie à la boisson.

              Tout est métaphorique chez Marguerite Duras. L’ennui, le temps qui passe sont symbolisés par le flétrissement rapide de la fleur de magnolia qu’Anne porte sur sa poitrine les jours de réception. Le café devient le lieu de rencontre de deux univers : celui de la bourgeoise qui vient s’encanailler en buvant du vin rouge comme les gens du peuple et celui de l’ouvrier qui vient y chercher du réconfort après une journée de travail épuisant. Les épaules des femmes aisées « ont la luisance et la fermeté d’une société fondée, dans ses assises, sur la certitude de son droit, et elles furent choisies à la convenance de celle-ci. » Le ciel incendié par le couchant qui sert de décor aux rencontres des deux personnages convient très bien à leur amour naissant. Et enfin, on ne peut éviter de faire le parallèle entre le couple qui a connu une passion criminelle et le nouveau couple formé par Anne et Chauvin. Que vont-ils devenir ? Habileté de Marguerite Duras qui maintient le suspense jusqu’à la fin et dont le style saccadé avec ses phrases brèves, percutantes et juxtaposées évoquent l’indécision et l’inquiétude qui planent tout le long du roman.

Ma vie dans les Appalaches, Thomas Rain Crowe

                En 1979, l’auteur, adepte des écrivains naturalistes, décide de pousser plus loin l’expérience retracée par Thoreau dans Waden ou la vie dans les bois, en vivant en autarcie dans une cabane de Caroline du nord, pendant quatre ans, afin, dit-il, « de m’accepter, de me connaître et de me surpasser dans un environnement naturel où je suis vraiment profondément conscient de ce qui m’entoure. »

                Il décrit en détail les tâches de la vie quotidienne qui consistent, pendant neuf mois, de mars à novembre, à préparer l’hiver en cultivant la terre, en coupant du bois de chauffage, en pêchant ou chassant pour agrémenter ses repas végétariens et, les trois mois suivants, à se consacrer à la vie à l’intérieur en lisant, écrivant, réfléchissant ou à faire des balades dans les bois. Il essaie de vivre en totale harmonie avec la nature et de profiter intensément du moment présent. Pas besoin de calendrier. Il suffit de se laisser guider par le changement des saisons. Il expérimente l’agriculture biologique, fabrique son compost, apprend à conserver la nourriture, produit sa propre bière et fait l’élevage des abeilles. Son récit ne se limite pas à énumérer ses actes de tous les jours mais il prend le temps d’observer puis d’analyser le monde qui l’entoure et il nous fait part de ses connaissances, par exemple, sur le fonctionnement social de la ruche et sa structure très hiérarchisée. Il cohabite en parfaite intelligence avec les animaux de la forêt, que ce soit des écureuils ou des serpents. Il apprécie les petits plaisirs comme le bonheur de goûter une fraise des bois ou de sentir sur son corps les embruns d’un torrent se fracassant sur les rochers. Mais il sait aussi accepter modestement les caprices de la nature qui peuvent être féroces et destructeurs comme les tremblements de terre ou la foudre. Il fait l’apprentissage de la mort en accompagnant ses sages voisins qui lui ont tant appris et qui emportent en disparaissant leur savoir-faire et les coutumes engloutis par la nouvelle génération prompte à alimenter la panse impitoyable des banques, en installant un système de production intensif à la place de la culture vivrière et traditionnelle de ce coin des Smoky Mountains.

                 Tout en vivant pleinement cette ruralité loin de l’agitation fébrile du monde moderne, il s’interroge avec inquiétude sur le devenir de ces paysans qui usent leur corps à travailler la terre convoitée par le monstre capitaliste. Pourtant, il pense que la vie en harmonie avec la nature est possible et que les communautés régies par la fraternité ont de l’avenir si elles savent éviter les conflits économiques, raciaux et sociaux. C’est la leçon qu’il tire en observant ceux qu’il appelle « les nouveaux natifs », c’est-à-dire ceux qui s’installent dans un endroit « avec respect et un sens des responsabilités, conscients qu’ils ont le devoir de respecter le passé, de jouir du présent et de sauvegarder le futur. » Thomas Rain Crowe s’inscrit dans la lignée des écrivains naturalistes comme Thoreau ou Emerson qui, s’appuyant sur la sagesse des Anciens et des Amérindiens, s’ingénient à semer des graines pour préserver la nature et contribuer à la prise de conscience de la population sur les problèmes écologiques. Leur but est de changer les esprits en montrant la beauté des paysages, en dénonçant la maltraitance de l’homme sur l’écosystème, en militant pour un avenir durable et en proposant des solutions alternatives qui misent sur la préservation des communautés rurales. Ce qui caractérise ce groupe d’écrivains, c’est que non seulement ils défendent leurs idées dans leurs livres mais qu’ils les mettent en pratique dans leur vie quotidienne. Et même si Thomas Rain Crowe a été chassé de son repaire hors du temps par le bruit agressif des machines et si son retour dans « le monde réel » a été douloureux, il essaie de continuer à adapter certaines de ses habitudes d’homme des bois à sa nouvelle vie citadine. Il garde toujours le même amour pour la nature et il défend les mêmes valeurs de protection de l’environnement.

                Ce livre représente talentueusement le genre littéraire du Nature Writing qui nous vient des Etats-Unis et qui mêle étroitement expérience autobiographique de vie dans la nature et réflexion politique et philosophique sur le devenir de notre terre. C’est une très belle ode à la nature que l’auteur nous offre sans nostalgie ni angélisme. Il expose sa théorie sur le devenir du monde avec beaucoup de lucidité et d’intelligence, nous gratifiant, à la fin de chaque chapitre d’un poème souvent en forme de prière qui rend hommage à la faune, à la flore et aux Amérindiens qu’il côtoie régulièrement.

Impurs, David Vann

                Il semble que Galen, jeune homme inadapté social, et sa mère, femme-enfant dont la chambre est décorée de jouets et qui phagocyte son fils en l’obligeant à rester près d’elle, ne soient sur terre que pour se faire du mal. Ils vivent dans un univers clos, rongé par la haine et dans lequel évoluent peu de personnages : il y a la grand-mère Alzheimer, une tante pleine de ressentiment car elle est tenue éloignée de l’héritage familial et une cousine perverse qui se joue de l’éveil sexuel de Galen. Le jeune homme pourrait s’enfuir mais il est retenu par des liens qu’il ne s’explique pas et il endure ce simulacre de famille unie qui rejoue, à longueur d’année, les rituels d’un passé idéalisé, comme pour donner un sens à son existence. Il essaie de se détacher de ce réel étouffant en s’adonnant à des expériences, comme le héros de Jonathan Livingstone, le goéland, une des lectures qu’il affectionne. Et, comme le Siddhartha, il cherche l’apaisement en communiant avec la nature et il tente de se défaire des attaches matérielles en prenant du recul par rapport à la nourriture et en évoluant nu dans le jardin de la propriété. Mais cette quête de la spiritualité qui s’apparente au New Age est mise à mal chez ces esprits torturés que sont Galen et sa mère. Lui, aime pousser les gens dans leurs retranchements jusqu’à ce que la situation devienne incontrôlable et elle, veut l’envoyer en prison pour détournement de mineure.

                Impurs est le roman le plus noir de David Vann. De la violence dans les actes, de la violence dans les paroles, cette folie met le lecteur mal à l’aise en lisant cette histoire dénuée de tendresse. Dans une interview accordée au magazine Transfuge, l’auteur remarque : « ce que j’essaie de faire en écrivant, c’est mettre le feu au passé, aux ignobles histoires de ma famille. Si cette famille ne voulait pas que je lui consacre un livre, il aurait fallu qu’elle se comporte mieux. » Il faut souhaiter à David Vann de ne pas avoir vécu le dixième de ce qu’il décrit dans son roman…

Le bel âge, Regis Debray

                Dans cet essai, Régis Debray fait une critique acerbe de la société d’aujourd’hui qui voue un culte excessif à la jeunesse. Il s’amuse, avec un brin d’agacement, à inventorier les attitudes de ses contemporains en les comparant aux comportements d’antan. Il remarque que l’impertinence est souvent, aujourd’hui, l’apanage des vieux et il cite Stéphane Hessel. Les jeunes, eux, sont pressés de s’intégrer à la société et de faire fortune. Autrefois, les jeunes se référaient aux auteurs du passé qu’ils prenaient comme modèles. Aujourd’hui, pour être bien dans leur peau, les vieux se tournent vers leurs cadets qu’ils singent et ils utilisent la chirurgie esthétique jusqu’à la défiguration : le temps ne doit pas endommager notre corps. Nos concitoyens vivent dans l’urgence, ce qui explique le succès des polars à multiples rebondissements et des page-turners qui interdisent la digression, ainsi que la course à la performance des sportifs et le recours au dopage. La nouvelle génération se caractérise par le rejet systématique du passé avec ses légendes, sa chronologie, son histoire de France. Il faut redonner aux Anciens leur rôle de dynamique, d’entraînement car « sans filiation, quelle émancipation serait possible ? », se demande l’auteur. Exit l’onirisme, exit le symbolisme dans ce monde qui applique la consigne de Rimbaud, « Il faut être absolument moderne » et où le présent n’a plus qu’un rôle fonctionnel. Pourtant, à la fin du livre, Régis Debray se veut optimiste, en pariant sur l’éternel recommencement de l’histoire : après des périodes de modernisme à outrance revient le retour aux sources et aux leçons de nos aînés.

La mort s’invite à Pemberley, P.D.James

                P.D.James s’invite dans le roman de Jane Austen, Orgueil et préjugés. Elle imagine une suite après le mariage des filles de M. et Mme Bennet et se retrouve à Pemberley, chez Elisabeth, l’aînée, avant le bal annuel de Lady Ann. Pendant les préparatifs et alors que les premiers invités s’installent, un meurtre est commis sur la propriété quand M. Wickham accompagne sa femme Lydia, une autre sœur Bennet, à la fête où lui-même n’est pas admis. La victime est le capitaine Denny qui se trouvait dans la même voiture et qui a voulu descendre dans la forêt après une dispute avec son ami et compagnon de voyage. Des coups de feu ont été entendus et M.Wickham, couvert de sang, passablement alcoolisé et l’esprit perturbé, s’accuse de l’avoir tué. Dès lors, plusieurs points doivent être éclaircis. D’abord, les tensions entre Darcy, le propriétaire des lieux, et Wickham ont-elles une incidence sur le crime ? On s’interroge aussi sur la mystérieuse excursion nocturne de Fitzwilliam, amoureux de Georgina, la sœur de Darcy. Quel secret cache la famille du domestique qui vit dans un cottage au milieu de la forêt, avec un fils atteint d’une maladie incurable ? Et enfin, pourquoi Wickham s’accuse-t-il du meurtre tout en plaidant non coupable ? Pas d’enquêteur pour résoudre cette énigme mais c’est la police, la justice et les hôtes de la demeure qui devront reconstituer un puzzle, en apportant les connaissances qu’ils ont les uns sur les autres. Des secrets enfouis dans cette famille vont émerger et vont permettre à P.D.James de révéler les travers de la société bourgeoise du XIXème siècle où la solidarité de caste conduit à des actes intolérables, sacrifiant au passage le petit peuple de serviteurs pour sauver les apparences.

                Sur fond de guerre opposant les Anglais aux Français, P.D.James fait évoluer ce monde bien établi dans ses privilèges avec enfants choyés et mariages convenus mais qui voit son cocon douillet se décomposer quand ses intrigues cachées s’entrechoquent. Le célèbre auteur de romans policiers ne mène pas ici une enquête traditionnelle, mais c’est à la manière de Jane Austen qu’elle construit son roman en lui empruntant ses personnages et en lui rendant ainsi un bien bel hommage.



Nonobi |
Aquareliane |
Bawhkalam |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Tasnimafrances
| Tousmeslivres
| Souvenance.