Archives pour mai 2013

L’écume des jours

            Colin rencontre Chloé et tombe fou amoureux d’elle. Mais, leur amour sera de courte durée car Chloé contracte une maladie qui va la tuer. Autour d’eux, gravitent deux autres couples qui vont les accompagner dans ce chemin de croix.

            L’histoire pourrait être une  « love story » assez classique mais ce serait compter sans l’imagination débridée de Boris Vian. La maladie de Chloé n’est pas banale puisqu’elle a un nénuphar dans son poumon. Quant à leur ami, Chris, son addiction pour Jean Sol Partre est si délirante qu’elle le fait vivre dans un monde parallèle où l’amitié et l’amour ne signifient plus rien. Pourtant, ce sont bien ces deux sentiments qui sont au centre du roman et que l’auteur sait si bien mettre en scène grâce à des personnages entiers, émouvants et attachants même dans leur singularité.

Etranges rivages, Arnaldur Indridason

              Dans ce roman, Erlendur n’exerce pas son métier de commissaire mais il revient, pendant ses congés, sur la terre de son enfance où le drame qui l’obsède et dont il se sent responsable s’est déroulé : la mort de son frère qui a disparu lors d’une promenade où une tempête les a surpris. En venant chercher des explications personnelles, il découvre une autre disparition mystérieuse qui a eu lieu au même moment, celle de Matthildur et l’enquêteur qui sommeille en lui va se réveiller pour essayer de comprendre ce qui s’est réellement passé pour cette malheureuse femme abandonnée de tous.

                L’intérêt de ce livre réside non seulement dans le cheminement qui conduit à la résolution de l’énigme mais aussi dans l’évocation généreuse et réaliste de la vie difficile et austère dans les fjords de l’est de l’Islande. L’auteur décrit une lande rude qui cache des secrets mais à laquelle les habitants sont attachés. Ils ne peuvent se résigner à voir leur terre défigurée par un gigantesque barrage et par l’installation d’une fonderie d’aluminium.

                Et c’est l’histoire de la transformation de la société contemporaine avec l’industrialisation à outrance des zones rurales qu’Indridason nous raconte ici en insistant sur les conséquences humaines que cela entraîne.

 

L’ombre du vent, Carlos Ruiz Zafon

            Le père de Daniel, le jeune héros du roman, l’amène, selon la tradition, dans une librairie un peu spéciale, le cimetière des livres oubliés, où il doit « adopter » un volume. Il choisit L’Ombre du vent de Julián Carax, auteur inconnu mais dont il va partir à la recherche. C’est une quête évidemment initiatique par les rencontres qu’elle va lui permettre de faire.

                Ce livre donne l’impression d’un fouillis où les personnages viennent s’accumuler au fil des pages dans des aventures plus rocambolesques les unes que les autres. De nombreux retours en arrière avec des lettres ou des récits qui révèlent des secrets et des confessions sensées éclaircir le rôle des différentes personnes de l’histoire entretiennent cette confusion. Si bien qu’il faut de la ténacité pour rester accroché à l’intrigue. La partie la plus réussie du roman est sans doute la dernière quand le rythme s’accélère et que chaque personnage trouve enfin une place bien précise dans le décor. L’arrière-fond historique, c’est-à-dire la guerre civile espagnole, n’apporte rien de spécial au roman et ne sert pas d’argument pour expliquer la violence de l’odieux Fumero qui n’a pas besoin de cela pour assouvir sa brutalité et sa haine de l’humanité.

                Dans l’ensemble, L’Ombre du vent est un livre un peu décevant même si l’on retrouve cette description si particulière des vieux quartiers gothiques de Barcelone qui recèlent tant de mystères et d’où se dégage l’atmosphère étrange et fantastique chère à Zafón.

Une désolation, Yasmina Reza

                Le héros de ce roman est un vieil homme ronchon et aigri de soixante-treize ans qui tient souvent des propos détestables :
« Je hais l’enthousiasme des masses pour la beauté. »
Au sujet de son petit-fils : « Je préfèrerais qu’il devienne un tyran plutôt qu’une lope syndiquée. »

                Pourtant, si, au début, le lecteur ne supporte pas ce Samuel hypocondriaque qui lui semble dépourvu de tout sentiment humain, petit à petit, il découvre un être sympathique jusque dans ses révoltes, dans sa passion pour le jardinage aussi. Ce misogyne est capable de s’émouvoir devant le geste tendre d’un homme pour une femme ou en écoutant un morceau de musique. Ses retrouvailles avec une ancienne connaissance, Geneviève, révèle un homme sensible qui lutte contre ses émotions en adoptant une attitude légère face aux moments difficiles de la vie. « Je ne veux pas de la gravité des derniers instants, je veux de la pure fantaisie. » Son amour pour son fils se dévoile à la fin, quand il avoue son désir de partir avec lui et de partager son rire.

                L’habileté de Yasmina Reza consiste non seulement à se mettre dans la peau d’un personnage masculin mais surtout à montrer la complexité de son héros dont elle dévoile le caractère par petites touches. Boule de ressentiment au début, il devient peu à peu un être touchant qui redonne espoir en l’humanité. Yasmina Reza sait très bien jouer avec la psychologie de son lecteur qui évolue au fil de sa lecture.

Crime et châtiment,Dostïevski

            Raskolnikov, étudiant pauvre, endetté, vivant dans un quartier populaire de Saint-Pétersbourg et humilié d’avoir à mettre en gage les derniers objets de valeur qu’il possède, projette de se venger de la vieille usurière qui lui achète ses biens à un prix dérisoire. Il la tue pour la voler mais la présence imprévue de sa sœur l’oblige à commettre un deuxième crime.

            L’intérêt de ce roman réside dans l’évolution des sentiments du héros. On assiste au cheminement de sa conscience depuis la certitude d’avoir agi pour le bien de l’humanité jusqu’à la rédemption finale en passant par des moments de doute surtout quand il doit affronter le regard de ses amis et de sa famille, en l’occurrence sa mère et sa sœur. Il est question aussi de sa folie qui expliquerait son geste et qui donne à l’auteur l’occasion d’étudier longuement les manifestations physiques de cet état. D’ailleurs ce thème est récurrent dans le roman puisque la démence affecte plusieurs personnages. Mais, cette maladie est récusée par Raskolnikov car il veut donner à son geste une dimension sociale, politique, mais surtout une justification personnelle : il s’est prouvé à lui-même qu’il a eu le courage d’accomplir un acte que seuls les grands hommes sont capables de commettre. La manière de procéder de Porfiri, le juge d’instruction est également très intéressante : il s’agit de persécuter psychologiquement le coupable et de jouer avec ses nerfs.

            Au-delà de cette réflexion philosophique sur la culpabilité, Dostoïevski dénonce les inégalités et les injustices de la société russe de son époque où les riches ont tous les droits sur les pauvres.

Que ma joie demeure, Jean Giono

            C’est l’histoire d’une renaissance pour Jourdan et Marthe ainsi que pour les autres paysans du plateau provençal de Grémone qui vont voir la vie différemment après le passage de Bobi, un vagabond saltimbanque sage et généreux. Ils ne verront plus dans les choses uniquement leur utilité mais aussi leur beauté. Désormais, ils sèmeront dans leurs champs non seulement du blé mais aussi des pervenches et des jonquilles. « Il y a, dit Jourdan, des quantités de choses dont je ne m’étais pas aperçu. Des détails. Et c’est très important. »

            Giono nous donne à voir « les profondeurs magiques de la maison du monde » et son roman devient un hymne à la nature et aux animaux, indissociable d’une immense foi en l’homme. C’est un roman écologiste avant l’heure où Giono, en adepte de la solidarité, refuse le repli sur soi. Son héros, Bobi donne aux habitants du plateau l’envie de rêver ensemble et d’imaginer une aventure collective où règnera la joie au milieu de la nature et des animaux. Il se dégage de ce roman une sensualité et Giono, loin des descriptions plus ou moins pornographiques des expériences amoureuses de certains héros d’aujourd’hui, évoque avec le plus grand naturel l’éveil des sens chez les hommes et les animaux en mettant en avant la beauté de l’amour physique. Ainsi, Joséphine, Aurore et Madame Hélène, à l’image de la jeune biche que les hommes ont capturée pour tenir compagnie au cerf, voient s’éveiller en elles les frissons du désir et la parade amoureuse à travers champs entre l’étalon et la jument est un pur enchantement. Giono s’adresse également à nos sens et plus particulièrement à notre goût quand il décrit le repas qui réunit tous les voisins et ce passage est à lui seul une page d’anthologie. Le lecteur a l’eau à la bouche devant le chevreau qui grésille sur les braises et il se délecte du mélange des saveurs proposé par la farce du lièvre. De plus, c’est un joli exemple de convivialité qui ne doit rien à Facebook. Les saisons ponctuent la vie du plateau où les hommes vivent en symbiose avec la nature et cette osmose fait envie. Pourtant pas de romantisme dans ce roman. On n’est pas dans le mythe du bon sauvage. Il s’agit juste de rechercher un modèle de coexistence pacifique, de respect et d’entraide même si ce n’est pas toujours facile.

            De la poésie bien sûr dans le style de Giono : « le vent entortillé de pluie galopait dans les champs. » Et pourquoi pas une leçon de vie : « nous avons perdu la joie des saison et la gentillesse naïve. »

Apocalypse Bébé, Virginie Despentes

            Ce n’est pas le genre de livre que j’ai l’habitude de lire car il met en scène un milieu qui est très loin du mien, mais j’ai reçu ce roman comme un coup de poing.
            Il s’agit d’un roman policier avec une détective privée, Lucie, peu sûre d’elle, peu enthousiaste pour son travail qui subit la vie sans prendre d’initiatives. Sa coéquipière  la définit ainsi : « l’hétéro-tarte typique, un peu négligée mais pas assez pour que ça lui donne un genre. No fun sur toute la ligne. » Pourtant, au cours de l’enquête, elle va prendre un peu d’assurance, au moins en ce qui concerne sa vie amoureuse. A côté d’elle, La Hyène, qu’elle va chercher pour lui servir d’assistante, a une personnalité affirmée, à l’opposé de la sienne. Elle affiche son homosexualité et lui fait découvrir le monde des lesbiennes. Elle mène son enquête à sa façon, s’adaptant à son public, sachant tour à tour faire preuve de douceur ou utiliser des méthodes contestables quand il s’agit de faire parler un suspect. Elle n’hésite pas à leur envoyer « un petit mandale qui réaligne les chakras » Toutes les deux sont à la recherche d’une jeune fille fugueuse, réceptacle de tout le mal-être des adolescents de sa génération.

            Virginie Despentes écrit là un roman contemporain. Elle présente en effet des personnages appartenant à différents milieux sociaux depuis les altermondialistes jusqu’aux religieuses retirées dans le monastère de Montserrat en passant par les écrivains de droite et les adolescents des milieux bourgeois ou les beurs des banlieues. Elle sait utiliser à bon escient le vocabulaire impertinent de la jeunesse d’aujourd’hui qu’elle revisite pour lui donner son empreinte. Quelques exemples. A propos des couples avec enfants : « Quelle haine du monde a bien pu les pousser à se dupliquer autant. » ; « remonter le moral, au treuil » ; « Elle ne saurait jamais comment elle avait réussi à prononcer la question sur un ton calme et détaché, alors qu’à l’intérieur d’elle-même, une guenon déchaînée grimpait aux barreaux en poussant des hourras de fête. »

            Son style incisif avec ses phrases courtes ou nominales donne du rythme à son roman qui n’est jamais ennuyeux. Elle formule quelques remarques d’une justesse à laquelle on ne peut qu’adhérer. A propos du monastère de Montserrat, près de Barcelone, défiguré par la présence d’un Flunch et de magasins de souvenirs, elle dit : « application toute contemporaine à désacraliser les lieux qui pourraient faire décoller l’âme. »



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