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Archives pour février 2013

Syngué sabour : pierre de patience, Atiq Rahimi

                Syngué sabour, selon la mythologie perse, est une pierre de patience, c’est-à-dire une pierre à laquelle on va confier tous ses secrets, ses ressentiments, ses blessures, ses rancœurs jusqu’à ce qu’elle éclate et que l’on soit libéré de tous les maux qui nous rongent. Dans le roman d’Atiq Rahimi, c’est l’homme couché inanimé qui fait office de syngué sabour. Une blessure à la nuque l’a rendu dans cet état de coma avancé et la femme qui est à ses côtés prend soin de lui en l’hydratant, en lui faisant sa toilette, en le surveillant mais surtout en lui parlant. Elle lui fait des confidences qui deviennent de plus en plus intimes et de plus en plus libératrices. Elle déverse un flot de reproches sur ce mari qui, absent à son propre mariage, était représenté par sa photographie et qui lui faisait subir une sexualité brutale sans tenir compte de ses désirs à elle. Pour toi, dit-elle, « je n’étais qu’un morceau de viande ». Elle se plaint de la lâcheté des hommes qui abandonnent femme et enfants pour s’adonner égoïstement à la guerre. Jour après jour, tout en continuant à soigner ce corps inerte, elle énumère ses griefs et se libère par la parole de l’emprise que son mari exerçait sur elle. Cette libération s’accompagne d’ailleurs d’une émancipation sexuelle et si, au début, ses confessions l’effrayaient au point que seul le Coran l’apaisait, peu à peu sa foi est ébranlée et elle assume tout à fait la nouvelle personne qui se révèle à elle.

                Sur fond de guerre, l’auteur expose la dure condition de la femme afghane qui, pour éviter le viol, préfère se faire passer pour une prostituée, femme impure que les hommes fuient. Atiq Rahimi a su donner un souffle poétique à ce roman par le choix et l’originalité du sujet et aussi par le rythme qui imprime le texte du début à la fin. Les gestes de la femme auprès de l’homme sont répétés comme une ritournelle et décrits avec la précision des didascalies. Ils se font au rythme des prières égrenées au chapelet, du souffle qui s’échappe de la bouche du gisant et des gouttes qui s’écoulent de la perfusion.

                Si le texte dépouillé paraît un peu trop minimaliste et ne convainc pas le lecteur, il reste le film mis en scène par l’auteur lui-même et par Jean-Claude Carrière, à voir pour son esthétisme et pour l’actrice, Golshifteh Farahani, tout simplement sublime.

La tache, Philip Roth

                Coleman Silk a démissionné de son poste de professeur de lettres classiques à l’Université d’Athena dans le New Jersey, parce qu’il avait été accusé d’avoir tenu des propos racistes sur ses élèves. Actuellement à la retraite, il entretient une liaison avec Faunia, femme de ménage à la faculté et de quarante ans sa cadette.

                Dans une Amérique pétrie de conformisme et de moralité, cet ancien doyen, individualiste et très critique vis-à-vis des vérités établies, subit les foudres d’une communauté jusqu’au délire collectif final, au moment de sa mort. Philip Roth dénonce l’hypocrisie et la médiocrité qui sévissent dans les petites villes américaines et qui sont à l’origine d’une bêtise et d’une méchanceté capables d’entraîner les pires ravages dans la vie d’un être humain désigné comme cible des rumeurs les plus malveillantes. « Les potins, la jalousie, les rancœurs, l’ennui, les mensonges, ces fléaux des trous perdus. »

                Dans une Amérique raciste où les Noirs doivent sans cesse lutter pour leur intégration et pour leur droit d’accès à la culture et à l’instruction, Coleman monte une énorme mystification sur ses origines, en reniant sa propre mère dans l’espoir de vivre en paix avec sa nouvelle famille. Mais, il est pris à son propre piège et il ne pourra fournir des preuves qui le disculperaient.

                Dans une Amérique meurtrie par les atrocités de la guerre du Viet Nam, Lester Farley, l’ancien mari de Faunia, violent et perturbé, incarne tous les traumatismes subis par les anciens soldats et ce n’est pas la cérémonie dérisoire et débordante de bonne conscience au pied du mur des vétérans qui va délivrer les rescapés de leurs cauchemars.

                C’est avec beaucoup d’habileté que Philip Roth nous fait entrer dans ce texte dense, intelligent, riche de références musicales, picturales, littéraires ou philosophiques en créant un personnage omniscient, Nathan Zuckerman, son alter ego, chargé d’écrire la vie peu banale de Coleman. Dès le départ, l’auteur brouille les pistes mais, petit à petit, il démêle avec brio l’écheveau de cette histoire complexe en remontant dans le passé de son héros tout en faisant la satire de l’Amérique qui est alors plongée dans le scandale de l’affaire Lewinski/Clinton.

La ritournelle de la faim, J.M.G. Le Clézio

          C’est l’histoire de la mère de l’écrivain, Ethel, de son adolescence jusqu’à son mariage. D’abord passive, l’adolescente observe sa famille qui affiche son racisme, sa haine des communistes et sa complaisance envers Hitler au cours des soirées mondaines qu’elle organise chez elle. Ethel n’a pas encore d’emprise sur ce monde qui l’entoure et elle se laisse manipuler par son amie, Xénia, dont elle admire l’indépendance et la liberté d’esprit, puis par son père qui dilapide son héritage. Mais petit à petit, on sent que la jeune fille n’adhère pas aux valeurs chères à ce milieu bourgeois dans lequel elle évolue et elle s’en détache progressivement. Peu à peu, elle rejette cette communauté mauricienne nostalgique du temps des colonies et même nostalgique de l’esclavage auquel ont participé ses aïeux.

            Alors, elle prend en main non seulement sa destinée mais aussi celle de sa famille quand son père devient invalide et que la famille, ruinée, doit quitter Paris occupé pour se réfugier à Nice.

            On suit donc l’évolution de cette jeune fille qui affirme sa personnalité et qui a quelque chose d’éthéré dans le monde empesé qui l’environne.

            Cette légèreté se retrouve dans le style de Le Clézio qui ne cache pas sa sympathie pour cette mère dont il déroule un moment d’existence et pour qui la nature et la musique sont indissociables de l’amour de la vie.

Histoires du pied et autres fantaisies, J.M.G. Le Clézio

 « Gens qui vont, gens qui viennent, c’est une histoire vécue, histoire de ce monde qui passe emportant dans ses creux, ses plis et ses replis, et tous les gens qui pleurent et tous les gens qui rient. »

Et toujours et toujours la nature
La mer porteuse de rêves qui régénère
La terre où l’on se tue au travail
Les étoiles dans le ciel où vont se reposer les gens qui ont trimé toute leur vie
Histoires où « le mot bonheur a disparu »
Et puis un jour « cet espoir infime, une petite pulsation, un faible clignotement »
Un enfant pour Ujine

Une étoile pour Maya
L’arbre de Yama pour Mari
Barsa pour Fatou et Watson
Le regard de Viram pour les Imparfaits
Pour tous ces personnages « à la poursuite d’une chimère »

                Dans ces nouvelles comme dans ses autres œuvres, on apprécie encore une fois Le Clézio pour savoir si bien décrire les oubliés et la poésie de la nature.

La bête qui meurt, Philip Roth

               David Kepesh, professeur d’université et critique culturel à la télévision qui jouit d’une certaine notoriété, a une liaison avec une de ses étudiantes de trente ans sa cadette, Consuela Castillo. Lui, tellement épris de liberté, se rend compte qu’il ne peut plus se passer d’elle dont il est à la fois jaloux et dépendant sexuellement.

                Le héros, à l’aube de la vieillesse, réalise qu’il s’agit là d’une de ses dernières aventures et revient sur son passé qui l’a vu évoluer à l’image de la société américaine des années soixante. Cette période de désordre et de libération qui a donné naissance aux pionnières de la liberté sexuelle sur le campus, celles que l’on appelait Les Chattes de gouttière, a favorisé également l’émancipation des hommes qui, au lieu de vivre une vie de famille dans l’hypocrisie, ont choisi le divorce pour pouvoir librement et en toute impunité collectionner les maîtresses qui leur conviennent.

                Nous retrouvons, dans ce roman, les thèmes chers à Philip Roth comme ceux du sexe décomplexé dans une Amérique puritaine, de la maladie qui frappe parfois injustement des êtres encore dans la force de l’âge, de la vieillesse qui s’insinue sans qu’on s’en aperçoive.

Le dévouement du suspect X, Keigo Higashino

                Yasuko Hanaoka, avec l’aide de sa fille, a tué son ex-mari qui la harcelait. Ishigami, le professeur de mathématiques, épris de sa voisine propose de les aider à se débarrasser du cadavre. Le lecteur connaît donc les coupables dès le début. Il va assister à l’enquête de la police en suivant ses hésitations et ses différentes hypothèses émises sur la réalisation de ce meurtre. Mais l’histoire n’est pas aussi simple et l’art de Keigo Higashino consiste à abuser le lecteur, en lui faisant croire qu’il est omniscient et qu’il a en main toutes les données du problème. Comme le lecteur, l’inspecteur Kusanagi est trompé par les apparences. Seul Yukawa, son ami physicien arrivera à cerner la personnalité de son ancien compagnon d’études, Ishigami, capable de monter un plan machiavélique par amour. Les mathématiques et la physique, par l’intermédiaire des deux professeurs, se livrent un combat sans merci où la réflexion est poussée au plus haut point.

          Nous ne pouvons être qu’admiratifs devant la logique de la pensée de ces deux acteurs et devant la façon dont l’auteur mène l’intrigue.



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