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Archives pour décembre 2012

L’enfant des Lumières, Françoise Chandernagor

           Ce roman historique qui se passe au XVIIIème siècle commence par une révolte d’esclaves à Saint-Domingue et se termine par des émeutes paysannes, à la veille de la Révolution, aux environs de Paris. Entre ces deux événements, nous suivons la vie de Diane de Breyves. Orpheline de mère, elle est envoyée chez les religieuses par son père, puis elle rencontre son mari, Henri avec qui elle vit une relation fusionnelle jusqu’au jour où, ruiné par des affairistes dont il n’a ni la morgue ni l’immoralité, il se pend, laissant sa femme veuve à trente ans, sans fortune, sans appui et avec un jeune enfant, Alexis. Elle va s’installer avec lui à la campagne où elle ne va vivre que pour lui et pour parfaire son éducation. Elle aura fort à faire car son fils est un électron libre qui préfère s’encanailler avec les gens du peuple que d’apprendre les bonnes manières de la haute société. Au départ, Madame de Breyves ne songe qu’à endurcir son fils pour qu’il ne se laisse pas abuser comme son père et pour le venger de toutes les humiliations qu’il a subies. Mais, très vite, elle choisit d’en faire un homme libre qui saura évoluer dans la société et éviter ses pièges. Alexis est élevé selon les préceptes invoqués dans l’Emile et quand il revient à Paris, les nobles lui envient sa vie proche de la nature et exhibe dans les salons « ce pur produit d’une éducation à la Jean-Jacques » L’auteur utilise la métaphore du feu pour évoquer l’éducation idéale : « se garder de rien étouffer, nourrir sans gaver, attiser sans éparpiller, obliger toujours la flamme à monter, « l’élever » en somme, puis à mesure que le feu grandit, respecter la forme qu’il s’est donnée, savoir enfin tirer la grille et s’éloigner. »

                Ce roman raconte les relations souvent conflictuelles entre une mère et un fils, mais c’est aussi une belle histoire d’amour entre eux qui va jusqu’au sacrifice de Mme de Breyves : elle fait croire à Alexis qu’elle ne l’aime plus pour qu’il se détache d’elle et qu’il apprenne à vivre seul.

Les saisons de la nuit, Colum McCann

           C’est en plein centre de New York que vit Treefrog, le SDF qui mange dans un enjoliveur de voiture, qui fait fondre la neige pour préparer ses repas, qui joue à la balle tous les matins pour se réchauffer. C’est aussi le New York de Nathan Walker, un terrassier qui creuse un tunnel sous l’East River dans des conditions extrêmes et inhumaines et qui  incarne une belle figure d’homme sachant rester digne malgré les épreuves et les drames que la vie lui inflige à travers ses proches. Dangereux aussi le travail de ces bâtisseurs des gratte-ciel qui défient le vertige en marchant à des centaines de mètres au-dessus de la ville.

           Ce livre est le récit de la déchéance où les ouvriers honnêtes et travailleurs soit meurent victimes d’un accident en exécutant un travail trop périlleux, soit, quand on n’a plus besoin d’eux, perdent leur emploi complètement usés et perclus de rhumatismes qu’ils ne peuvent soigner faute d’argent. Colum McCann raconte aussi le racisme qui tue aveuglément sans chercher à comprendre, qui fait qu’une femme a honte de ses enfants métis et qui disparaît seulement sous terre là où le travail est tellement dur que tous les hommes deviennent égaux.

           Jim Harrison dit de ce roman : « Je n’ai pas le souvenir qu’un auteur de la génération de McCann m’ait aussi profondément remué. » Et il a raison, c’est un roman bouleversant où la violence de la vie est décrite avec un tel réalisme et une telle force qu’elle est à la limite du soutenable. Même si le dernier mot du livre est : « résurrection », on peut se demander si une reconstruction reste encore possible dans un monde aussi noir.

Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long, Philippe Delerm

                Bien sûr, il paraît difficile de s’enthousiasmer pour ces textes après avoir adoré « La dernière gorgée de bière ». On se dit que Philippe Delerm ne pourra plus nous surprendre. Et pourtant, il nous prend encore une fois dans son piège et on lui en veut d’autant plus que si, pour certaines expressions on se moque d’autrui, c’est nous-mêmes qui nous trouvons ridicules pour avoir employé telle autre petite phrase.

                Nous aussi nous nous sommes trouvés dans cette situation irritante et humiliante où l’on a l’impression de se faire taper sur les doigts comme n’importe quel enfant par ce vendeur qui nous agresse en nous disant : « Tout d’abord, bonjour ! » Et, après l’analyse perspicace de cette exclamation par Philippe Delerm, nous voilà rassurés en apprenant que cette remontrance ne vient pas de notre fait mais qu’elle est un signe de mauvaise humeur de celui qui la prononce et qui n’est autre qu’un mauvais coucheur.

                Par contre, c’est nous aussi qui avons dit un jour, à propos d’une super production hollywoodienne, « C’est très bien fait » Et là, l’auteur ne nous épargne pas. En décortiquant ces quelques mots, il nous met dans la situation désagréable de celui qui joue à l’intellectuel et qui ne veut pas se rabaisser au niveau du public populaire. Ça fait mal et on se dit qu’on ne nous y reprendra plus.

Le bonheur conjugal, Tahar Ben Jelloun

           Le héros de ce roman, Imane, est un peintre hyperréaliste victime d’un AVC. Affublé de deux aides de vie, les jumeaux, il demande à sa femme de se tenir à l’écart et pendant son immobilisation forcée, sa vie passée défile dans sa tête. Il revoit la rencontre avec sa femme, leur mariage qui unit un fils de bourgeois avec une fille du bled mal acceptée par la famille du peintre et leurs deux ans d’amour fou jusqu’à la naissance de leur fils qui devient vite le centre de leurs préoccupations. Il décrit la mésentente puis la violence qui s’installent progressivement dans leur couple, qu’ils vivent à Paris ou à Casablanca. Le peintre sombre dans la dépression même si petit à petit il retrouve l’usage de sa main droite pour peindre et celui de ses jambes pour marcher. Seule son infirmière, Imane, lui apporte quelques moments de douceur par ses soins mais sa femme va tout faire pour l’éloigner de lui. Malgré tout, il n’arrive pas à se séparer de sa femme, par lâcheté certainement.

           Dans la deuxième partie du livre, c’est sa femme, Amina, qui donne sa version des faits après avoir découvert le manuscrit où son mari consignait ses réflexions sur leur couple. Elle raconte le désastre de la cérémonie de son mariage où la famille de son mari n’éprouve que du mépris pour la sienne. Elle se plaint de l’avarice de son époux qui ne la satisfait pas sexuellement. Sur les conseils de son amie féministe, elle va d’abord prendre des distances vis-à-vis de son mari puis, pleine de haine, elle tient sa vengeance le jour où elle décide de s’occuper de lui, diminué par sa maladie. « Je ferai tout pour qu’il soit ma chose, mon objet, mon malade, totalement, entièrement dépendant de moi et rien que de moi. »

           Bien entendu beaucoup de dérision dans ce titre « Le bonheur conjugal » car l’auteur a une vision très pessimiste du mariage et il considère cette institution comme une façade. Ce livre est un peu dérangeant car Tahar Ben Jelloun met ses deux héros sur un même plan d’égalité en les faisant intervenir l’un après l’autre et pourtant, il semble avoir plus d’indulgence avec Imane même s’il le présente comme un être égoïste, lâche, prétentieux qu’avec Amina qu’il présente comme une femme dure et sans indulgence. Autre élément désagréable dans ce roman, c’est l’accumulation de références aux metteurs en scène, peintres, philosophes, écrivains ou musiciens qui voudraient peut-être servir d’alibis culturels mais qui, en fait, ne font qu’alourdir la narration. Par contre, l’auteur aborde ici des problèmes intéressants comme la condition de la femme au Maroc encore soumise à sa famille puis à son mari ou comme le problème de la maladie et de la dépendance. Il est difficile, il est vrai, de « devenir une chose, un tas de pierres ou de sable, posé là dans un coin de la vie, totalement dépendant des autres » et de vivre « ficelé comme un paquet attendant sa livraison. » De la poésie aussi comme souvent dans les romans de Tahar Ben Jelloun. A propos d’une cousine atteinte de sclérose en plaques et qui demande à Dieu de lui donner encore un peu de temps, il dit : « elle était la mendiante du temps quotidien »

Les causes perdues, Jean-Christophe Rufin

               Hilarion Grigorian est un vieil Arménien qui s’ennuie en Afrique où il vit depuis toujours. Sa vie va devenir plus palpitante le jour où de jeunes humanitaires européens débarquent en Ethiopie. Il décide d’écrire son journal en notant les faits et gestes de ces jeunes gens et surtout de Grégoire auquel il porte un attachement particulier. Nous découvrons, à travers ses écrits, un fonctionnement tout à fait scandaleux de l’aide humanitaire en Ethiopie. Pour amener les « affamés » dans des camps où ils vont être soignés et nourris, le gouvernement n’hésite pas à organiser de véritables rafles au cours desquelles ils arrachent les habitants à leurs terres, séparent les familles, leur font parcourir des kilomètres où certains perdent la vie. Dès lors, se pose un dilemme pour les humanitaires : rester et devenir complice des actes d’extermination du gouvernement ou partir pour que ces exactions n’aient plus lieu d’être mais en contrepartie abandonner tous ces malheureux qui ont déjà été déportés. Grégoire choisit une troisième solution : rester et faire pression sur le gouvernement pour arrêter ce genre de pratique.

                Jean-Christophe Rufin qui a dirigé des missions humanitaires connaît bien leur fonctionnement et les personnes qui en font partie. Il sait que les motivations de ces « volontaires de la famine » ne sont pas toujours louables : ici, un enseignant mal payé s’engage pour pouvoir payer l’entretien de ses chevaux, un autre fuit les autorités de son pays. Cet écrivain qui connaît si bien l’Afrique nous donne un échantillon de la société éthiopienne, refuge des Italiens depuis l’époque fasciste. A côté de ces « ensablés », il y a les prostitués noires qui vendent leur charme aux Blancs, des étrangers bien installés qui souvent vivent de trafic (armes et avant esclaves) et parmi eux, Hilarion, le privilégié, pour qui la saison des pluies n’est pas synonyme d’inondations et d’épidémies, comme pour la plupart des indigènes, mais c’est un spectacle poétique où la nature réveille « les couleurs, les parfums, en inventant des rythmes sur les toits de tôle ». Il pousse même le cynisme, lui qui mène une vie vide de sens, à intriguer pour le maintien des humanitaires, malgré leur rôle contesté, car leur présence est une distraction pour lui.

Peste et choléra, Patrick Deville (Prix Femina 2012)

            Alexandre Yersin, élève de Pasteur, étouffe vite dans le milieu des chercheurs sédentaires à écouter des cours théoriques sur la microbiologie. Grand admirateur des aventuriers de l’époque, il envie le destin de Rimbaud qui a délaissé la poésie pour l’Afrique où il devient marchand d’armes, celui de Brazza, l’explorateur du Congo, de Livingstone et de Stanley sur les traces du Nil, de Conrad, de Cendrars ou de Pierre Loti qui sillonnent le monde. Lui aussi, il est attiré par le large et un jour il prend la mer pour l’Asie. Il devient médecin à bord des cargos puis sur la ligne Saigon-Manille. Il tombe amoureux du Viet Nam et, pendant ses journées de repos, il part à la découverte de l’intérieur du pays à la rencontre des ethnies montagnardes, les Moïs. « Yersin éprouve la fascination des solitaires irréductibles pour la vie en communauté, l’égalitarisme du communisme primitif et l’absence de la monnaie. »

                Un jour à Saigon, Calmette, un autre élève de Pasteur, l’invite à ouvrir avec lui un institut. Mais Yersin n’est pas encore prêt à se poser. Il repart exercer la médecine cette fois sur un bateau qui relie Saigon à Haiphong. C’est pourtant lors d’une escale à Nha Trang, au bord de l’océan Pacifique qu’il va trouver son port d’attache. Il ne cesse de s’émerveiller devant la baie bordée de cocotiers, le sable scintillant de la plage et la végétation luxuriante de l’arrière-pays. Las de la routine qui commence à s’établir sur le bateau, il s’installe dans cette ville où il soigne les habitants et surtout les plus pauvres sans les faire payer. « Je considère la médecine comme un sacerdoce, ainsi que le pastorat. Demander de l’argent pour soigner un malade, c’est un peu lui dire la bourse ou la vie. » Mais son caractère de baroudeur le conduit dans la jungle qu’il veut traverser pour rejoindre l’autre côté du Mékong jusqu’à Phnom Penh. « Ouvrir des routes, creuser des chemins dans l’inconnu », voilà ce pour quoi il est fait. Avec Paul Doumer, le futur président de la république française, il fonde Dalat, station d’altitude pour accueillir les colons en mal de fraîcheur.

               Puis, il est appelé pour traiter une épidémie de peste à Hong Kong où il monte un laboratoire de fortune et où il découvre, en autopsiant les cadavres, le bacille de la peste : Yersinia pestis. Il retrouve alors le goût de la recherche et monte un institut à Nha Trang. Suivent ensuite diverses missions à Madagascar puis à Bombay pour vacciner les pestiférés. Après avoir ouvert un hôpital à Hanoi, il revient à Nha Trang où ce touche-à-tout devient agriculteur, éleveur, planteur d’hévéas et de quinquinas, météorologue pour finir à quatre-vingts ans, à la veille de sa mort, par étudier les marées tout en traduisant des textes grecs et latins.

               Dans ce livre, Patrick Deville rend un hommage documenté et mérité à ce fils de Pasteur qui a contribué à répandre la science à l’autre bout de la terre, comme tous ces chercheurs appartenant à « la petite bande », partis soigner les maladies qui décimaient les peuples sur tous les continents. Dans la mouvance de cette race d’aventuriers qui désertaient les salons parisiens pour se frotter à la vraie vie, Yersin est une belle figure de philanthrope qui s’intéressait aux gens de peu et qui n’hésitait pas à former sur place des laborantins et à faire travailler les pêcheurs du coin. C’est donc avec beaucoup de plaisir qu’avec l’auteur, grand voyageur lui-même, nous suivons les pas de ce grand homme que seuls les Vietnamiens semblent honorer. C’est dommage que l’écriture de Patrick Deville gêne parfois la lecture. Il emploie trop de phrases nominales, courtes, juxtaposées qui donnent un style heurté, haché, saccadé. Ses phrases ne sont pas reliées entre elles et ces nombreuses ellipses rendent souvent difficile la compréhension.

Machu Picchu première à droite, Mark ADAMS

          Mark Adams, rédacteur en chef d’une revue de voyage, décide un jour de partir sur les traces d’Iram Bingham, le découvreur du Machu Picchu, cent ans après lui. Il fait le récit de son voyage en y insérant des moments de l’expédition du célèbre universitaire américain, ce qui lui permet de faire un inventaire assez précis de l’histoire du Pérou depuis l’Empire Inca jusqu’au monde contemporain en passant par la conquête espagnole et la réforme agraire qui a vu la fin des haciendas, sans oublier bien sûr le sentier lumineux. Vargas Llosa et les différents présidents dont Fujimori sont évoqués et les paysages grandioses des Andes défilent sous nos yeux.

          On peut déplorer quelques longueurs dans le déroulement des recherches de Bingham, car Marks Adams s’est documenté très sérieusement, mais ce livre a l’avantage de faire renaître la civilisation inca qui a laissé de nombreuses traces dans le Pérou d’aujourd’hui, et cela de façon plus vivante et plus humaine qu’un guide touristique. Les murs cyclopéens qui ont su résister aux nombreux tremblements de terre que subit le pays émerveillent l’auteur comme le moindre voyageur qui parcourt le Pérou. « Les pierres sont emboîtées les unes dans les autres en une sorte de puzzle, sans ajout de mortier, avec une telle précision qu’il est impossible d’y glisser une lame de couteau. » On n’a pas de mal à imaginer les « campesinos » travaillant durement sur les terrasses cultivées qui offrent des tableaux d’une étonnante beauté dans les vallées fertiles. Mark Adams nous fait part également des superstitions et des croyances des Incas qui persistent chez les Indiens et de la règle d’or encore de rigueur qui impose au peuple quechua trois commandements « ama sua, ama llula, ama ckellu », c’est-à-dire « ne vole pas, ne mens pas, ne sois pas fainéant ». A méditer !



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