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Archives pour novembre 2012

L’Atelier noir, Annie Ernaux

                C’est une succession de notes prises par Annie Ernaux de 1982 à 2007 avant d’écrire ses livres. Cette série de réflexions donne un nouvel éclairage sur le travail de la romancière qui est fait d’hésitations, d’interrogations, de recherches méticuleuses sur la meilleure façon de structurer son  prochain livre. Elle s’appuie sur sa culture littéraire et a pour modèle Autant en emporte le vent, La Recherche du temps perdu, Une Vie, pour mener à bien son œuvre et surtout pour qu’elle corresponde au plus près, à la forme ultime qu’elle veut lui donner. Ces textes permettent de voir la genèse de ses romans et l’on retrouve les nombreuses questions qu’Annie Ernaux ne cesse de se poser sur son écriture. Doit-elle employer la première ou la troisième personne ? Comment concilier autobiographie et histoire ? Va –t-elle parler de sa mère ou d’une femme en général ? Nécessité de parler du sexe qui n’appartient pas au domaine littéraire mais au domaine de l’art. Faire une approche de l’histoire individuelle mais aussi collective. Et toujours, l’idée de transfuge, de déchirure sociale, de trahison de classe revient comme un leitmotiv. Difficulté de faire un roman original, que personne n’a écrit en ayant sans cesse à l’esprit ces mots de Gide : « Ce qu’un autre aurait fait aussi bien que toi, ne le fais pas. » En suivant sa pensée dans ce journal, on découvre comment petit à petit l’idée des Années s’est imposée.

La Beauté du monde, Michel Le Bris

          Winnie est recrutée pour être la nègre d’Osa Johnson et pour écrire sa vie d’aventurière. Elle écoute donc le récit de ses aventures.Osa est née à Chanute dans le Kansas. Elle se marie avec Martin Johnson sur un coup de tête et tout de suite sa vie bascule. Martin qui est déjà parti dans les mers du sud compte bien y revenir avec sa femme. Une dure période alors s’engage où ils doivent trouver des fonds pour financer leur voyage, présentant des spectacles plus ou moins minables à travers tous les Etats-Unis. Jusqu’au jour où ils peuvent enfin partir filmer les Nambas, indiens cannibales et réducteurs de têtes des îles Salomon. Un nouveau monde s’impose alors à Osa.

          Mais, lorsqu’ils reviennent chez eux pour chercher d’autres sponsors, Osa se rend compte qu’elle a mis entre parenthèses l’histoire de son pays pourtant riche en événements qu’elle regrette de n’avoir pas connus. Il y a d’abord eu la guerre qui a tellement marqué ses compatriotes et qui a entraîné tellement de changements dans leur vie. L’époque de la prohibition que tout le monde s’est ingénié à contourner. New York a attiré les peuples de tous les pays et la ville est devenue « le théâtre du monde ». « New York, comme un défi lancé au reste de l’univers, pris dans l’ivresse de son insolence affichée, avide de briser tous les tabous, heurter les préjugés, affirmer son éclatante jeunesse. » La jeunesse ose tout. Les femmes s’émancipent. Harlem découvre le jazz et les peuples opprimés. Osa, boulimique, s’imprègne de tous ces bouleversements pendant que Martin s’enferme pour faire le montage de ses films.

          D’un autre côté, quand Osa retourne à Chanute, elle retrouve une vie immuable avec des gens qui n’ont pas changé et qui continuent à égrener les heures faites de gestes répétés et de traditions respectées. L’Ouest n’a pas bougé.

          Ce qui la décidera à choisir le prochain pays pour ses futures aventures avec Martin, c’est la découverte de l’Afrique à travers Harlem et le jazz.C’est ainsi que Martin et Osa s’embarquent pour le Kenya, au départ pour faire un safari photo, mais ils s’apercevront vite qu’ils doivent se transformer en chasseurs soit pour manger, soit pour se défendre. La technique photographique n’étant pas encore assez développée et Martin voulant des plans de plus en plus gros des animaux les plus dangereux, Osa va s’improviser tireuse d’élite en tuant au dernier moment par exemple des buffles qu’ils invitent à une charge des plus spectaculaires. Martin n’hésite pas non plus à mettre en péril la vie de ses porteurs et à les fouetter jusqu’au sang pour filmer du sensationnel. Osa voit alors devant elle la folie d’un inconnu qui lui fait peur. Pourtant, une fois que toutes les difficultés seront surmontées, ils pourront assister au « grand opéra sauvage » et ils auront sous leurs yeux toute la beauté du monde.

          « La beauté du monde » est un roman très dense. Il retrace la vie d’Osa et de Martin Johnson qui ont réellement existé et qui ont été les premiers à monter des documentaires sur les animaux sauvages et à témoigner de la beauté du monde. Mais, Michel Le Bris ne se contente pas de ce récit. Il sait très bien aussi dérouler le film de la vie trépidante de New York après la guerre. Aux côtés d’Osa, le lecteur a l’impression de participer à tous les bouleversements qui sont en train de transformer la ville. Pour montrer les deux faces de l’Amérique, l’auteur installe ensuite celui-ci dans une petite ville du Kansas où continue à se dérouler une vie paisible et sans changements. Enfin, il nous transporte au Kenya et là, nous entrons dans le monde insouciant et débridé des colons anglais qui sont peu nombreux à se soucier du malaise des indigènes et qui préfèrent s’adonner à l’alcool, à l’adultère et à la chasse des big five. Nous y rencontrons d’ailleurs des personnages mythiques que nous a fait connaître Karen Blixen : Bror Blixen et Denys Finch Hatton.

American Darling, Russel Banks

          A cinquante-neuf ans, Hannah vit dans une ferme des Adirondacks et s’occupe de son exploitation et des nombreux animaux qui vivent sur ses terres. Il semble qu’elle ait choisi cette vie rurale et paisible de retraitée après des périodes plus agitées. Jusqu’à ce qu’elle décide un jour de partir pour le Libéria, en Afrique, où, nous dit-elle, elle veut retrouver ses enfants qu’elle a laissés avec leur père quelques années plus tôt. Ses souvenirs alors affluent à sa mémoire et elle déroule son passé sous nos yeux. Nous découvrons une aventurière qui vivait dans la clandestinité  à cause de ses engagements et c’est cette illégalité, puisqu’elle est recherchée par le FBI qui l’a amenée à s’expatrier au Libéria. Plus étonnant est le rôle qu’elle a joué dans ce pays à son arrivée où elle se marie avec un membre du gouvernement conservateur et où elle élève ses trois enfants comme une bourgeoise soumise et obéissante, ignorant la misère et la corruption qui sévissent autour d’elle. Cette attitude ne correspond pas à son caractère rebelle que le lecteur avait cru deviner au début du roman.

          Après un coup d’état, elle est sommée par le nouveau président de quitter le Libéria si elle veut sauver son mari. Ce qu’elle fait à contrecœur, en abandonnant ses enfants, mais c’est surtout ses « rêveurs » qu’elle va regretter, c’est-à-dire les singes qui sont enfermés dans un laboratoire et sur lesquels les Américains, par l’intermédiaire des Libériens font des essais médicaux et inoculent des maladies pour le progrès de la science. Elle seule avait un peu d’humanité pour ces êtres séquestrés dans des cages et elle craint que leur sort ne se dégrade en son absence.

          Retour donc aux Etats-Unis où elle va s’installer chez sa mère et où elle assiste au décès de son père. De là, elle part habiter chez l’amie avec qui elle vivait avant son départ au Libéria, jusqu’au jour où son mari, Woodrow, lui écrit qu’elle a l’autorisation de rentrer dans sa famille au Libéria. C’est alors une femme différente qui revient chez elle, une femme sûre d’elle et qui entend gérer sa vie d’épouse, de mère et de femme libérée. Elle impose ses exigences à sa famille mais aussi au chef de l’Etat qui l’aide à monter un sanctuaire pour sauver ses chimpanzés complètement délaissés pendant son éloignement. Mais la guerre civile met son pays d’adoption à feu et à sang. Son mari est exécuté sous ses yeux et ses enfants disparaissent. Elle revient une nouvelle fois vivre aux Etats-Unis où, grâce à l’héritage de ses parents, elle peut acquérir une propriété importante où elle passe dix années relativement apaisée. Mais, sans nouvelles de ses enfants et de ses « rêveurs », elle retourne au Libéria pour connaître la vérité.

          A travers les aventures fascinantes et parfois dérangeantes d’Hannah Musgrave et à travers le prisme de ses allers et retours entre l’Amérique et l’Afrique, Russel Banks nous raconte l’histoire de son pays avec les mouvements anti-guerre et terroristes qui ont bousculé les USA dans les années soixante-dix et celle, moins connue, du Libéria où une violence beaucoup plus sauvage a tué des milliers de gens au cours de guerres civiles et de coups d’Etat d’une barbarie féroce et quotidienne. Nous découvrons un pays où les Américano-Libériens et les autochtones ont toujours vécu dans un certain malaise et l’héroïne, l’American Darling, est partie prenante des différents conflits de la fin du XXème siècle. C’est d’abord William Tolbert qui est assassiné en 1980 par Samuel Kanyon Doe qui instaure une dictature. Ensuite, nous voyons comment Charles Taylor organise l’opposition et fomente une révolte tandis qu’un groupe de dissidents conduit par Prince Johnson se radicalise et assassine le président Doe. Nous assistons enfin à la montée au pouvoir, en 1997, de Charles Taylor qui est élu président.

          Russell Banks nous offre en outre le portrait magnifique d’une femme qui se cherche, qui hésite, qui commet des erreurs, qui culpabilise, qui idéalise la vie, un portrait, en fait, éminemment humain. Comment ne pas adhérer à cette réflexion d’Hannah, empreinte d’humilité et de sagesse, qui reconnaît qu’un simple geste pour sauver son voisin ne change pas la face du monde mais peut aider quelqu’un ainsi que celui qui est à l’origine de ce geste !

Le cœur cousu, Carole Martinez

          Quelle est cette boîte mystérieuse léguée par sa mère à Frasquita puis par Frasquita à ses filles ? Elle contient des fils de toutes les couleurs et de toute beauté qui vont permettre à Frasquita de faire des merveilles avec des bouts de tissu récupérés de-ci de-là ou avec des bouts de chairs auxquelles, grâce à la magie de ses mains, elle va redonner vie. Frasquita est-elle une sorcière ou une magicienne ? Tout autour d’elle semble irréel. Son mari que la douleur isole dans un poulailler et qui, devenu fou avec son coq de combat donne sa femme en gage à un riche propriétaire du voisinage. Ses enfants qui, dotés de pouvoirs surnaturels effraient les gens qui les approchent. Sa marche avec sa charrette et sa marmaille à travers l’Andalousie à feu et à sang jusqu’au désert saharien où une autre grossesse va l’obliger à s’arrêter. Cette boîte, finalement, n’est-elle pas, comme le pense Soledad, la dernière fille de Frasquita qui est aussi la narratrice du roman, un héritage lourd à porter qui transmet la douleur des mères ?

                L’imagination de Carole Martinez n’a pas de limites dans ce récit où elle met en scène cette famille si particulière. Elle donne lieu à des moments d’émotion quand, dans une première partie, les personnages affrontent une réalité dure et sans pitié. Mais cette inventivité amène l’auteure à la dispersion à la fin du récit et il semble qu’elle perde un peu le fil conducteur de l’histoire quand elle s’intéresse au destin des enfants de Frasquita et notamment à celui de Soledad. Dommage car l’idée du don de brodeuse de l’héroïne qui transforme la vie autour d’elle était vraiment séduisante.



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