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Archives pour septembre 2012

Vers la cité perdue, Colin Thubron

          C’est le récit d’un voyage organisé, difficile et sportif, à travers les Andes péruviennes, vers la cité perdue de Vilcabamba et qui consiste à parcourir plus de deux cents kilomètres en quinze jours, à pied ou à cheval, parfois à cinq mille mètres d’altitude. Accompagnés d’un guide métis et de muletiers incas, cinq personnes aux caractères totalement distincts et mal préparées à ce genre de voyage sont amenées à vivre ensemble pendant un certain temps, pour le meilleur et pour le pire. En grimpant le long des sentiers escarpés et tortueux du Pérou, tout le passé des Incas resurgit dans l’esprit des randonneurs qui ont des attitudes différentes selon leur sensibilité. Le prêtre espagnol, Francisco, se repent de la cruauté de ses ancêtres envers les Incas ; le journaliste anglais, Robert, essaie d’écrire un livre sur cette expédition ; Camilla, sa femme, réagit de manière plus émotionnelle ; Louis, l’architecte belge, méprise les constructions des Incas qu’il considère comme un peuple primitif et Josiane, sa femme française, est plus attirée par les paysages et les fleurs qu’elle prend plaisir à photographier.

          Pendant la durée de ce périple, les voyageurs vont être initiés à l’histoire de ce peuple précolombien. Ils apprennent que les Incas n’avaient pas de calendrier astronomique et que les étoiles étaient pour eux des animaux sacrés en interaction avec la terre. Ils n’avaient pas non plus d’écriture mais ils utilisaient peut-être un langage codé qui apparaissait dans la pierre, les poteries ou la configuration des ruines. Leur architecture ne comprenait ni dôme, ni arc-de-cercle. Ils ne connaissaient ni l’acier, ni la roue. L’empire inca, contemporain de la Renaissance européenne, semble plutôt correspondre à l’Antiquité. Et pourtant, ce peuple avait construit « plus de quinze mille kilomètres de routes pavées entre l’Equateur et le Chili ». Leurs murs gigantesques étaient peints ou ornés de tapisseries en laine de vigogne et les temples étaient entièrement recouverts d’or. C’est ce monde que découvrit, en 1532, Francisco Pizzaro, originaire d’Estrémadure, qui, avec seulement cent-soixante-dix espagnols, mit en déroute des dizaines de milliers d’Indiens vêtus d’or et de plumes, fit subir des tortures effroyables à une grande partie de la population et exécuta Atahualpa, l’empereur inca, qui avait pourtant négocié sa liberté en échange d’une énorme quantité d’or.

          Les marcheurs font connaissance avec la langue du pays, le quechua, que l’auteur qualifie de « glottal », « une langue hypnotique, qui ondule. On a souvent l’impression qu’ils psalmodient. L’avant-dernière syllabe de chaque mot résonne comme un petit coup de gong. »

          Mais l’expédition qui se révèle mal adaptée à la condition physique de ces globe-trotteurs se transforme en chemin de croix avec, en cours de route, deux malades, le prêtre qui finit par s’en sortir et Josiane qui, elle, meurt. Les rescapés ne sortent pas pour autant indemnes de cette aventure : Louis non seulement perd sa femme mais se rend compte qu’il est un incompris et un raté et Robert, le journaliste qui voudrait être écrivain s’aperçoit qu’il écrit dans « une langue terne qui confine au cliché » avec des « mots apathiques » qui « encombraient la page ». Illustration avérée de la phrase de Nicolas Bouvier dans L’usage du monde : « Certains pensent qu’ils font un voyage, en fait, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

          Thurbon s’inspire de sa propre épopée pour écrire ce livre et la vraisemblance de ce récit est attestée par la précision de ses descriptions et par la justesse de ses remarques. Ainsi, ce passage tellement vrai, sur les sentiments éprouvés lors d’une randonnée en montagne : « Le chemin se révéla plus escarpé et plus long que le groupe ne l’avait imaginé. Pas un mètre de terrain plat. L’euphorie des débuts cédait la place à une persévérance sombre et désabusée. Parfois, ils lançaient vers les sommets dont ils se rapprochaient des regards incrédules. Les exclamations se faisaient rares, les plaisanteries tombaient à plat. Leur respiration les cloîtrait dans le silence. »

 

Home, Toni Morrison

          C’est l’histoire de Frank qui, en tant que noir doit affronter tous les racismes et en tant qu’ancien de Corée doit vivre avec tous les traumatismes de la guerre. L’action se passe dans les années 50, époque où la ségrégation vivait ses moments les plus intenses. Toni Morrison raconte comment la famille de Frank a dû quitter le Texas pour La Louisiane puis pour Lotus en Géorgie où il ne se passait rien et où Frank a connu le vide, le néant qui l’a poussé à s’engager pour La Corée. De retour d’Asie, Frank tente de retrouver sa sœur, Cee, que la vie non plus n’a pas épargnée : elle a dû subir les méchancetés de sa grand-mère Lénore, l’abandon de son mari, et les expérimentations du médecin eugéniste chez qui elle avait trouvé du travail. Aidé par un réseau de vétérans qui rappelle l’Underground railroad, Frank part à la recherche de cette sœur qui est la meilleure chose que la vie lui ait donnée.

          Toni Morrison intercale son récit de petits textes écrits en italique où elle donne la parole à Frank et qui se présentent comme de petits contes bouleversants par le sujet traité et par la concision du style qui donnent une vigueur particulière aux propos du narrateur. Il en est ainsi de celui sur La Corée où le dernier mot « Miam miam » donne la chair de poule. Tout est dit en peu de mots sur les atrocités de la guerre avec des phrases courtes, juxtaposées et bien rythmées : le froid, la peur, l’attente, des instants de douceur parfois, puis de nouveau l’horreur. Mais Toni Morrison n’en finit pas de bousculer le lecteur : son héros s’adresse directement à lui en l’agressant et en lui disant qu’il ne peut pas comprendre certaines choses parce qu’il ne les a pas vécues. A propos de La Corée, il le prend directement à partie : « Vous ne pouvez pas l’imaginer parce que vous n’y étiez pas. Vous ne pouvez pas décrire le paysage lugubre parce que vous ne l’avez jamais vu. » Toujours le même procédé et le même style percutant pour évoquer la chaleur : « Les arbres renoncent. Les tortues cuisent sous leur carapace. Décrivez-moi ça si vous savez comment. »

          Roman noir mais roman magnifique qui se termine par un acte de rédemption quand Frank et Cee offrent une sépulture décente à celui qui avait été jeté dans une fosse sans une once d’humanité. C’est un message de vie qui nous est donné puisqu’on peut appliquer au héros les deux vers qui désignent le laurier au-dessus de la tombe : « Blessé pile en son milieu / Mais vivant et bien portant. »

 

Purge, Sofi Oksanen

          Deux femmes bousculées par la vie, qui ont connu deux destins différents, sont amenées à se rencontrer. D’abord méfiantes, elles vont apprendre à se connaître, à s’entraider et peut-être même à s’apprécier dans une Estonie éprouvée par l’occupation russe. Petit à petit leur passé se déroule sous nos yeux et nous découvrons les horreurs qu’elles ont dû affronter. La vieille Aliide, dans sa jeunesse, a vécu la peur au ventre après avoir été torturée et violée par les communistes qui voulaient la faire parler. Elle se met sous la protection de Martin, responsable zélé du parti qu’elle épouse sans l’aimer et dont elle fait une description absolument repoussante qui commence par : « Martin avait toujours des restes d’oignon entre les dents ». Zara, jeune étudiante pleine de volonté et de rêves tente de quitter son pays pour un autre qui lui apportera un peu plus de liberté. Mais elle tombe dans les filets de la prostitution et dans l’esclavage sexuel et elle doit satisfaire tous les désirs humiliants, pervers et inhumains de son souteneur et de ses divers clients.

          L’auteur nous immerge dans la réalité d’un pays dont elle fait une description sans concession. Ainsi, elle évoque la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et la façon dont le gouvernement russe a traité ce problème par un déni total qui a conduit à la mort ou à la maladie de nombreux habitants de la région. Elle montre aussi comment, sur la base de la dénonciation, le régime communiste, comme ces mouches importunes qui s’insinuent partout, s’infiltre dans la vie des citoyens qu’il contraint à vivre, telle Aliide, dans la cachoterie et la suspicion. Mais elle n’est pas plus indulgente pour l’Estonie, après l’indépendance, qui traite les Russes avec tout autant de férocité.

          L’histoire de ces femmes physiquement et moralement marquées par la cruauté d’un régime et par celle des hommes est terrible et elle nous touche d’autant plus qu’elle est proche de nous puisqu’elle prend fin en 1992. Sofi Oksanen sait les rendre attachantes même dans leurs faiblesses car si elles sont meurtries et traumatisées, elles continuent à se battre pour reconstruire leur vie et renaître purifiées.

          Purge est un roman passionnant tout en étant extrêmement dérangeant.

 

Les Lisières, Olivier Adam

          Paul Steiner, écrivain de quarante ans vivant en Bretagne, vit douloureusement sa séparation avec sa femme et ses enfants. Cette période est d’autant plus pénible pour lui qu’il doit s’occuper de sa mère hospitalisée et de son père incapable de se débrouiller tout seul. Il revient pour cela dans la banlieue parisienne, sur les lieux de son enfance qu’il avait toujours fuis car il ne se sentait plus aucune affinité avec sa famille. Avec ce retour, il prend la mesure de la distance qui le sépare irrémédiablement de ses anciens amis et des classes populaires ou moyennes.

          L’originalité d’Olivier Adam, c’est de montrer comment il prend conscience qu’il est à la lisière de deux mondes, celui populaire de son enfance et celui de « la bourgeoisie intellectuelle » qu’il est obligé de côtoyer de par sa profession, à travers le regard et les propos des autres qui ne se privent pas de le critiquer et de le considérer comme un traitre que ce soit dans l’un ou l’autre de ces deux milieux.

          On est touché par la justesse de certaines de ses remarques sur le comportement des gens de peu devant des personnes d’une classe plus aisée : « Mon père a acquiescé comme un enfant devant son maître. Face aux médecins mes parents baissaient toujours la tête, arboraient des voix et des attitudes que je ne leur connaissais pas, soumises, impressionnées. Je m’étais souvent demandé si c’était ainsi qu’ils se comportaient également devant leurs patrons. Jamais ils ne posaient la moindre question, jamais ils ne sollicitaient la moindre explication ». Authenticité aussi des situations qu’il décrit et que l’on a déjà vécues comme par exemple « cette manie en entrant chez les gens de d’abord regarder leur bibliothèque, leurs livres, leurs DVD, les revues dans le porte-revue et de les juger immédiatement sur ces critères, de les ranger dans des cases, d’en mépriser certains, d’être agréablement surpris par d’autres, de les jauger ainsi et de mesurer alors les chances que nous avions d’établir une relation ? » On peut se poser les mêmes questions sur les fameux bobos. Sont-ils si détestables eux à qui on reproche : «De manger des sushis, De voter à gauche ? D’être écolos, D’avoir assez de fric pour se payer un voyage par an ? De lire Télérama ? De trier leurs déchets ? D’aller voir des films en VO ? De s’en battre les couilles de l’identité française ? De pas avoir peur des Noirs, des Arabes ? » « Mais au moins tous ces gens avaient le bon goût de n’être ni racistes ni misogynes ni homophobes, tous ces gens payaient leurs impôts sans trop broncher, avaient une certaine idée de l’égalité, de la fraternité, de la tolérance, de la solidarité et ce n’était déjà pas si mal. »

                Ce que l’on peut regretter dans ce roman, c’est qu’Olivier Adam fasse un constat un peu larmoyant et non une œuvre romanesque. Il n’a pas su insuffler à son récit un souffle personnel et puissant comme l’ont fait avant lui Camus, Annie Ernaux ou Michel Onfray qui ont traité ce même thème du passage d’une classe sociale à une autre : Camus en croyant en la possibilité de promotion sociale grâce à la culture et surtout à l’école, Onfray en opposant à la soumission et à la docilité de son père face à ses patrons une rage et une rébellion qui le font avancer dans sa vie, Annie Ernaux en criant sa révolte de « transfuge » et en écrivant la honte sociale qui lui a fait renier ses parents.

                Pour le reste, il suffit de reprendre les propos de l’auteur lui-même qui se juge sans complaisance : « Plus tard je m’étais vu en Modiano, Fante, Sagan, Salinger et j’avais écrit les livres que j’avais écrits. Des livres de cogneurs de fond de court, solides mais dénués de grâce, laborieux et pesants. »

                Même si l’on aurait aimé un roman plus lumineux, Olivier Adam nous livre avec Les Lisières une autocritique sans concession et une analyse lucide de la société de son temps, deux aspects de son œuvre qui peuvent parfois être dérangeants.

 

La lueur des orages désirés (Journal hédoniste 4), Michel Onfray

          Dans ce quatrième tome de son Journal hédoniste, Michel Onfray aborde de nouveau tous les sujets. Personnage entier, il fustige encore une fois les philosophes obscurs et mondains, les représentants des religions quelles qu’elles soient, les politiciens tous tentés par le capitalisme et le libéralisme. Il laisse libre cours à sa colère quand il évoque les artistes, les écrivains ou les photographes connus qui s’adonnent à la pédophilie sans être appréhendés car la « pédophilie se justifie sublimée par l’art » (Du bon usage de la pédophilie). Mais il sait aussi rendre un hommage émouvant et appuyé à des hommes qui sont issus des milieux les plus différents. Encore une fois, on retrouve l’image magnifique de ce père vénéré qu’il a amené au Pôle Nord pour ses quatre-vingts ans et qui a si bien compris les problèmes du vieil Inuit aussi taiseux que lui (Géographie boréale du père). C’est ensuite à Philippe Starck qu’il témoigne toute son admiration, à ce designer joyeux qui préfère les courbes aux lignes horizontales ou verticales dans son monde où les formes entretiennent des correspondances entre l’animal, le végétal et l’humain. « Starck est un inventeur et un éleveur de chimères » jouant avec l’utilisateur de ses objets qui l’étonnent et le questionnent tant ils sont inhabituels (Anatomie de quelques sortilèges). En fin gastronome, il admire la cuisine moléculaire de Ferran Adria qui a rendu célèbre son restaurant catalan El Bulli, et il considère ce chef comme un véritable artiste qui déconstruit les aliments pour les élever vers des zones éthérées. Dans le domaine des livres, il voue un culte particulier à Jean Malaurie, cet humaniste qui prône le respect entre les hommes et qui, avec sa collection Terre Humaine, donne la parole à ceux qui d’habitude ne l’ont pas et dont les intellectuels ne parlent jamais (le pêcheur, le paysan, le mineur…), dévoile la poésie des objets du quotidien, s’émerveille devant la diversité humaine bien mise à mal par la tendance actuelle à la mondialisation (Toute la prose du monde en mouvement).

          Ces personnes tentent, par leurs initiatives, d’améliorer le monde bancal dans lequel nous vivons et Michel Onfray, lui aussi, avance quelques solutions aux problèmes de la société contemporaine. Face aux banlieues en feu, il déplore les réactions des intellectuels à ces événements qu’ils expliquent par le nihilisme et qui refusent de considérer les véritables causes de cette violence, c’est-à-dire le capitalisme, le libéralisme, les lois du marché, la déréglementation, le chômage, la misère, la pauvreté, la discrimination, le racisme, l’urbanisme, le logement, la paupérisation, la précarité, le travail. Il propose, lui, le socialisme libertaire de Bakounine (Racaille, karcher et philosophie). Ancien enseignant, il n’est pas satisfait du baccalauréat et de l’enseignement de la philosophie. Il rêve d’une pédagogie alternative avec un élève plus actif et une école qui fonctionnerait « comme une enclave de résistance au cynisme et au nihilisme ». Pour cela, pourquoi ne pas introduire la philosophie dès le Primaire pour profiter de la curiosité des enfants et de leur questionnement sur le monde ? (Pour l’élargissement de la philosophie). A la question : comment appréhender la mort sans les béquilles des religions ou des para-religions et sans l’aide des communautés politiques, il répond par l’hédonisme et propose de faire de sa vie une œuvre d’art car « la seule œuvre d’art totale, c’est l’existence, la vie architecturée comme un bâtiment, un monument, un édifice, une construction » (Vivre avec un squelette et Vivre, une œuvre d’art totale).

 



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