Morales espiègles, Michel Serres

                Avec ces Morales espiègles, le vieux monsieur apprend à ses petits-enfants à désobéir, à l’image de notre ancêtre la croqueuse de pomme et en leur racontant comment il créait lui-même le chahut dans le dortoir des différents lycées qu’il a fréquentés. Roi du canular et admiratif des plus inventifs que lui dans ce domaine, le professeur agitateur est expulsé plus tard de la prestigieuse Sorbonne. Pour lui, le chahut est une « conduite morale », une rébellion contre l’ordre social. « Le chahuteur supporte mal la hiérarchie, le dogme ou le prêt-à-penser ». Pourtant, il reconnaît que l’obéissance aux lois de la cité et de la nature est nécessaire pour la recherche, pour avancer, pour être libre. La liberté, ce baroudeur l’a goûtée avec délice quand il a parcouru les mers sur de vieux rafiots, observant le travail réglementé et efficace des marins. Il rend hommage à tous les travailleurs et s’indigne quand de pauvres hères sont humiliés. Il s’élève aussi contre la cruauté des réseaux sociaux où la moquerie peut tuer celui qui en est victime, même si le rire est indispensable dans notre société, à partir du moment où il ne se fait pas aux dépens de quelqu’un.

                Michel Serres nous fait part d’une autre règle de vie en laquelle il croit fortement : la transmission. Nul besoin de remercier celui qui nous fait un don. Ce don, il faut en faire cadeau aux autres, car la reconnaissance doit être transitive et non réciproque. De la même manière, il faut préférer la prescription au ressentiment. Pardonner plutôt que se venger. « Au lieu de revenir, passif et répétitif, sur le passé en névrose obsessionnelle, se construire un futur ». Ces façons d’agir qu’il prône dans son essai ne peuvent qu’apporter de la joie. Aujourd’hui, Petite Poucette et Grand Papa Ronchon ont des raisons de s’opposer. Comme Don Quichotte qui se battait contre les moulins, Petite Poucette  agit dans le virtuel. De son côté, Grand Papa Ronchon, tel Sancho Panza, préfère la réalité. Pourtant, s’ils savent rester humbles et modestes, les deux peuvent s’entendre.

                C’est ce que souhaite Michel Serres qui nous lègue, dans ce petit livre jouissif écrit à la veille de sa mort, une morale de tolérance, de liberté et de joie de vivre. Sa vie qui fut longue, riche et toujours tournée vers un avenir qu’il espérait meilleur, en est un exemple éblouissant.

Par accident, Harlan Coben

                L’officier Napoleon Dumas, dit Nap, exerce la justice à sa façon quand il s’agit de punir le mari d’une femme battue. Il prend à témoin son frère jumeau, Leo, mort sur une voie ferrée quinze ans plus tôt, avec sa petite amie Diana. A l’époque, on a conclu à un suicide, mais Nap refuse cette vérité. Cette affaire ressurgit quand Rex, policier et ancien camarade de lycée, se fait tuer par un homme divorcé qu’il essayait de piéger pour lui enlever la garde de ses enfants. Mêmes méthodes expéditives que son collègue ! A ces côtés, une femme dans laquelle Nap reconnaît Maura, son ex-amour de jeunesse disparue depuis quinze ans aussi et qu’il n’a jamais pu oublier. Un autre ancien camarade de classe, Hank, à l’esprit perturbé, disparaît à son tour. Que signifient ces coïncidences ? Nap enquête, de plus en plus persuadé que son frère et Diana ont été assassinés. En fouillant dans le passé, il découvre que Leo et ses amis appartenaient à un club fermé qui s’était approché d’un peu trop près d’une base militaire cachant des missiles nucléaires et peut-être d’autres secrets. Il va trouver des réponses à ses questions, découvrir la véritable personnalité de ses proches et mettre à jour une réalité qui est loin de lui faire plaisir.

                Des personnages à la psychologie peu approfondie, des problèmes de société abordés sans être développés. Le roman d’Harlan Coben, Par accident, est un policier dont l’intérêt ne porte que sur les rebondissements de l’intrigue.

Les victorieuses, Laetitia Colombani

                Ce livre raconte deux destins parallèles à quelques années d’intervalle. Celui de Blanche Peyron qui, avec son mari, a fondé le Palais du Peuple dans le quartier des Gobelins, à Paris, pour recueillir les sans-abris et qui est devenue commissaire de l’Armée du Salut. C’était en 1926. Aujourd’hui, dans le même lieu, qui est devenu un foyer pour femmes en difficulté, Solène, sur les conseils de son médecin, fait du bénévolat pour soigner sa dépression. Elle devient un écrivain public chargé de rédiger lettres et autres documents administratifs pour des femmes en détresse. L’avocate à la brillante carrière, qui défendait les puissants en butte à des questions financières, découvre un autre monde dont elle n’imaginait pas l’existence et où les problèmes sont d’un ordre différent. En face d’elle, des femmes seules et en souffrance. Il y a celle qui réclame deux euros au supermarché car ses fins de mois sont trop justes. Celle qui fuit la Guinée, abandonnant son fils pour que sa petite fille, Sumeya, ne soit pas excisée. Des femmes mutilées, battues, des toxicomanes, des prostituées, des femmes fuyant des pays en guerre ou aux traditions castratrices. La jeune Cynthia qui jette son mal-être à la face du monde, après avoir passé son enfance de foyers en familles d’accueil, puis s’être vu retirer la garde de son enfant qui aurait pu la sauver.

                Quand Solène n’est pas bien, ce sont ces femmes malmenées par la vie qui la consolent en l’entraînant à leur cours de zumba. Cruelle prise de conscience pour la victime du « burn-out » qui atteint uniquement les gens de sa classe sociale. Elle s’interroge : est-elle légitime pour s’occuper de ces femmes, elle qui a accepté cette activité en guise de thérapie ? Elle se demande même si elle est vraiment utile dans ce foyer où finalement elle consent à jouer ce rôle d’écrivain public qui lui permet de faire sa part, comme le colibri qui, goutte à goutte, contribue à éteindre l’incendie de la forêt.

                Après La Tresse et toujours dans la même veine féministe, Laetitia Colombani brosse le portrait de quelques femmes choisies pour leur force et leur courage. Roman plein de bons sentiments, mais que l’on peut conseiller à ceux qui ferment la porte aux migrants pour qu’ils comprennent que la fuite de ces personnes qui quittent leur pays en voyageant des mois et des mois au risque de leur vie, est toujours justifiée.

Mariachi Plaza, Michael Connelly

                 A la veille de la retraite, Harry Bosch fait preuve d’autant d’acharnement dans son travail et il va le prouver dans sa nouvelle enquête sur une affaire non résolue.

                Dix ans après avoir reçu une balle dans la colonne vertébrale, un musicien, qui s’exposait sur Mariachi Plaza pour se faire embaucher, meurt après de multiples infections et l’amputation de ses quatre membres. Il s’agit d’un homicide d’autant plus odieux et injuste qu’il semble que le tireur se soit trompé de cible. Le « vieil » inspecteur, avec sous sa protection une jeune recrue prometteuse, Lucia Soto, va tenter d’élucider cette énigme, avec le caractère bien trempé qu’on lui connaît. Une étude minutieuse des dossiers, un esprit de déduction, une intuition aiguisée après des années de pratique sont autant de qualités qui vont l’aider à trouver le coupable, avec tout un réseau de relations toujours prêtes à lui rendre service.

                Harry Bosch, cependant, n’est pas exempt de défauts. S’il ne craint pas de s’attaquer aux puissants de Los Angeles, et de bousculer sa hiérarchie un peu trop timorée à son goût, il lui arrive d’enfreindre les règles pour arriver à ses fins. On le voit crocheter la porte du bureau d’un policier avec un trombone pour emprunter un dossier indispensable à son enquête. Il est capable par contre de reconnaître le courage d’une collaboratrice qu’il va conseiller et protéger sans concession aucune. Lucia, la nouvelle venue, se révèle aussi honnête et aussi déterminée que lui quand il s’agit de trouver un meurtrier. C’est pourquoi, il va l’aider à résoudre un « cold case » qui la touche de près. Tous deux forment une équipe soudée, partageant les mêmes valeurs et la même façon de travailler. Notons aussi que, dans ce roman, Harry Bosch se montre un père soucieux, inquiet pour les fréquentations de sa fille qui le trouve souvent un peu trop intrusif.

                Et toujours en toile de fond, L.A., ses embouteillages légendaires et sa haute société au-dessus des lois, ce qui est insupportable pour le héros de Michael Connelly dont la devise est : « Tout le monde compte ou personne ».

Arcadie, Emmanuelle Bayamack-Tam

                A l’âge de six ans, Farah va vivre dans une communauté libertaire installée à la frontière franco-italienne. Sa mère, hypersensible aux ondes électromagnétiques, dépressive et intolérante à tout, intègre Liberty House car c’est une zone blanche où les nouvelles technologies sont interdites. Son père hyper-protecteur de sa femme, ne porte que peu d’attention à sa fille qui grandit à l’état sauvage dans ce refuge pour inadaptés sociaux et animaux éclopés. Dans ce lieu clos où la liberté sexuelle est de mise et où les corps n’ont de secrets pour personne, se côtoient des homos, des hétéros, des lesbiennes, des vieux, des jeunes, des gros, des beaux, des laids. Tout un échantillon d’humanité qui gravite autour du maître des lieux, Arcady, écouté, respecté mais qui n’abuse pas de son emprise. Comme lui, tous ces malmenés par la vie, sont antispécistes et végétariens. Ils sont heureux de vivre près de la nature, protégés du monde extérieur qui représente un danger.

                Farah évolue heureuse dans cet espace permissif. En toute liberté, elle découvre, à seize ans, la sexualité grâce à Arcady. Mais elle a tout de même un problème. Elle fait une visite chez la gynécologue qui détecte une malformation au niveau de son utérus et de son vagin. En quête de son identité, elle finit par assumer son corps à mi-chemin entre Sylvester Stallone et Farah Fawcett. Car la jeune fille a du caractère et, malgré l’amour fou qu’elle porte à son maître et amant, Arcady, elle n’hésite pas à s’opposer à lui, quand il ferme son havre de paix et de tolérance à un migrant qui essaie de survivre. Trahie par sa communauté, elle la quitte pour un monde qu’elle va tenter de construire plus humain et plus ouvert aux autres. Pourtant, elle défend ses anciens amis bec et ongles quand on les accuse de mauvaises intentions. Pour Farah, il n’y a jamais eu de gourou ni de secte dans ce phalanstère où la liberté individuelle a toujours été respectée.

                L’adolescente à l’identité instable porte un regard féroce sur le monde des adultes et ses contradictions. La critique acerbe de la jeune fille est toujours accompagnée de l’ironie d’Emmanuelle Bayamack-Tam qui rend cette douce utopie sympathique. A propos du naturisme, elle remarque que : « l’un des bienfaits est de dissiper toute illusion sur les ravages du temps ». Et c’est dans un humour bienveillant qu’elle présente la doyenne de 96 ans : « Mais si Dadah fuit du carafon, il lui reste assez de connections neuronales pour s’apercevoir que sa parole est dévaluée ».

Sagesse ou les leçons des Romains, Michel Onfray

                « Au pied du volcan qui gronde et menace d’exploser, savoir vivre ici et maintenant, droit, debout, vertical voilà la seule tâche qui nous incombe ». Dans ce volume de Sagesse, Michel Onfray nous propose un art de vivre. Il faut d’abord se soucier de soi. Prendre soin de son corps en mangeant sainement. Prendre soin de son esprit en pratiquant l’art de la conversation, en inscrivant la lecture et l’écriture à son programme et augmenter chaque jour son savoir. Après le travail, prendre un temps de repos, « l’otium », goûter à la beauté des paysages en sollicitant ses cinq sens. Ne pas oublier que « la vie est une fête ». Dans sa villa, au pied du Vésuve, Pline le Jeune nous donne l’exemple. Son environnement naturel et artistique est pour fait pour élever l’âme vers le sublime. On doit vivre dans le raffinement, le bon goût, l’élégance, sans perdre de vue le réel. Faire de sa vie une œuvre d’art. Quand la douleur paraît, la supporter et s’abstenir de se plaindre. Faire preuve de stoïcisme et d’épicurisme. Le sage ne se laisse pas atteindre par les coups du sort. Pour lui, le chagrin n’existe pas car il est vain et inutile. « Il faut remplir son présent avec des choses agréables afin de permettre au temps de faire son œuvre d’usure de la peine ». Au moment de la vieillesse, continuer à soigner son corps et exercer son esprit. Eloigner les passions tristes. Si le poids des ans nous fait perdre notre liberté, alors le suicide est envisageable. Mais il doit être raisonnable et non répondre aux accidents de parcours inhérents à la vie. Quant à la mort, elle n’est rien d’autre que la séparation des atomes qui nous composent, la « désorganisation de la matière ». Dès lors, il faut l’apprivoiser, « cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie ». Ne pas en avoir peur puisque «la mort est le sommeil de ce qui nous affecte ». L’enfer n’existe que sur la terre où l’homme est un bourreau pour son semblable. Mourir, c’est donc quitter les souffrances terrestres. Ne pas compter sur un arrière-monde avec des promesses d’éternité idyllique.

                Mais cultiver l’estime de soi ne doit pas faire oublier son prochain. Vivre, c’est aussi penser au bien-être de l’autre. Se pose alors la question de la procréation. « Donner la vie, c’est donner la mort qui va avec ». C’est exposer l’enfant à la souffrance, à la douleur, au chagrin, à la tristesse. Souvent, avoir des enfants répond à une attitude narcissique, au désir qu’ils nous prolongent, au besoin de vivre par procuration une vie qu’on aurait voulue pour soi. Mais, quand ils sont là, il faut « les aider à se construire comme de belles figures » et, comme le conseille Plotin, leur permettre de « sculpter leur propre statue ». Pour mener une belle existence, il est nécessaire de donner de l’importance à la loyauté et à la parole donnée. Le mensonge est insupportable surtout quand il devient sophisme dans la bouche des politiciens. Mais la « fides » concerne tout le monde : le politicien, le citoyen, l’ami.e ou l’amant.e. A propos d’amitié et d’amour, il y a peu de différence entre ces deux sentiments qui sont basés sur le respect d’autrui. Aimer, c’est construire un avenir à deux, c’est un acte volontaire où la passion n’a pas de place. L’amitié, c’est l’amour sans le corps. Elle est faite d’échange et de partage entre gens de bien. Elle doit viser à l’édification. C’est un compagnonnage dans les coups durs de la vie. Il convient de réconforter et de consoler son ami dans les moments difficiles.

                Au-delà de l’espèce humaine, il s’agit aussi de préserver le monde qui nous entoure, en adoptant une attitude écologique. Nul besoin de consommer à outrance. Pour la nourriture, entre l’orgie et l’ascèse, il faut choisir un juste milieu. Manger avec plaisir tout en ayant une alimentation frugale qui privilégie les produits sains, de saison et de proximité. Ne posséder que ce qui est proche, utile et durable. Conserver une juste relation avec les biens du monde, sans en devenir esclave. En société, un esprit de justice est nécessaire. Chacun a sa place, sans oublier les travailleurs des champs qui vivent en harmonie avec le cosmos, loin de la corruption des villes souvent obstacles à la philosophie. La contemplation de la terre et du ciel leur permet de trouver la paix et de vivre une vie bonne, contrairement à certains péroreurs qui mènent une existence à l’opposé des théories qu’ils développent dans leurs livres.

                Voilà ce que Michel Onfray a retenu de la philosophie romaine. Elle lui a appris comment se comporter face à une civilisation qui menace de s’effondrer. Il rejette le monde grec qui renvoie à des idées, pour adopter le modèle romain qui lui, est ancré dans la réalité. Fidèle à lui-même, Michel Onfray n’est pas toujours objectif dans ses démonstrations. Sa caricature des gentils Romains et des méchants Grecs est parfois excessive. Nul doute que les Romains ne sont pas aussi exemplaires qu’il veut bien le dire. La religion est aussi son cheval de bataille habituel. Fondée sur des mythes imaginaires, elle permet à l’homme de conjurer la peur de la mort. Il règle ses comptes encore une fois avec historiens et philosophes qui ne partagent pas ses idées. Mais il sait se montrer élogieux avec certains, que ce soit des contemporains comme Pierre Vespérini ou Lucien Jerphagnon, son maître ou des personnages plus anciens comme Caton ou Lucrèce. Abstraction faite de ces défauts qui font sa personnalité, on ne peut que rendre hommage à son immense travail documentaire et à sa culture encyclopédique qui lui permet de citer de larges extraits de textes anciens pour étayer sa pensée. On salue la fluidité de son style, même s’il emploie parfois des termes philosophiques pour préciser une idée ou des anachronismes pour plus de clarté. Il ose, en effet, parler de « filières courtes » pour évoquer la façon dont les Romains se nourrissaient. Sensible aux douceurs de la campagne, il nous transporte dans l’univers bucolique de Pline le Jeune et son écriture en devient poétique. Au bout de la lecture de ce troisième opus de la trilogie sur sa Brève encyclopédie du monde, on n’a qu’une envie, c’est d’endosser avec le philosophe « l’élégance existentielle » qu’il prône.

L’automne à Cuba, Leonardo Padura

                L’enquêteur cubain de Leonardo Padura, Mario Conde dit Le Conde, a posé sa démission après la mise à pied de son supérieur et ami, le major Rangel. Il noie ce changement de vie dans l’alcool et veut désormais se consacrer à l’écriture. Mais le nouveau chef Molina vient le chercher et insiste pour qu’il mène une dernière enquête sur le meurtre de Miquel Forcade Mier, un Cubain avec un passeport américain, dont le corps castré vient d’être découvert sur la plage. Exilé en Espagne puis à Miami, ce dernier est revenu sur son île, officiellement au chevet de son père malade. Mais est-ce la véritable raison ? Le mobile du meurtre pourrait bien remonter à sa fuite à l’étranger et à son ancienne profession qui consistait à exproprier les biens des riches. En fouillant dans le passé de la victime, le Conde découvre que Miguel et ses amis ex-ministres ont acquis des fortunes illégalement lors de la redistribution révolutionnaire engagée par le gouvernement et qu’ils ont participé à la corruption de cette société en accentuant l’injustice sociale. Il semble que Miguel Forcade ait été mêlé à un trafic de faux tableaux, quand des œuvres de Matisse, de Cézanne ou de Lam étaient abandonnées par la bourgeoisie fuyant le régime. Dès lors beaucoup de personnes auraient pu souhaiter sa mort.

                Quel rôle son entourage proche a-t-il joué dans son assassinat ? Le Conde est sûr que sa jeune femme lui cache des éléments importants de sa vie tout comme son ex-amant, toujours présent à ses côtés. Le père de la victime détient-il la clé du mystère ? Il connaît en tout cas le secret du bouddha en or, datant de la dynastie chinoise des T’ang qui est passé de mains en mains, de pays en pays jusqu’à finir enterré dans le patio de la maison familiale. Peut-être y a-t-il un lien avec la disparition de son fils dont il veut découvrir le meurtrier. Ce vieil homme, proche de la mort, amoureux des plantes et de musique classique, est un personnage attachant qui détonne face au cynisme et aux manœuvres de son fils.

                Pour résoudre cette enquête, le Condé est entouré d’un groupe d’amis qui le soutiennent, qui jamais ne l’abandonnent et qui participent à ses nombreuses beuveries car le rhum est omniprésent à Cuba. Même si le jeune inspecteur se révèle souvent ingérable, têtu, de mauvaise foi, désabusé, il possède d’indéniables qualités. Fidèle en amitié, il est amoureux de sa ville dont il se plaît à admirer l’architecture avec ses balcons en fer forgé et ses façades témoins d’un riche passé mais malheureusement abîmées et délaissées. Autre personnage important du livre, Félix, l’ouragan qui accompagne le héros dès les premières pages et qui se déchaînera à la fin. Cet ouragan purificateur arrivera-t-il à balayer les vieux démons de Mario Conde ?

                Beaucoup de questions sont posées dans ce roman policier qui est aussi une réflexion métaphysique sur le sens de l’existence, le refus de la routine et de l’asservissement, la peur que les sentiments ne soient édulcorés avec le temps. Avec en toile de fond, la société cubaine que Leonardo Padura résume en une phrase : Candido « gagnait sa vie en profitant des carences et de l’inefficacité de l’état ».

Les Furtifs, Alain Damasio

                On a beaucoup parlé de la sortie du dernier livre tant attendu d’Alain Damasio. De nombreuses interviews révélaient un auteur éminemment sympathique et développant des idées tout à fait séduisantes sur le monde d’aujourd’hui et de demain puisque l’action se passe en 2040. Tout cela laissait présager une lecture passionnante des Furtifs. Et, en effet, le sujet du roman est intéressant. Tishka, la fille de Lorca, a disparu. Lorca est séparé de sa femme Sahar. Elle, pense que leur fille est morte. Il croit en son retour. D’après lui, ce sont les Furtifs qui l’ont enlevée. Les Furtifs sont des créatures que l’on ne voit pas mais que l’on repère en captant les sons qu’ils produisent. Ils ont la particularité de se transformer en statue de céramique quand ils meurent. Lorca va donc devenir chasseur de Furtifs pour retrouver sa fille. Voilà pour l’intrigue. On vit dans un monde policé, hyperconnecté, sous surveillance constante. On est suivi grâce à une bague. Les capteurs et les drones sont partout. Dans les cafés, convivialité zéro. L’individu est isolé : il ne voit que l’écran qui est devant lui et n’entend que le son qui sort de son casque. Les villes sont aux mains de multinationales : Orange est propriétaire d’Orange, LVMH de Paris, Auchan de Lille, Warner de Cannes. Tout acte est enregistré et connu de tout le monde. Tout est sous contrôle.

                Tous les ingrédients sont là pour faire une bonne dystopie politique. Mais, pour une personne qui n’est pas familiarisée avec la littérature de fantasy ou de science-fiction, la chasse aux Furtifs devient vite fastidieuse. On a l’impression d’assister à un jeu vidéo qui n’en finit pas. La lecture fut laborieuse et abandonnée à la page 170. Dommage, car Alain Damasio nous offre de belles trouvailles dans des phrases d’une force et d’une vérité incroyables. A propos de nos certitudes : « ce qui brise la familiarité en nous, déconstruit nos certitudes et par là nous jette hors de nos égocentres vers l’inexploré ». Et, en cette veille de fête des pères : Papa !! « C’est fou la force de ce mot. C’est un coup de feu à bout portant avec une balle d’amour dans la bouche. Ça te dit que tu existes comme tu n’as jamais existé pour personne […] Plus jamais seul. »

                Ne pas décourager pour autant les amateurs de ce genre littéraire qui trouveront assurément un univers à la hauteur de leurs attentes.

Nous l’Europe – banquet des peuples, Laurent Gaudé

                Poème épique qui raconte l’histoire de notre continent, riche d’un passé tour à tour cauchemardesque et lumineux. Notre peuple a connu tant d’événements qui ont bouleversé sa vie. L’industrialisation avec l’exploitation des hommes et les cadences infernales. Le travail inhumain dans les mines. Les villes redessinées par Haussmann qui déloge la populace du centre. Les compétitions insensées des pays aux expositions universelles. Toujours plus vite. Toujours plus fort. L’entente cordiale de ces mêmes pays quand il s’agit de partager le gâteau de l’Afrique. L’Europe en guerre avec ses corps mutilés. Un peu de répit quand Paris est une fête avec ses peintres, ses poètes, ses écrivains et ses musiciens. Puis, retour de la guerre. Les juifs fuient l’Allemagne. Les Républicains espagnols sont sur la route de la Retirada. La famine chasse les Irlandais de chez eux. Les Indésirables sont parqués dans des camps, les villes bombardées. Et toujours des héros qui résistent malgré les frontières qui se dressent et séparent les familles. Vent de liberté en 68. La jeunesse veut du changement, du rêve. L’Estaca de LLuis LLach chante l’espoir, l’espoir de faire tomber les généraux au Portugal, en Espagne, en Pologne, en Grèce. C’est la chute du mur de Berlin. Et pourtant, après la joie, de nouveaux conflits se présentent. La Yougoslavie est en sang dans l’indifférence des pays voisins.

                Sur quel socle allons-nous construire l’Europe riche d’une diversité de paysages, de cultures, de religions, si ce n’est sur l’humanisme et la fraternité ? Notre mission : apporter des idées neuves. Inviter l’utopie et la colère. Créer une nouvelle Europe plus humaine, plus solidaire, plus juste où règneront l’audace, l’esprit et la liberté. Avec ce plaidoyer pour une Europe des peuples, nous retrouvons l’empathie de l’auteur pour les miséreux et sa colère contre tous les exploiteurs sur lesquels il nous invite à cracher. En ces jours d’élections européennes, il faut lire ce texte poétique de Laurent Gaudé qui est bien plus convaincant que tous les discours des politiques pour tenter de nous conduire aux urnes.

La vraie vie, Adeline Dieudonné

                Roman très noir où la violence est le lot quotidien de la famille de la narratrice, âgée de 11 ans au début du livre. Un père ivrogne, brutal, chasseur invétéré qui collectionne ses trophées de chasse dans une pièce de la maison. Une mère entièrement soumise à son mari qui est devenue une « amibe » sous les coups répétés qu’elle subit. Seul son attachement à ses chèvres lui permet de rester debout. Un petit frère de sept ans qu’elle protège et avec lequel elle entretient une relation fusionnelle jusqu’au jour où un accident vient briser les liens qui les unissaient. Le marchand de glaces, qui adoucissait leurs journées, meurt, le visage emporté par l’explosion du syphon à chantilly. Le traumatisme est sévère pour les deux enfants. Gilles, le garçon, devient mutique, indifférent à tout et se laisse envahir par la sauvagerie de la hyène qu’il se plaît à contempler dans le musée de son père. Ce qui fait dire à sa sœur qu’il a la tête pleine de vermine. La fillette, elle, réagit en décidant de devenir une nouvelle Marie Curie. Elle se plonge à corps perdu dans la physique pour inventer une machine à remonter le temps qui effacerait sa vie actuelle trop cruelle et trop dure à supporter, pour l’emmener vers « la vraie vie » et surtout pour retrouver le sourire de son petit frère. Gilles, au grand désespoir de sa sœur, se rapproche de plus en plus de son père qui l’inscrit à un stand de tir. Il se met alors à exterminer les chats et les chiens du quartier et à torturer le bouc de sa mère. Il s’éloigne de plus en plus de sa sœur, jusqu’à participer à la terrible partie de chasse nocturne organisée par son père et ses amis, où la proie n’est autre que la narratrice. Il ne retrouve sa part d’humanité, qui résistait encore au fond de lui, qu’au moment où le père frappe avec la plus féroce sauvagerie sa sœur, ce qu’il ne peut supporter. Alors, le petit frère retrouve le sourire et une nouvelle vie sans le père.

                Au milieu de l’horreur des violences domestiques, quelques havres de douceur malgré tout pour la narratrice. Monica, la voisine, qui l’accompagne dans ses rêves. Le professeur Pavlovic qui lui donne des cours de physique. La famille où elle fait du baby-sitting et où le père lui offre le réconfort physique que son corps attendait. Ces personnages ainsi que l’amour qu’elle porte à son frère donnent à la jeune fille la rage de se battre pour sortir d’une situation étouffante et mortifère.

                C’est un roman glaçant que nous livre Adeline Dieudonné avec des scènes d’une cruauté insoutenable. La plume est belle et l’auteure excelle notamment dans l’art des portraits qu’elle campe en une touche, à l’aide de quelques mots imagés et évocateurs. En voici deux exemples : « Il semblait avoir poussé de travers, au gré de ses caprices ». « Il était pâle et grassouillet, comme si on l’avait incubé dans une bouteille de coca ».

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