Le Dieu des petits riens, Arundhati Roy

                Le roman commence avec le retour de Rahel, 31 ans, dans la maison de son enfance, à Ayemenem, petite ville du Kérala, à deux heures de Cochin. Elle revient à la demande de Baby Kochamma, sa grand-tante, qui a la garde de son frère jumeau, Estha. Cette responsabilité lui pèse, car le jeune homme, à la suite d’un traumatisme, a cessé de parler et ne communique plus avec personne. C’est une « bulle de silence portée par un océan de bruit » dont elle voudrait se débarrasser. Les souvenirs affluent, de façon un peu anarchique, à la conscience de Rahel, « des petits riens » qui ont fait les beaux jours de son enfance, mais aussi des événements dramatiques qui ont bouleversé la vie de la famille. Quel est le mystère qui entoure le mutisme d’Estha et la noyade de la cousine, Sophie Mol, tellement dorlotée par son entourage ? L’auteur va nous faire découvrir la réalité par de nombreux retours en arrière et par la mise en place progressive des personnages qui ont joué un rôle dans cette histoire.

                Il y a Ammu, la mère des jumeaux qui a divorcé de son mari alcoolique, après la naissance des enfants, et qui a été rejetée par la famille pour avoir ensuite aimé un intouchable. Il y a les grands-parents, propriétaires d’une conserverie de condiments, de confitures et de sirops : Pappachi, entomologiste respecté par les Blancs auxquels il porte une admiration servile, mais qui a recours à la violence dès qu’il revient dans son foyer ; Mammachi, la grand-mère battue par son mari qui reporte un amour inconditionnel pour son fils Chacko à qui elle pardonne ses nombreuses incartades auprès des ouvrières de l’usine, sous prétexte qu’il a des « besoins masculins ». Chacko, l’oncle de Rahel, a fait un mariage éclair avec une Anglaise, Margaret, mère de sa fille, Sophie Mol, qui revient auprès de lui après la mort accidentelle de son second mari. Rahel, mal aimée par sa mère, qui lui préfère son frère, et par sa grand-mère, qui préfère sa cousine, se rapproche de Velutha, un intouchable, au début sous la protection des Kochamma, mais bien vite banni quand il participe à une manifestation marxiste et quand il devient le coupable idéal qui sauvera l’honneur de la famille.

                L’autre personnage important du livre, c’est le Kérala où Arundhati Roy a vécu auprès de sa mère quand elle était enfant et où les églises côtoient les drapeaux communistes. Dès les premières lignes du roman, nous baignons dans l’atmosphère « lourd[e]et fruité[e] » de cet état du sud de l’Inde, avec ses corneilles omniprésentes, ses bananes rouges, ses mangues et ses jaques éclatés. On roule sur la route de Cochin au milieu des rizières et des hévéas. La nature est généreuse, dans les marais et les canaux du Kérala, bordés de cocotiers, de caramboliers, de toutes sortes d’arbres qui poussent à profusion. Les oiseaux y vivent nombreux : les anhingas croisent les aigrettes, les cormorans, les cigognes, les grues, les hérons. Que dire du fleuve qui joue un rôle primordial puisqu’il est le lieu de la noyade de Sophie Mol mais c’est aussi, pour les jumeaux, le terrain de jeu où ils pêchent, se baignent, naviguent auprès des cabanes au toit de chaume et des palissades en feuilles de palmier tressées. Le sentimentalisme est vite balayé par l’auteur qui reconnaît la pollution de l’eau où on lave le linge, les casseroles, où on fait sa toilette et où l’on y défèque.

                Arundhati Roy n’est pas toujours tendre avec son pays. On sent son attachement au Kathakali, spectacle de chants et de danses où les acteurs au visage peint et aux « jupes tourbillonnantes » racontent, du crépuscule à l’aube, des épisodes de légendes anciennes qui ont forgé ce peuple et où la gestuelle et l’expression du visage expriment tous les tourments de l’âme. Pourtant, elle déplore l’emprise du tourisme qui dénature ce théâtre dont la durée est passée de plus de six heures à vingt minutes pour ne pas lasser les étrangers avides d’exotisme et de folklore. Ces étrangers pour lesquels on a construit des hôtels cinq étoiles à côté de bidonvilles soigneusement cachés. Il ne faut pas oublier qu’Arundhati Roy est une écrivaine militante, une pacifiste qui se bat pour l’environnement et les droits de l’homme. Le Dieu des petits riens est aussi un violent réquisitoire contre le système des castes. La victime de son livre est Velutha, un intouchable dont le père a connu l’époque où ces « parias » n’avaient pas le droit de toucher les personnes des autres castes, où ils devaient balayer à reculons, pour effacer l’empreinte de leurs pas et où on leur interdisait d’emprunter les routes et les chemins publics. Arundhati Roy s’engage également pour défendre la cause des femmes, en présentant, dans son roman, de belles figures féminines. Bien sûr, il y a encore les femmes battues incarnées par la grand-mère qui est entièrement soumise à son mari et qui accepte son sort, conditionnée par la société patriarcale dans laquelle elle vit. Il y a la grand-tante devenue méchante et égoïste après un amour idéalisé et déçu. Mais, l’auteur met en scène aussi des femmes courageuses et rebelles qui se libèrent du fardeau de la tradition indienne. C’est Ammu, la mère, qui assume son amour pour un intouchable ou sa fille, Rahel, qui déjà enfant s’était fait renvoyée de l’école catholique pour perversion puis pour avoir fumé et qui, adulte, quitte son mari qu’elle n’aime pas. Même chose pour la tante anglaise qui divorce par amour pour un autre.

                Toute cette richesse du récit est soutenue par un style efficace quand il s’agit de dénoncer et plus exubérant, avec des énumérations d’insectes ou de plantes, à l’image de la luxuriance de la végétation tropicale, pour décrire la nature. C’est un roman touffu, avec des retours en arrière incessants et de nombreux personnages qui apparaissent à diverses époques de la vie. Mais, l’auteur prend soin de semer, tout au long du texte, des petits cailloux qui prennent sens dans la suite du récit et qui annoncent la tragédie finale. Un beau roman qui nous plonge dans la moiteur d’un pays attachant toujours fidèle aux coutumes ancestrales mais engagé aussi dans une lutte pour imposer une société plus juste et plus humaine.

De l’âme, François Cheng

                Dans cet ouvrage, François Cheng répond en sept lettres à une mystérieuse correspondante, « étonnamment belle », rencontrée trente ans plus tôt dans le métro, puis perdue de vue, puis retrouvée. A son injonction : « Parlez-moi de l’âme », l’écrivain philosophe remarque que, de nos jours, on ne parle plus de l’âme qui est devenue « un vocable désuet » et qu’on risque de paraître « ringard », en lui consacrant cent cinquante pages. Il va pourtant tenter de répondre en la définissant par rapport au corps et à l’esprit.

                Le corps, avec ses organes, est indispensable au fonctionnement de la vie. Le rôle de l’esprit est central car il régit le domaine du savoir et de l’organisation sociale. Mais, l’âme est essentielle car elle est le siège des sentiments, de la sensibilité (émotion, affects, amour). Elle constitue la part la plus intime de chacun. Quand l’âme humaine entre en résonnance avec l’âme universelle, on atteint la création artistique. Elle est en communion avec une certaine transcendance. L’esprit et l’âme sont intimement liés, mais François Cheng déplore que l’esprit soit trop souvent mis en avant dans notre société. Il fait remarquer à son amie que l’art élève l’âme et il donne des exemples de tableaux, de poèmes, de morceaux de musique qui ne peuvent laisser insensibles. Il fait part de son émotion devant certaines œuvres ou même devant la beauté d’un paysage. Il va même plus loin et il affirme que si l’on sait partir à la découverte des trésors de l’âme, on pourra supporter la noirceur du monde. « Les chercheurs du vrai et du beau savent que sur la Voie, la souffrance est un passage obligé par lequel on peut atteindre la lumière. »

                Encore une fois, en redonnant à l’âme la place qui lui est due, François Cheng rend hommage à la beauté de la vie. C’est le philosophe qui parle dans ces lettres où il développe ses arguments. Mais, le poète ne peut s’empêcher d’intervenir dans le texte lui-même ou dans les petits poèmes qui parsèment les lettres et qui résument l’art de vivre qu’il veut nous faire partager.

A bout de soif,
Une gorgée d’eau ;
Toute mort est vie :
Désert-oasis.

Un iris
Et tout le créé justifié
Un regard
Et justifiée toute la vie.

Les Indiens, voix multiples, Arundhati Virmani

                A travers des témoignages d’Indiens d’aujourd’hui, on appréhende un peu mieux ce qu’est réellement l’Inde contemporaine, loin de tous les clichés. L’Inde affiche des réalités multiples qui vont de l’ascétisme des fakirs à l’érotisme des sculptures. Les traditions sont toujours très prégnantes dans la vie de tous les jours et elles cohabitent avec les technologies de l’information et de la communication dont le temple se trouve à Bangalore, véritable Silicon Valley indienne. Les castes existent toujours et s’apparentent à la hiérarchie traditionnelle : tout en haut se trouvent les prêtres (brahmanes), puis les guerriers, les commerçants, les travailleurs et enfin, tout en bas, les intouchables. Même s’ils se traitent parfois sur internet, les mariages sont toujours arrangés et se font à l’intérieur d’une même caste. Le quotidien est fait de rituels et de prières. Souvent la femme reste au foyer et elle a bien du mal à acquérir sa liberté, face à un état d’esprit encore réactionnaire. Le conservatisme et la bien-pensance sont très ancrés dans la société. Et quand la jeunesse essaie d’imposer de nouvelles manifestations occidentales, comme la fête de la Saint Valentin par exemple, c’est ressenti comme un affront à la culture indienne.

                L’Inde est une terre de spiritualité où coexistent différentes religions. L’hindouisme, le bouddhisme, le jaïnisme, le sikhisme sont les principales. La non-violence gandhienne inspire encore quelques mouvements revendicatifs, mais les violences de tous ordres sont omniprésentes dans l’histoire indienne : communautaires, ethniques, politiques, domestiques, sexuelles. Les tensions religieuses sont fréquentes entre hindous et musulmans et la violence faite aux femmes fait la une de l’actualité. Il est vrai qu’aujourd’hui, cette brutalité est plus visible grâce à internet. Si le sport est peu représenté, le pays se distingue dans le domaine des arts. On connaît le succès des films bollywood et on commence à voir une percée de la peinture indienne, souvent engagée, qui mêle héritage et actualité. Le thé au gingembre et à la cardamone, le chai, boisson nationale est apprécié des touristes et des étrangers et l’Inde en est un des plus gros exportateurs du monde après la Chine.

                Mais, à côté de ce dynamisme, l’Inde reste le pays des inégalités, surtout en ce qui concerne la santé et l’éducation. La pauvreté et la malnutrition touchent un tiers de la population, même si la croissance tourne autour de 5 à 6 %. Pourtant, l’Inde fascine par sa diversité des religions, des langues, des cuisines et des paysages.

Petit pays, Gaël Faye

                Le petit pays de Gabriel, double de Gaël Faye, c’est le Burundi où il a vécu dans son enfance et son adolescence, aux côtés d’un père français et d’une mère rwandaise, réfugiée dans le pays voisin à cause de la guerre féroce qui oppose Hutu et Tutsi. Guerre fratricide et absurde puisque, comme l’explique l’auteur dans le prologue, les deux ethnies ont le même pays, la même langue et le même dieu. Ce qui les différencie, c’est… le nez épaté chez les uns, plus fin chez les autres ! Quand la même violence s’installe au Burundi, le père envoie son fils et sa fille dans une famille d’accueil, en France, où ils vivent dans une cité, à la périphérie de Paris. Le narrateur raconte sa difficulté d’intégration en tant que métis. Il supporte mal les questions rituelles sur son identité et, chaque fois qu’une fille lui demande de quelle origine il est, il s’obstine à répondre : « Je suis un être humain ». Tiraillé entre ses deux cultures, il a parfois la nostalgie de l’Afrique, de ses paysages somptueux, aux oiseaux colorés, aux fleurs et aux plantes exotiques : hibiscus, jacarandas, orchidées, bougainvilliers, frangipaniers. Il se souvient des jeux insouciants avec ses copains de l’impasse. Avec eux, il nage dans la rivière, il pêche, il joue au foot, il vole des mangues dans les jardins des voisins. La musique et la danse s’invitent aux anniversaires.

                Mais, cette joyeuse bande subit aussi les coups d’état à répétition et les enfants deviennent cruels, à l’image de la violence du pays. Gabriel s’éloigne un temps de l’univers étriqué de l’impasse et il s’évade loin de la guerre, en se plongeant dans les livres que lui fait découvrir sa voisine. La lecture devient un exutoire et une passion. Pourtant, la guerre le rattrape quand sa mère revient dévastée du Rwanda où elle a vu toute sa famille assassinée. Elle sombre dans la folie et, dès lors, il sera difficile à Gabriel de rester neutre. Il commet un acte irréparable avant de partir en France, marqué à jamais par les atrocités qu’il a vécues. « Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. » Malgré tout, à trente-trois ans, il retourne dans son pays d’origine meurtri par quinze années de guerre.

                Pas de lamentation, pas de haine dans ce roman en grande partie autobiographique où Gaël Faye peint les massacres qui ont jalonné son enfance. De l’émotion, certes, quand ses proches sont touchés. Mais aussi, de la dérision et de l’humour. Nous avons droit notamment au récit savoureux de la circoncision des jumeaux, les voisins et amis de Gabriel. Et puis, son texte est toujours soutenu par une langue colorée, imagée (« Quand j’étais haut comme trois mangues », « Il y avait la satisfaction des Rolling Stone sur son visage ») et d’une fraîcheur étonnante, peut-être proche du rap qui est devenue sa musique refuge. Pour parler de la vie toute tracée de ses parents, après leur mariage, il résume : « C’était tout vu. Y avait plus qu’à ! Aimer. Vivre. Rire. Exister. Toujours tout droit, sans s’arrêter jusqu’au bout de la piste et même un peu plus. »

Une chanson douce, Leila Slimani

                Le dénouement se trouve à la première page : deux enfants sont assassinés par leur nounou. Plus de suspense. L’auteur va s’employer à mettre en place les personnages et à les regarder évoluer. Voilà donc la famille Massé, Paul, Myriam et leurs deux enfants, Mila et Adam. Myriam, après deux grossesses, s’est occupée de ses enfants, mais elle envisage maintenant de reprendre son travail d’avocate qui lui manque. Le couple recherche donc une nounou et, après plusieurs entretiens, ils tombent sur la perle rare : Louise, qui a d’excellentes références et que les enfants adoptent tout de suite. Elle est parfaite pour organiser les anniversaires des enfants, partager leurs jeux, pour les faire rire, les endormir, mais aussi pour faire le ménage et la cuisine. Elle s’installe peu à peu dans la famille et sait se rendre indispensable. Myriam, qui a une confiance totale en elle, peut s’adonner entièrement à son travail. Mais, progressivement, un malaise s’installe entre employeurs et employée qui prend des initiatives pas toujours appréciées, par le père, quand elle maquille à outrance la petite fille, ou par la mère, quand elle oblige les enfants à manger les derniers morceaux d’une vieille carcasse de poulet récupérée dans la poubelle. Louise ne supporte pas le gaspillage. Pourtant, ils passent outre, tant les enfants lui sont attachés et tant leur entourage est en admiration devant ses prouesses.

                Comment donc a-t-elle pu arriver à commettre cet acte odieux ? Si l’on grattait un peu la carapace derrière laquelle Louise se protège, on découvrirait une personnalité beaucoup plus complexe et une sensibilité à fleur de peau, générées par le monde sordide dans lequel elle vit. Elle subit un mari violent et irresponsable. Sans travail, il se lance dans la procédure qui devient une addiction, qui le ruine et qui laisse des dettes impossibles à acquitter par Louise, quand il meurt. Elle doit affronter sa fille, de père inconnu, qui perd pied à l’adolescence et qui quitte la maison. On découvrirait aussi que sa fille est toujours passée après les enfants que Louise garde et que, dès huit ans, elle aidait sa mère à langer les bébés. Comment, dès lors, ne pas voir le décalage entre les deux mondes dans lesquels elle navigue : son minuscule studio insalubre et sans charme dont elle n’arrive pas à payer le loyer et où elle cache sa solitude et l’appartement de rêve où règne l’ordre, l’argent et l’amour ? Comment, dès lors, Louise peut-elle brider cette violence latente qui l’habite et qui est décuplée par les différentes humiliations qu’elle subit au contact des bourgeois dont elle partage la vie ? Etait-il souhaitable de l’inviter à un repas entre amis où elle ne peut que se tenir à l’écart d’un milieu dont elle ne détient pas les codes ? Etait-ce indispensable de l’amener en vacances sur l’île paradisiaque de Sifnos, dans les Cyclades, où elle ne se lasse ni des paysages, ni de la vie indolente qu’elle découvre, si bien qu’elle rêve de s’y installer ? L’écart se creuse et la haine s’installe.

                 L’habileté de l’auteur consiste à instiller, au fil des pages, quelques signes qui nous entraînent vers l’irréparable. Pour cela, elle fait intervenir des personnes extérieures qui dévoilent un autre aspect de son caractère et des réactions qui surprennent. Et, lorsqu’il arrive à la fin du roman, le lecteur n’excuse pas l’acte de Louise, mais il comprend que, derrière une façade bienveillante et angélique, se cachait un être en souffrance, plein de ressentiment, mais aussi démoniaque.

Continuer, Laurent Mauvignier

                C’est l’histoire bouleversante d’une mère qui voit son fils adolescent sombrer dans la délinquance et qui décide de le sauver en abandonnant tout, derrière elle, et en l’entraînant dans une randonnée à cheval à travers les montagnes du Kirghizistan. Samuel déteste sa mère, mais il la suit car il n’a pas d’autre choix et qu’il aime les chevaux. Tous deux doivent franchir bien des obstacles, au cours de cette odyssée extravagante : l’agression de brigands, l’hostilité des paysages, la rudesse du climat. Mais, ils devront surtout affronter leurs propres démons. Sybille, la mère, revit ses échecs passés et elle est engluée dans un sentiment de culpabilité vis-à-vis de son fils qu’elle se reproche de n’avoir pas su aider. Samuel, lui, se sent rejeté, mal aimé, inutile et sa souffrance se transforme en haine contre les autres et surtout contre sa mère. S’il commence à apprécier le spectacle du soleil couchant derrière les montagnes et les courses à cheval aux côtés de sa mère, il ne supporte pas de la partager avec d’autres et s’irrite contre la complicité dont fait preuve Sybille avec les nomades ou les touristes qu’ils rencontrent, au cours des soirées sous les yourtes.

                Mais, comme on est dans une fiction, l’inévitable arrive, qui fait basculer la situation et qui va entraîner la rédemption de Samuel. Après une course-poursuite qui conduit sa mère à l’hôpital, dans le coma, et aidé par le journal qu’elle tenait, trouvé dans ses bagages, il se rend compte que leur incompréhension réciproque s’est nourrie de malentendus et de non-dits. Il est maintenant prêt à partager les valeurs défendues par sa mère : « le respect des autres, de soi, le rejet du superficiel, de la vanité, du mensonge. » Après le rejet, c’est de l’admiration qu’il éprouve pour sa détermination, son obstination et son énergie. Désormais, il va prendre soin d’elle et il va « continuer » sa route avec elle, tous deux accompagnés par la musique de David Bowie qu’ils ont en commun.

                Laurent Mauvignier souligne bien que le mal-être de Samuel est aussi celui de notre société contemporaine qui a tendance à se replier sur elle-même et à devenir de plus en plus xénophobe. Peut-être un jour comprendra-t-elle, comme le jeune garçon, que « aller vers les autres, c’est pas renoncer à soi » et si l’on croit « que les autres sont seulement des dangers, alors on est foutu. »

Les neuf visages du cœur, Anita Nair

                Les « neuf visages du cœur », ce sont les neuf émotions que les acteurs du kathakali, théâtre du Kerala au sud de l’Inde, doivent exprimer au cours du spectacle. Il s’agit de l’amour, du mépris, du chagrin, de la fureur, du courage, de la peur, du dégoût, de l’émerveillement et de la paix. Chaque chapitre de ce livre est consacré à l’un de ces sentiments qui illustrent l’évolution des personnages du roman. Les personnages principaux sont Radha et Shyam qui accueillent, dans leur hôtel, Chris, un écrivain anglais affublé d’un violoncelle. Chris doit écrire un guide de voyage et interviewer l’oncle de Radha, Koman, célèbre danseur de kathakali. Ce vieux célibataire, passionné par son art et soucieux de préserver sa liberté, n’a jamais fait de confidences à personne. Or, voilà qu’il se livre à un inconnu plus facilement qu’il ne le croyait lui-même, qu’il lui délivre des secrets de famille, sous la pression de sa nièce et de son mari. Il est, en fait, le garant des histoires familiales et des légendes de son pays. Il raconte les amours de ses parents, les siennes, et comment le kathakali a pris toute la place dans son existence. En égrenant ses souvenirs, les traditions indiennes se dévoilent peu à peu. Dans les usines, il est d’usage de faire la lecture aux ouvrières mais chacun doit rester à sa place. Les relations entre les différentes castes sont mal vues. Du temps des parents de Koman, les mariages étaient arrangés. Ils devaient se faire dans une même communauté religieuse sous peine de se briser. Les femmes vivaient dans une cage, loin des rues animées des villes, sans que la brise marine puisse caresser leur visage caché derrière la burqa. Elles souffraient de cet isolement et leur désobéissance entraînait de sévères et douloureuses punitions.

                Pourtant, dans la famille de Koman, il y a des figures féminines fortes, défiant l’autorité parentale et maritale et s’émancipant des traditions pesantes et anachroniques. Comme sa mère qui a rompu avec sa famille par amour ou comme sa nièce, Radha, qui se lance dans une liaison adultère avec le jeune touriste, Chris. Radha s’ennuie dans son quotidien sans intérêt et étriqué, où son mari la confine à son rôle de femme au foyer, fier d’avoir une épouse belle, élégante et intelligente. Dans sa jeunesse déjà, elle était tombée amoureuse d’un homme marié puis s’était faite avortée quand elle s’était retrouvée délaissée. Et c’est en femme libre et indépendante qu’elle quittera son mari et son amant, à la fin de cette histoire, alors qu’elle s’apprête à donner la vie. Radha a envie de passion, de culture et de liberté, contrairement à Shyam, trop sensible au monde des apparences, du pouvoir et de l’argent, mari quelque peu caricatural.

                L’originalité de ce roman tient dans sa structure. Le kathakali est un spectacle complexe. L’auteur nous initie à cet art, en lui donnant vie à travers ses personnages qu’elle nous fait approcher au plus près, en alternant leurs points de vue sur l’histoire qui est en train de se dérouler.

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Haruki Murakami

                Murakami est à la fois un marathonien et un écrivain, et ces deux fonctions semblent indissociables dans sa vie, d’autant plus qu’elles comportent de nombreuses similitudes. La course et l’écriture exigent les mêmes qualités : le talent, la concentration, le travail, la persévérance. « Se consumer au mieux de l’intérieur de ses limites individuelles, voilà le principe fondamental de la course, et c’est aussi une métaphore de la vie – et, pour moi, une métaphore de l’écriture. »

                Quand il consigne ces écrits, entre l’été 2005 et l’automne 2006, l’auteur est installé à Hawaï où il s’entraîne quotidiennement pour le marathon. Il commence son autobiographie en racontant comment il est devenu écrivain. Après ses études, il tient un club de jazz au Japon. A trente ans, il écrit un premier roman : Ecoute le chant du vent, puis un deuxième, en 1973, Pinball. Pendant un certain temps, il mène de front les deux métiers. Puis, il ferme le bar, pour se consacrer entièrement à l’écriture. De nouveaux romans paraissent, La course au mouton sauvage, La ballade de l’impossible, jusqu’aux derniers qui ont fait sa notoriété en France notamment. Sa vie s’accélère et se partage entre les Etats-Unis et son pays d’origine. Le rythme de ses journées est impressionnant. Ecriture de fictions bien sûr, mais aussi cours dans une université américaine, traductions, divers écrits et direction d’une entreprise au Japon. Une bonne hygiène de vie s’impose pour mener à bien ces diverses activités : emploi du temps rigoureux, alimentation saine, exercice physique régulier. Et, malgré tout, il est encore réceptif au changement des saisons en Nouvelle Angleterre où il séjourne de temps en temps, et où il observe la vie qui anime les berges de la Charles River, le long de laquelle il court. L’entraînement quotidien ne lui suffisant pas, il s’impose des défis, par exemple la course d’Athènes à Marathon, sous un soleil de plomb, seul, au milieu de la circulation. Ou encore l’ultra-marathon (100 km), au nord du Japon. Sans oublier le marathon mythique de New-York qu’il ne manquerait pour rien au monde.

                Le récit de ses exploits sportifs est parfois un peu technique, mais il n’est jamais ennuyeux car Murakami analyse ses sensations et ses réactions, avant, pendant et après ses courses. Extrême souffrance, moments de doute, soulagement et bonheur à l’arrivée qui lui redonnent confiance en lui, prostration psychique et espèce de blues du coureur une fois libéré. Autant d’impressions et de sentiments qui s’appliquent au travail du romancier. L’écriture est difficile, nous dit-il : « Je dois graver le roc à l’aide d’un burin, à la main, assidûment, creuser un trou profond avant de découvrir la source de la créativité. » Murakami est un écrivain laborieux qui n’attend pas passivement l’inspiration. Sa langue est travaillée et jamais approximative et on peut lui faire confiance quand il dit : « Je me suis beaucoup appliqué à la composition et à la rédaction de cet ouvrage. » La réussite est au bout de cette application.

Les charmes discrets de la vie conjugale, Douglas Kennedy

                Ce livre raconte l’histoire d’Hannah, depuis son adolescence et ses études à l’université, jusqu’à ses cinquante ans où elle commence une nouvelle vie. Etudiante, elle tient à prendre ses distances avec ses parents dont la personnalité forte et militante commence à lui faire de l’ombre. Sa mère, autoritaire, exige d’elle l’excellence. Quant à son père, célèbre professeur d’université, il délaisse le foyer familial pour se consacrer à son engagement contre la guerre du Vietnam et contre le conservatisme ambiant. Hannah réagit au non-conformisme de ses parents, en choisissant très vite une existence rangée et tout à fait prévisible, selon sa mère qui la désapprouve. Elle rencontre un étudiant en médecine, l’épouse et, à vingt-trois ans, devient mère d’un petit garçon, abandonnant son rêve d’un séjour à Paris. Mais, très vite, elle s’interroge sur son choix et cette nouvelle Emma Bovary s’ennuie en province, dans un quotidien sans surprise. Comment, dès lors ne pas tomber dans les bras d’un activiste recherché par le FBI que son père lui demande de loger pour quelques temps, durant une absence de son mari. L’aventure, la vie sans contrainte la tentent un moment, mais très vite, elle le chasse, découvrant et ses mensonges et qu’il s’est servi d’elle. Désormais, elle se dévoue à sa famille et mène la vie banale d’une femme ordinaire, aimant son mari, ses enfants et son métier, même si la passion n’est pas le ressort qui la fait avancer.

                Cependant, au bout de trente ans de cette paix relative, tout va s’enrayer du jour au lendemain et détruire ce qu’elle avait construit. Sa fille, fragile psychologiquement, disparaît à la suite d’un chagrin d’amour et, en même temps, les fantômes du passé ressurgissent quand l’ancien gauchiste repenti et converti à l’extrême droite et au catholicisme le plus ultra sort un livre où il consacre un chapitre dédié à son aventure avec Hannah. Son couple vole en éclats. Hannah, broyée, victime d’un lynchage public doit faire face à la disparition de sa fille, à un fils psychorigide qui lui reproche de détruire sa famille, à un mari qui la culpabilise et qui lui refuse le pardon, à la perte de son travail. Ses seuls soutiens sont son père toujours de bon conseil et son amie qui se bat contre un cancer et qui met tout en œuvre pour faire surgir la vérité. La fin du livre est un peu plus apaisée, mais les séquelles restent nombreuses et une reconstruction est nécessaire pour Hannah qui s’enfuit enfin à Paris. Peut-être pour un nouveau départ ?

                Encore une fois, Douglas Kennedy écrit un thriller psychologique où les rebondissements abondent. Mais, il aborde aussi de nombreux problèmes contemporains qui touchent son pays et qui sont universels. Il est question de la guerre du Vietnam, sujet récurrent chez beaucoup d’écrivains américains, de l’avortement, du handicap, de l’acharnement de la presse à scandale et de la bonne conscience de l’Amérique conservatrice avec ses valeurs familiales et son hypocrisie. Le couple et sa fragilité sont au centre du roman, Les charmes discrets de la vie conjugale, au titre ô combien ironique, mais le sujet traité avec le plus de justesse, c’est certainement celui qui concerne les interrogations d’une mère sur l’éducation donnée à ses enfants. Hannah voit sa vie bouleversée par la disparition de sa fille qui a perdu pied et par l’éloignement de son fils qui défend des valeurs qu’elle a toujours combattues. De nombreuses questions se posent à elle. Est-ce l’échec de l’éducation qu’elle leur a donnée ? Dans quelle mesure est-elle coupable ? « Une fois encore je me suis blâmée d’avoir été incapable de donner à ma fille assez d’estime de soi, de stabilité émotionnelle…d’aller savoir quoi. » « Quand ils [les parents] se retrouvent face à eux-mêmes, ils se blâment de ne pas avoir donné assez à leur progéniture, ils se sentent coupables et responsables de… tout. » Remarque saisissante de vérité ! Il n’empêche que la douleur est profonde quand la rupture est consommée. « Quel déchirement que l’enfant que vous avez élevé, auquel vous avez toujours souhaité le meilleur de la vie ne partage rien de commun avec vous ! Toutes ces années pour en arriver à cette déchirure, alors qu’il n’y avait pas eu une seule crise précise, circonstanciée, un seul point de rupture qui pouvait expliquer un tel fossé entre nous… » En fait, Douglas Kennedy est convaincu que ces aléas sont l’essence même de la condition humaine. « Sous ses dehors les plus prosaïques, l’existence de chaque individu est riche de contradictions et de nuances. Elle est un roman potentiel, parce que malgré notre aspiration à la simplicité et à la tranquillité nous ne pouvons empêcher les catastrophes ou les accidents de parcours de modifier la trajectoire de nos vies. Tel est notre destin : le désordre, les drames dans lesquels les autres nous entraînent ou que nous nous créons nous-mêmes font partie intégrante de la condition humaine. »

La lionne blanche, Henning Mankell

                Le célèbre détective, Kurt Wallander, enquête sur le meurtre d’une femme qui, avec son mari, tient une agence immobilière et vient d’être retrouvée une balle dans la tête, près d’une ferme abandonnée où elle n’avait rien à faire. Le commissaire finit par conclure que cette méthodiste sans problème se trouvait là au mauvais moment. Pourtant, cette mort va entraîner Wallander sur la piste d’une affaire beaucoup plus complexe qui implique de dangereux tueurs russes et sud-africains. Le voilà donc lancé dans une traque sans merci où il risque sa vie mais surtout celle de sa fille, Linda. Fou de douleur lorsque celle-ci est kidnappée, il délaisse l’enquête officielle et cache des éléments essentiels à ses collègues et supérieurs, pour partir, en loup solitaire, à la poursuite de ces malfaiteurs qui sont en train de mettre en place l’assassinat d’une haute personnalité de l’Etat, en Afrique du Sud. Bien sûr, Wallander, résoudra l’énigme, après de nombreux rebondissements et après avoir mis à jour des failles dans le travail de la police, ce qui le met hors de lui. Pourtant, si la gloire l’attend au dénouement, il ne sortira pas indemne de cette nouvelle aventure qui l’a fragilisé et questionné sur le sens de la vie et de son métier.

                Encore une fois, Mankell nous tient en haleine avec ce thriller où les coups de théâtre abondent. Et comment ne pas être en empathie avec son commissaire bougonnant mais qui hait l’injustice et qui va jusqu’au bout de ses convictions, en bousculant parfois le code de déontologie. Profondément humain, il attire l’indulgence du lecteur pour ses nombreux défauts. Mais, ce livre lui sert de prétexte aussi pour évoquer l’histoire récente de l’Afrique du Sud, après l’Apartheid, sous la présidence de Frederik De Klerk et la montée en puissance de Nelson Mandela. Il décrit un pays proche de l’explosion, avec les Boers qui se battent pour garder leurs privilèges et les Noirs qui commencent à se révolter contre la servitude et l’humiliation. A ce moment-là, l’Afrique est à l’image de la lionne blanche, dans le calme relatif qui précède l’attaque fatale. Au centre du roman, il faut noter une scène importante où le commissaire se trouve en face du tueur à gage. Il prend alors conscience de l’origine de la violence de la population noire d’Afrique du Sud et même s’il n’excuse pas les meurtres commis sans état d’âme par son interlocuteur, il comprend comment le mépris, la soumission, la pauvreté et la misère ont provoqué cette haine incommensurable pour les Blancs et leurs alliés. Henning Mankell avait une affection particulière pour l’Afrique. Il vivait entre le Mozambique et la Suède et c’était un romancier mais aussi un homme engagé dans la vie.

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