Le livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa

                Journal, notes, biographie, roman ? Le livre de l’intranquillité est un peu tout cela. Dès le début pourtant, l’auteur affirme qu’il s’agit d’une non-biographie. Il se justifie : « Tout m’échappe et s’évapore. Ma vie entière, mes souvenirs, mon imagination et son contenu. » Il n’a rien d’original à dire et il ressent ce que les autres ressentent. De plus, même si son nom signifie « personne », son identité est multiple, ce qui explique les nombreux hétéronymes qui signent ses livres. Ici, il s’agit de Bernardo Soares, comptable qui fait son travail avec beaucoup de sérieux, mais simplement parce qu’il doit le faire. Il est attaché à tous ses collègues ainsi qu’à son patron. Pourtant, à côté de ce quotidien qu’il gère en employé modèle, il ressent intensément la monotonie de la vie. Quand le jour se lève, un mal de vivre, une lassitude lui donne la nausée : « C’est de nouveau l’horreur habituelle – le jour, la vie, l’utilité fictive, l’activité sans échappatoire possible. » Son existence sans Dieu est vide. Il entretient un rapport difficile avec la réalité, avec ses semblables. En écoutant les gens discuter de sujets banaux, il imagine la médiocrité de leur vie. « J’éprouve un dégoût physique pour l’humanité ordinaire ». C’est un solitaire qui regarde vivre les autres sans qu’aucune émotion ne vienne interférer. Il reste insensible devant la douleur d’autrui. Il ne trouve aucune humanité dans un groupe. Pour lui, seul un individu peut être sincère. Toute action collective est stérile. A propos d’une manifestation ouvrière, il ose cette comparaison choquante : « Cela coulait comme les ordures dans un fleuve, le fleuve de la vie. » Sa morale consiste à ne faire à personne ni bien, ni mal. La froideur de Bernardo Soares nous glace parfois. Espérons que Fernando Pessoa manifeste un peu plus de bienveillance.

                Seul l’intéresse le monde de la pensée qu’il passe son temps à analyser. En déambulant dans les rues de Lisbonne, il enregistre ses sensations, les explore, les retranscrit. Son isolement exacerbe sa sensibilité. Un son, une image, une odeur le renvoie vers son enfance. Mais Pessoa ne voit que le côté esthétique des choses. Pas de nostalgie pour le passé. Pas de curiosité pour le futur. Il vit le moment présent en pleine conscience de ce qui l’entoure. En même temps, le quotidien le rassure. Il aime se mêler, le matin, aux différents corps de métier quand la ville s’éveille. Son attention est attirée par des personnes insignifiantes. Lisbonne tient une place prépondérante dans son existence, avec sa rue des Douradores où Soares travaille, avec le Tage qui traverse le livre à toutes les pages, avec le bruit des trams et le soleil omniprésent qui incendie le château ou bien le fleuve. Le brouillard, la pluie, la brise qui souffle sur la capitale conviennent très bien aux états d’âme de ce rêveur invétéré.

                Son errance dans les rues est propice à la méditation. Pour lui, la vie en pensées est plus intense que la vie aventureuse d’un grand voyageur. Le réel ne déclenche aucune émotion chez lui. Par contre, les grands textes classiques peuvent le faire pleurer. Dès lors, il va sculpter toutes ses perceptions sous une forme littéraire. L’écriture devient salvatrice, le délivre de l’ennui et du malaise métaphysique que lui inspire le monde autour de lui. Ce journal se présente donc comme un ensemble de notes sur sa vie spirituelle et c’est par les mots qu’il expose « les processus mentaux » de sa vie entière vouée au rêve. Il se définit comme un être pensant : « Je pense donc je suis » et il se construit de cette façon. Le danger de cette posture, c’est qu’à force de vivre dans le monde des idées, dans l’abstrait, le narrateur n’éprouve plus aucun sentiment pour ses semblables. C’est un livre désespéré que ce misanthrope autoproclamé nous offre ici. Il vit sa vie comme un lent naufrage, dans l’intranquillité. « Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme. »

               Texte cérébral donc, ardu, qui n’est pas toujours facile à lire, mais soutenu par une écriture précise, rigoureuse où les images apportent un peu de poésie et de légèreté. Citons-en quelques-unes : « les caves de mon âme », « sphinx, je me déchiffre par énigmes », « la pelote oubliée de mon âme », « je me suis créé écho et abîme en pensant », « l’épine dorsale de mon souvenir ».

Tess d’Uberville, Thomas Hardy

                Tess habite dans une chaumière avec une ribambelle de frères et de sœurs que la mère, immature, s’empresse de laisser à ses bons soins, pour aller rejoindre son mari au bar. Tess, plus raisonnable, accomplit les tâches ardues que son père, pas encore dégrisé, est incapable d’assurer. Mais elle s’accommode de cette vie qui est le lot de bien des jeunes paysannes, dans la campagne anglaise du XIXème siècle. Tout va chavirer quand un pasteur annonce à son père qu’il serait un des seuls descendants d’une noble famille de la région. Il devrait s’appeler d’Uberville et non Dubeyfield. Les parents commencent à échafauder des rêves. Tess ne les suit pas. Pourtant, elle est bien obligée d’obéir et de rendre visite à une soi-disant parente qui a en fait usurper le titre de noblesse des d’Uberville. Engagée par le fils, Alec, qu’elle trouve antipathique, elle a un mauvais pressentiment. Les refus réitérés de Tess répondent aux tentatives de séduction du fils de la maison, jusqu’au jour où, perdu avec elle dans une forêt, il abuse de sa faiblesse. Tess s’enfuit, mais le mal est fait. Un bébé naît de ce viol sans que le père soit au courant. Toutefois, il ne survit pas.

                Nouveau travail dans une laiterie où la jeune femme, âgée de vingt ans, reprend goût à la vie. Elle rencontre Angel Clare qui a abandonné des études ecclésiastiques, auxquelles son père, pasteur, le vouait, pour apprendre le métier de fermier. Cette fois, l’amour est réciproque. Pourtant, Tess repousse la date du mariage, car le passé ressurgit sans cesse et elle se sent indigne de ce fils de bonne famille érudit, poète et musicien. Elle finit par abandonner devant les avances pressantes d’Angel et après avoir maintes fois essayé d’avouer sa faute, sûre de la force de leur amour, elle se confesse à lui, la nuit de noce. Angel est furieux. Bien qu’il reconnaisse les qualités de Tess, sa franchise, son honnêteté, sa loyauté, il est encore prisonnier des conventions sociales auxquelles il pensait avoir échappé. « Avec toutes ses velléités d’indépendance, sa hardiesse et ses bonnes intentions, il était encore l’esclave de la coutume et des conventions quand il se laissait reprendre à l’improviste par les enseignements de jadis. » Il faut sauver les apparences. C’est la séparation : lui part au Brésil, elle retourne chez ses parents, retrouve un nouveau travail où elle se fait exploiter par un patron jaloux et vindicatif. Son malheur la met une nouvelle fois sur la route d’Alec d’Uberville qui la harcèle jusqu’à ce qu’elle cède à ses assiduités à cause de la misère subie par sa famille à la mort du père. Le prédateur veille sur sa proie et met la mère et les frères et sœurs de Tess sous sa protection. Quand Angel, rongé de remords part à la recherche de son épouse, il la retrouve en couple avec Alec. C’est alors le drame. Tess, toujours amoureuse de son mari, tue Alec. Les deux jeunes gens prennent alors la fuite et filent le parfait amour pendant quelques jours. Elle sera finalement arrêtée à Stonehenge, temple païen symbole des sacrifices humains, puis exécutée après avoir fait promettre à Angel d’épouser sa sœur.

                Dans ce classique de la littérature anglaise, on assiste aux infortunes de Tess en lutte contre les circonstances de la vie. C’est une figure de femme magnifique que Thomas Hardy nous offre là. Malgré une enfance fracassée et l’acharnement du sort, son héroïne reste digne. Même si elle se sacrifie, son cœur est toujours fidèle à ses convictions et à son amour. C’est une femme forte, énergique, volontaire et courageuse. Autre personnage à part entière du roman, la nature anglaise qui est toujours en harmonie avec les états d’âme de Tess. Quand elle arrive à Talbothays pour une renaissance, le printemps l’accueille avec un paysage riant. La lumière de la campagne, paisible et bienveillante, met en valeur sa beauté. Avec les chaleurs de l’été, les passions explosent. L’amour entre Tess et Angel est alors à son apogée. Mais les éléments savent aussi se montrer hostiles. Le brouillard où l’on se perd, conduit à des actes irrémédiables. Quand Angel repousse Tess, « l’aube [est] blême et furtive comme si elle était associée à un crime ». « La nuit entra […] indifférente et flegmatique, la nuit qui avait déjà englouti son bonheur et maintenant le digérait nonchalamment, prête à engloutir le bonheur de milliers d’autres êtres avec autant de calme et d’impassibilité. » Après le départ d’Angel, pour survivre, Tess est obligée d’arracher des navets dans des champs qui offrent un spectacle de désolation.

                En romancier naturaliste, Thomas Hardy décrit avec minutie les travaux des champs qui eux aussi sont en adéquation avec les émotions des personnages. Les vaches égayent les pâturages, elles sont dociles au moment de la traite, les gestes des fermiers sont précis, le lait crépite dans les seaux. Il y a de la poésie dans la description de ce monde rural qui peut apporter apaisement et sérénité. Mais, le souffle devient épique quand l’épuisement gagne les corps et que les machines se transforment en « monstre(s) glouton(s) ». La batteuse est une « insatiable avaleuse », « le rouge tyran que les femmes étaient venues servir. » L’auteur sait très bien parler de la noirceur de la vie, ce qu’on lui a reproché parfois. Il écrit ici une tragédie que le lecteur suit avec d’autant plus d’intérêt que de nombreux rebondissements viennent relancer l’histoire. N’oublions pas que Tess d’Uberville avant d’être un roman d’amour important de la littérature anglaise, un film de Polanski oscarisé, a paru d’abord sous la forme de feuilleton dans la presse britannique.

Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll (ill. Robert Sabuda)

                Assise à côté de sa sœur sur un talus, Alice s’ennuie, quand un lapin blanc pressé passe devant elle. Elle le suit et fait une longue chute dans un puits interminable. Une fois arrivée sur le sol, elle entre dans un monde merveilleux où vont se succéder des aventures extraordinaires. Suivant qu’elle boit le liquide d’un flacon ou qu’elle mange un gâteau trouvé sur son chemin, elle rapetisse ou au contraire grandit, ce qui lui vaut pas mal de déboires. Elle fait des rencontres insolites. Elle retrouve le lapin blanc, toujours inquiet d’arriver en retard. Un loir, un dodo, un canard et un crabe font une course chevronnée pour gagner une dragée. Une chenille fume un narguilé sur un champignon. Des valets de pied en livrée ne sont autres qu’un poisson et une grenouille. Un chapelier et un lièvre de mars prennent le thé en s’appuyant sur un loir. Le chat du Cheshire qui sourit, assis sur une branche, lui indique son chemin. Les jardiniers sont des cartes à jouer. Sur le terrain de croquet de la reine, les boules sont des hérissons, les maillets des flamants et les cerceaux des valets courbés. Des homards dansent un quadrille.

                La logique d’Alice, petite fille curieuse, gaffeuse mais toujours polie, est durement ébranlée dans ce monde où règne l’anarchie, où les personnages tiennent des propos incohérents et lisent des textes incompréhensibles. Derrière Alice, évidemment, se cache Lewis Carroll qui, par le prisme du conte, fait la critique de la société conventionnelle de son époque, en imaginant un univers complètement absurde. Il n’épargne pas l’école qui gave l’enfant de connaissances inutiles. Les leçons de géographie et de mathématiques qu’Alice se remémore dans le puits, ne lui sont d’aucun secours pour la sortir de cette situation improbable. D’ailleurs, Alice trouvait les textes ennuyeux. Seuls l’intéressaient les livres d’images avec des dialogues. Quant à la justice, elle est ridiculisée par le truchement de la reine qui condamne d’abord et délibère ensuite.

                Avec Robert Sabuda comme illustrateur, Alice au pays des merveilles devient un objet artistique. Les pages s’ouvrent sur d’immenses pop-up. Une forêt se déploie avec, sur les arbres, des cœurs ou la tête du Chapelier Fou. Une maison n’est pas assez grande pour Alice dont les bras et les jambes passent par les fenêtres. La partie de croquet avec les hérissons et les flamants déborde des deux côtés du livre. A la fin, c’est l’apothéose. Le jeu de cartes, qui s’envole dans les airs, retombe sur la tête d’Alice et la réveille, surgit du livre dans un équilibre étonnant. L’inventivité de Robert Sabuda s’exprime également dans de petits livrets retenus par des onglets qui, sur le côté, contiennent les textes et d’autres pop-up parfois animés. On y voit Alice en train de nager avec les bras et les jambes qui s’agitent quand on ouvre la page. Une autre fois, c’est un livre-tunnel qui se déplie et, quand on regarde à l’intérieur, on accompagne la chute de la petite fille dans le puits. Son cou s’étire, son corps grandit, grâce à ce procédé. Les animaux, eux, prennent vie : le chat du Cheshire ouvre une large gueule, le griffon déploie ses ailes, la tortue se met à danser en agitant ses pattes et sa tête.

                Avec ses sculptures en carton, Robert Sabuda émerveille non seulement les enfants mais aussi les adultes qui, s’ils restent indifférents au texte de Lewis Carroll, ne manqueront pas de s’extasier devant ces trésors de créativité.

Les vestiges du jour, Kazuo Ishiguro

                A l’occasion d’un voyage dans le West Country que lui propose son nouveau maître américain, Mr Farraday, Mr Stevens porte un regard rétrospectif sur sa carrière de majordome. Il met en parallèle les deux maîtres qu’il a servis. D’abord, le très aristocrate Lord Darlington qu’il défend envers et contre tous quand on l’accuse d’antisémitisme ou de traiter avec les nazis, en organisant des réunions dans lesquelles on disserte des lendemains de guerre. Fidèle jusqu’au bout à celui qu’il appelle Sa Seigneurie, il lui porte un respect sans faille. Avec Mr Farraday, c’est la modernité qui entre au château. Le nouveau propriétaire aime le badinage et son serviteur pousse le professionnalisme jusqu’à écouter régulièrement une émission de radio pour apprendre à être spirituel et répondre aux boutades de son maître. Mais la dignité est la plus grande qualité dont un majordome doit faire preuve. Il prend pour exemple la carrière irréprochable de son père qui a tenu à assurer un service parfait jusqu’à sa mort. Cette profession, d’après notre narrateur, exige une maîtrise totale de la situation, même dans les circonstances les plus douloureuses. Lui-même est fier de s’être occupé jusqu’au bout de ses invités plutôt que de se porter au chevet de son père mourant. Exigeant avec ses employés, il a su diriger une équipe et lui permettre d’assurer un service toujours efficace. Par contre, il se devait de rester humble et de ne pas avoir d’avis sur les questions politiques ou internationales, quitte à se faire ridiculiser par des hôtes de son maître mal intentionnés. Autres qualités essentielles pour un majordome : la prévoyance et l’organisation car la tenue d’une maison peut inférer sur le déroulement d’une réunion importante pour l’avenir du pays.

                Ainsi, quand Mr Stevens fait le bilan de sa vie, il constate qu’il a mené à bien sa mission et qu’il a fait son travail avec tout le sérieux dont il était capable. Mais il se rend compte aussi qu’il a complètement négligé sa vie personnelle. Il n’a pas su saisir l’opportunité d’un mariage avec son intendante, Miss Kenton, alors qu’elle était prête à l’épouser. Quand il la retrouve au cours de son périple dans la campagne anglaise, elle lui apprend qu’il est maintenant trop tard pour envisager une vie commune. Elle se consacre désormais à sa famille et notamment à ses petits-enfants. Il ne lui reste donc que les regrets d’avoir sacrifié son bonheur à sa carrière. Est-ce que la beauté du paysage et les vestiges du jour qu’il aperçoit de la jetée de Weymouth, l’ultime étape de son voyage, sont annonciateurs d’un dernier chemin plus apaisé ? L’auteur laisse le doute à la fin de ce roman hors du temps où un majordome, tout en retenue dans l’atmosphère guindée des demeures aristocratiques d’autrefois, parle sur un ton suranné pour raconter son histoire empreinte de mélancolie.

Au gré des jours, Françoise Héritier

                Quelques mois avant sa mort, Françoise Héritier se retourne sur sa vie et égrène, de bric et de broc, les souvenirs qu’il lui reste des jours passés.
Souvenirs des films, des musiques, des émotions ressenties en les regardant ou en les écoutant.
Souvenirs des romans d’amour lus avec délice.
Souvenirs de famille.
Souvenirs des petites choses qui font le quotidien.
Souvenirs des croyances communes, même si elles sont ridicules.
Souvenirs d’enfance et de vieillesse.
Souvenirs d’un temps suranné où le faucheur, d’un geste ample, coupait l’herbe à la faux, aiguisée à la pierre.
Souvenirs des mauvais souvenirs et n’en retenir que le meilleur.
Souvenirs des images de guerre.
Souvenirs des moments de contemplation devant des œuvres d’art.
Souvenirs des aventures exotiques survenues lors des voyages en Afrique.
Souvenirs des espiègleries d’enfant reproduites à l’âge adulte, comme de sautiller sur des galets avant de plonger dans l’océan.
Souvenirs déplaisants des propos machistes de certains collaborateurs. Lévi-Strauss lui-même, croyant lui faire un compliment, remarque : « Vous avez un esprit d’homme. »
Souvenirs des animaux qui ont partagé sa vie.
Souvenirs énumérés à la manière de Sei Shonagon.

                L’écrivain essaie ensuite de mettre un peu d’ordre dans ce bric-à-brac. Les « façonnages » de la deuxième partie nous montrent son évolution depuis son innocence d’enfant et son romantisme d’adolescente jusqu’à sa reconnaissance d’ethnologue confirmée, dans un milieu éminemment masculin. Vacances heureuses dans la ferme familiale. Formation intellectuelle par le prisme de la lecture : péplums, romans de chevalerie, romans d’amour du XIXème siècle anglais (Jane Austen, Thomas Hardy, les sœurs Brontë). Elle assume un romantisme de midinette. Sa jeunesse a aussi été confrontée à la guerre et à ses horreurs. L’exode surtout semble l’avoir marquée avec son lot de bombardements et de victimes défigurées. Mais, bien sûr, c’est sa rencontre avec Claude Lévi-Strauss qui a changé sa vie. Il la dirige vers des études d’anthropologie, l’envoie faire des recherches en Haute-Volta (l’actuel Burkina Faso), lui demande de prendre sa succession au Collège de France. Son sérieux et sa notoriété l’ont amenée à présider une commission pour humaniser le sida, sous la présidence de François Mitterrand. Et même si elle doutait de son aptitude à mener à bien une telle entreprise, elle est fière maintenant d’avoir fait avancer les choses dans ce domaine. Heureuse d’avoir découvert l’Afrique et ses paysages mais surtout sa population, son amour pour ce pays ne se dément jamais.

                 A 84 ans, Françoise Héritier a su garder une âme d’enfant, une curiosité intacte, un goût de la vie et des infimes choses qui font son sel. Profondément humaine, elle va vers les autres et sait cultiver l’amitié. Elle ne se met jamais en avant, mais elle sait faire preuve de fermeté quand ses compétences sont mises en doute parce qu’elle est une femme. En conclusion, cette vieille dame nous offre, dans ce livre, un art de vivre pétillant.

Le nouveau magazine littéraire

                Premier numéro prometteur du Nouveau magazine littéraire dirigé par Raphaël Glucksmann. Dans son Manifesto, il nous fait part de son projet ambitieux mais enthousiasmant de publier une revue ouverte à tous les débats et de prendre le contre-pied du déclinisme ambiant. « Il est temps d’ouvrir les portes et les fenêtres, de fuir les esprits douaniers. » Pour cela, il convoque des écrivains et philosophes qui se mettent dans la peau d’utopistes pour imaginer un monde idéal où les valeurs partagées ne sont plus le travail et l’argent mais la solidarité internationale, l’attention à la nature, la participation à la vie locale, la réduction du temps de travail, un revenu universel. Abandonnons le négationnisme pour un engagement constructif. Délaissons le pessimisme quotidien des médias qui met l’accent sur des événements dramatiques et, avec le journaliste néerlandais, Rutger Bregman, pensons positivement et inventons des « utopies réalistes ». Raphaël Glucksmann, qui fait partie d’une génération privée d’horizon collectif, en appelle à Edgar Morin pour essayer de dépasser le désarroi de la gauche. Pour le sociologue, la transformation du monde se fera par le métissage. Najat Vallaud-Belkacem ne veut pas rester, elle, sur l’échec du parti socialiste. Elle invite les intellectuels à participer à sa reconstruction, tout en faisant l’éloge de l’imperfection en politique. Elle considère que son parti a un rôle à jouer, à côté d’un bloc libéral, d’une droite nationaliste et d’une gauche populiste. Michel Onfray pense que, pour se libérer de la tyrannie des gouvernements, on doit passer par « la désobéissance civile » prônée par Thoreau et l’insoumission. Mais pour lui, le véritable insoumis, c’est La Boétie dont il reprend l’injonction : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » Le philosophe libertaire donne des exemples où « la décision du peuple de ne plus supporter ses tyrans a enclenché un processus libérateur » : le printemps arabe, la révolution de Velours de Vaclac Havel. Car, à l’origine, l’homme est né libre. Ce sont les lois, l’habitude, la coutume qui ont créé un état de servitude, état confortable, il est vrai, car la liberté exige des combats et des affrontements.

                La revue n’élude pas pour autant les problèmes que connaît la société contemporaine. Le terrorisme est bien présent, à travers les dialogues enregistrés entre la mère et le fils Merah au cours du procès d’Abdelkader. La plongée au cœur de cette famille où règnent la violence et la haine des juifs fait froid dans le dos. Pour Leila Slimani, c’est l’avenir des femmes qui l’intéresse. Dans une nouvelle intitulée La Confession, elle met en scène un jeune homme ordinaire de seize ans qui, pour ne pas perdre la face, sera l’auteur d’un viol et s’en vantera même devant un groupe d’hommes avides de sexe. Pourtant, hanté par le souvenir, il parviendra peut-être à la rédemption. La société algérienne avancera sur ce sujet très prégnant, si les hommes arrivent à réfléchir à la portée de leurs actes, semble suggérer Leila Slimani. Le dérèglement climatique n’est pas oublié non plus. Il est évoqué dans un choix de livres qui ont pour décor la banquise et les pôles. Toujours dans la rubrique bibliothèque, on nous propose Le Dictionnaire des mots en trop où un collectif de personnalités rejette des mots que notre époque a banalisés à l’extrême ou qui ont pris un sens négatif ou péjoratif peu propice à la construction d’une utopie.

                Et pour finir, attachons-nous aux deux textes qui ouvre et ferme ce magazine. Il s’agit, au début, du poème de Patrick Chamoiseau. Dans sa langue savante et imagée, il exhorte le lecteur et l’écrivain à ne pas avoir peur de construire un avenir sur les cendres d’un passé souvent douloureux. L’horizon est ouvert. Et, en dernière page, Delphine Minoui, grand reporter au Figaro, nous donne une leçon d’optimisme en relatant comment les habitants de Mossoul ont risqué leur vie en lisant clandestinement 1984 d’Orwell, considéré comme un roman subversif par Daech, et en échangeant toutes sortes de livres, alors que la guerre faisait rage. 

                Bravo et bienvenue à cette revue au contenu dense et diversifié qui invite au débat d’idées. Un bémol cependant. On peut regretter qu’elle ne fasse pas suffisamment de place à la littérature.

Jeux de glaces, Agatha Christie

                Ruth Van Rydock est inquiète au sujet de sa sœur, Carrie-Louise, et elle convie leur amie commune, Miss Marple, à aller se rendre compte sur place car, à la dernière visite, elle a trouvé une ambiance bizarre dans le manoir victorien. La situation de sa sœur est assez complexe. Mariée trois fois, elle a élevé les enfants de ses deux premiers maris et le troisième est un idéaliste qui se consacre à la réadaptation de délinquants vivant sur la propriété. Beaucoup de monde donc autour de Carrie-Louise et, comme le résume un des personnages : il règne dans ce lieu une « atmosphère irrespirable de philanthropie familiale ». Quand Miss Marple arrive, elle rencontre la fille de Carrie, sa petite fille et son conjoint, son mari Lewis Serrocold, son assistante, ses beaux-fils, des médecins et des psychologues et puis le singulier Edgar, un patient que tout le monde considère comme inoffensif et qui fait partie de la famille. De temps en temps, il a des crises d’identité. Au cours d’une de ces crises, il menace Mr Serrocold et tire deux coups de pistolet dans le mur de la pièce où ils sont enfermés. Les autres convives ne s’inquiètent pas, car Edgar a toujours manifesté beaucoup d’amour pour son protecteur. Mais alors que tout le monde a l’attention tendue vers cet incident, un crime a lieu dans une autre salle. Un des beaux-fils de Carrie-Louise, membre du conseil d’administration du centre de réinsertion, est assassiné à son bureau, devant sa machine à écrire. Qu’avait-il découvert ? A-t-il écrit une lettre qui visait une personne en particulier ? En même temps, Mr Serrocold se fait du souci pour sa femme que quelqu’un tente d’empoisonner. A qui profite le crime ? A beaucoup de personnes, si l’on en croit la longue liste qui figure sur son testament. La police enquête, mais c’est Miss Marple avec sa perspicacité coutumière qui découvrira le lien entre ces deux affaires et le coupable du meurtre. Les jeux de glaces la guident vers celui qui a mis en scène un plan diabolique pour distraire les participants et pour les entraîner sur de fausses pistes, comme les prestidigitateurs dans leurs spectacles de magie. Ne pas se fier aux apparences !

                Ce roman policier est un « page turner » très court, avec une Miss Marple peu présente, mais qui se lit agréablement devant un feu de cheminée.

La mort dans les nuages, Agatha Christie

                Une vieille dame est morte dans un avion entre Paris et l’Angleterre. Hercule Poirot se trouve parmi le petit nombre de passagers. Personne n’a rien vu, pas même le fameux détective qui souffre du mal de l’air. Les indices sont pour le moins curieux : une abeille, une épine imprégnée d’un poison violent provenant d’un serpent d’Amérique du sud et un chalumeau retrouvé derrière le dossier d’Hercule Poirot. Au cours de l’enquête, on découvre que la victime est une usurière qui a fait fortune en prêtant de l’argent à de nombreuses personnes, qu’elle a une fille avec laquelle elle n’entretient aucune relation mais qui est son héritière. L’inspecteur Japp est chargé de l’affaire. De son côté, Hercule Poirot ne reste pas inactif et c’est lui qui dénouera l’intrigue à sa manière. Il interroge les témoins et s’intéresse à leur psychologie. Pour être au plus près des suspects et pour étudier leurs réactions, il en implique certains dans ses recherches. Agatha Christie promène le lecteur d’un personnage à l’autre avec beaucoup d’habileté. Evidemment, le coupable n’est pas celui qu’on attendait.

                Roman agréable à lire malgré une ambiance surannée. Le lecteur d’aujourd’hui pourra être choqué par deux remarques inappropriées : l’une sur les « nègres », l’autre sur les journalistes pour magazines féminins qui, au cours du procès et dans la description des témoins, s’appliquent à rajouter un détail vestimentaire ou une remarque sur l’apparence des femmes pour être sûrs d’intéresser leurs lectrices. Evidemment on tiendra compte du contexte de l’époque pour disculper l’auteur de « La mort dans les nuages ».

Tout homme est une nuit, Lydie Salvayre

                Anas, professeur de français d’origine espagnole, vient s’installer dans un petit village de Provence pour soigner au calme, un cancer, cette maladie insidieuse qui occupe le cerveau avant de développer ses métastases dans tout le corps. Il pensait prendre un peu de repos dans cette nature magnifique du sud de la France, mais il est vite rattrapé par l’accueil glacial qu’il reçoit. Malgré sa volonté de s’intégrer en fréquentant le café et en refusant toute extravagance, il est rejeté d’abord par les hommes qui fréquentent le Café des Sports puis par toute la population qui lui tourne progressivement le dos. En utilisant, dans son récit, cette structure particulière qui lui fait alterner les passages sur le monde du café puis sur les états d’âme du nouvel arrivé, Lydie Salvayre maintient une tension dramatique qui montre comment on passe dans le premier cas, de la méfiance au rejet puis à la colère et à la haine et, dans le second cas, du besoin de se faire adopter à la peur et à l’envie de s’enfuir. Au café du village, cet antre machiste où se réunissent les chasseurs, les conversations portent sur la chasse, bien sûr, mais aussi sur les politiques qui ne sont plus crédibles, la météo capricieuse, les femmes et leurs revendications exagérées, l’élection providentielle de Trump, l’écologie dérangeante, les jeunes bruyants et complètement décérébrés par Facebook et twitter, les maladies de plus en plus violentes, la mort qui emporte les braves gens et surtout le terrorisme et la politique laxiste concernant l’immigration. Comment ne pas se méfier de l’étranger au teint hâlé qui apparaît comme un dangereux perturbateur et pourquoi pas un terroriste. L’exaltation monte chez ces hommes au fur et à mesure qu’ils vident leurs verres. Les rumeurs les plus insensées naissent. Le langage est haineux, les jeux de mots faciles et les allusions au sexe nombreuses et vulgaires. Toute tendresse est impossible dans ce lieu où l’on refait le monde sur la base du racisme et de la xénophobie.

                La situation serait insoutenable pour Anas, qui sent l’agressivité à son encontre gonfler de plus en plus, s’il n’avait eu la chance de rencontrer Mina, dans l’autobus qui le mène une fois par semaine à l’hôpital pour se faire soigner. Mina, elle aussi venue d’ailleurs, s’applique à avoir un comportement irréprochable pour ne pas perdre son emploi. Elle lui apporte un peu de chaleur humaine et de douceur. Mais ce rapprochement n’est pas du goût des villageois et « le bronzé » et « la pute » sont traqués comme du gibier par les chasseurs qui organisent une battue dans la forêt où les deux jeunes gens se retrouvent. Autre figure bienveillante à l’égard de l’étranger, Augustin, le fils du cafetier à l’origine de cette ambiance délétère. Augustin est un personnage atypique dans ce milieu grossier et inculte. Il lit beaucoup, et pas n’importe quelle littérature. Ses auteurs préférés ne sont pas Musso ou Lévy mais Eric Chevillard et Pierre Michon. Il ne partage pas les idées de son père qui le considère comme un incapable, mais il n’ose pas l’affronter, sauf le jour où son père et ses sbires sont allés trop loin en s’attaquant à Anas et Mina dans la forêt. Augustin s’affirme face à lui et le sermonne devant ses copains. Ce père violent tombe alors paradoxalement en admiration devant cette attitude de révolte. Son fils est enfin devenu un homme.

                L’atmosphère est pesante dans cette histoire de racisme et de haine ordinaires que l’on ressent un peu partout aujourd’hui. On pourra reprocher à Lydie Salvayre de stigmatiser voire de caricaturer le village alors que des scènes d’une plus grande violence se produisent dans les villes. Mais elle met l’accent sur deux fléaux contemporains qu’elle connaît bien : le rejet de l’étranger et le cancer.  La maladie, elle l’aborde sans apitoiement et elle décrit avec justesse les sentiments qui accompagnent ses différentes phases : l’angoisse, la colère, l’amertume et surtout la lutte pour la vie.

Mon autopsie, Jean-Louis Fournier

                Jean-Louis Fournier a livré son corps à la science. Il imagine ici que son cadavre, confié aux étudiants en médecine, se met à parler. Il revoit sa vie à partir des bouts de corps que celle qu’il a surnommée Egoïne et qui s’occupe de lui, prélève pour les étudier. La découpe des mains lui évoque les caresses qu’elles ont su donner. Il remercie ses jambes d’athlète avec lesquelles il a fait de nombreuses courses. Ses hanches usées ont eu recours à des prothèses. Quant à son cœur, il a beaucoup servi, peut-être un peu trop, ce qui lui fait dire : « Quand elle a ouvert mon cœur, quelque chose s’est échappé et est tombé par terre. / Elle s’est baissée pour le ramasser. / C’était une feuille d’artichaut. » Son cerveau est à la fois un capharnaüm d’idées noires, un « cabinet des merveilles » avec ses meilleurs souvenirs et un abri où loge l’humour. Ses yeux sont devenus secs. Ses oreilles ont eu le plaisir d’écouter Bach, Mozart, Beethoven ou Schubert, mais aussi les musiciens de jazz et les chanteurs de variété. Le ventre, lui, a vécu avec la peur, peur de la vie, de la mort, peur de tout.

                Jean-Louis Fournier se décrit sans concessions, avec ses qualités et ses défauts. Il a eu une vie intéressante au cinéma, à la télévision. Réalisateur de documentaires, il est ensuite devenu écrivain et a commis Une grammaire française et impertinente qui n’a pas toujours plu à cause de ses exemples amusants et provocateurs. Au fil des pages, il dévoile une culture cinématographique et artistique importante. Il se dit libertaire et égocentrique avec une soif de reconnaissance qui ne l’a jamais quitté. « Ma hantise était l’indifférence, passer inaperçu ou pire, ennuyer. » Il a eu de la chance d’avoir comme ami, l’humoriste Pierre Desproges et une femme aimante, Sylvie, qu’il reconnaît avoir souvent trompée. Il ne regrette pas la vie passionnée à laquelle il s’est adonné et qui lui a valu quelques déboires. La modération qu’on prône aujourd’hui n’est pas pour lui.

                Dans cette biographie originale où le narrateur est un cadavre, l’humour domine comme d’ailleurs dans tous les livres de l’auteur. « Pour moi, l’humour était un dérapage contrôlé, un antalgique, une parade à l’insupportable. » Il lui a permis de surmonter les moments douloureux qui ont jalonné sa vie : la perte de sa femme, le handicap de ses deux garçons, l’éloignement de sa fille qu’il imagine à la place d’Egoïne : « Quand elle aurait ouvert mon cœur, n’aurait-elle pas été bouleversée ? De découvrir enfin la grande place qu’elle y tenait. » L’évocation de ses fêlures donnent lieu à des moments d’émotion que son écriture parvient à maintenir à distance. Il définit lui-même son style sec aux phrases brèves, sans circonlocutions, à l’aide d’une métaphore : « Pour moi, les phrases étaient des murs. Je les voulais en pierres sèches. »

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