Wilderness, Lance Weller

                Dès le début, on sait que le récit sera empreint de violence, de douleur, de malheur et pourtant, une immense douceur se dégage des premières pages que nous passons aux côtés de cette vieille dame aveugle, finissant ses jours dans une maison de retraite. Retour dans le passé avec l’histoire d’Abel Truman, celui qui a trouvé Dao-Ming, la vieille dame et qui l’a sauvée de la tempête et, nous le saurons plus tard, de la sauvagerie humaine, quand elle était enfant. Pendant trente ans, il vit sur une plage, dans une cabane en bois. Un jour, il décide de partir avec son chien et avec ses souvenirs qui sont lourds à porter. Il y a la mort de sa petite fille, encore bébé, qui est tombée de ses bras, puis celle de sa femme et enfin la bataille sanglante de la Wilderness où il a perdu tous ses amis. Lui, a survécu avec un bras estropié à jamais. Il marche au rythme du ressac de l’océan qui a rejeté son corps quand il a voulu y noyer son désespoir. La nature est omniprésente, tantôt accueillante, tantôt hostile, à l’image de ces rochers découpés qui se détachent sur l’océan. La nuit, avant de s’endormir sous la voûte étoilée du ciel, le vagabond contemple les constellations et écoute les craquements des sous-bois où la vie est en train de s’éveiller. Le jour dévoile des tapis de fleurs de toutes les couleurs qui longent de paisibles ruisseaux où viennent se désaltérer les biches. Les loutres jouent dans les vagues. Les oiseaux remplissent l’air de leurs trilles.

                Nous sommes bien dans le genre littéraire du « nature writing », initié par Thoreau et spécialité des éditions Gallmeister. Nous traversons les vastes espaces américains en suivant Abel Truman vite rattrapé par la violence qu’il croyait derrière lui et qui refait surface quand deux voleurs de chiens lui dérobent le sien pour l’entraîner au combat et laissent le vieil homme à moitié mort sous leurs coups. Rafistolé par une âme généreuse rencontrée sur son chemin, il part sur les traces de ses assaillants pour retrouver son chien. Dans son errance, il croise des personnes secourables qui prennent soin de lui et qui ont été, comme lui, cabossées par la vie : un noir émasculé par son maître parce qu’il n’a pas baissé les yeux assez rapidement devant son épouse et des femmes au corps meurtri et désormais stérile après une série de viols.

                La sauvagerie côtoie Abel dans le présent et le renvoie à l’enfer de la guerre civile qu’il a vécu dans le passé et dont le corps garde les stigmates. L’horreur de la bataille de la Wilderness nous vaut des scènes d’un réalisme parfois insoutenable. Devant nous, des cadavres mutilés, des visages défigurés, des corps éventrés au milieu de cris déchirants, d’odeur de pourriture et de sang ruisselant. L’auteur décrit avec une force étonnante la douleur intolérable qui mène au suicide. Mais cette noirceur laisse la place, à la fin du livre, à une sorte d’apaisement avec un héros qui connaît enfin la rédemption.

                Beaucoup de réussite pour ce premier roman, même si, parfois, les scènes de guerre sont à la limite du supportable. Aussi à l’aise dans la description d’êtres généreux que dans celle de monstres suintant de violence, Lance Weller nous raconte l’histoire sombre de la formation des Etats-Unis. Il nous fait aimer les paysages somptueux de son pays et nous entraîne dans une intrigue romanesque avec un vieux monsieur attachant et bouleversant d’humanité.

Qui a tué mon père, Edouard Louis

                A propos d’En finir avec Eddy Bellegueule, le premier roman d’Edouard Louis, l’auteur disait : « ce livre est une tentative pour comprendre ». Dans ce nouveau récit, tout semble clair. D’ailleurs, pas de point d’interrogation au titre qui se présente comme une affirmation. Ce sont les politiques des différents présidents de la République, désignés nommément, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Emmanuel Macron, qui sont responsables de la misère des classes populaires et qui ont brisé le dos et la carrière de son père, un jour, à l’usine. Son père appartient « à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce ». C’est en venant le voir, chez lui, après plusieurs années de mésentente qu’il arrive à cette conclusion, en le retrouvant diminué et complètement épuisé, à cinquante ans seulement.

                Au cours de ce face à face, Edouard Louis évoque des souvenirs, des anecdotes, des scènes qui donnent une idée de l’atmosphère qui régnait dans la famille. Et qui brossent le portrait du père tellement haï jusqu’à l’adolescence. Ce père n’a pas eu d’enfance. Il a abandonné très tôt l’école pour travailler. Il n’a accès ni à la culture, ni aux nouvelles technologies qu’il convoite. Son loisir : retrouver ses amis au bistrot et s’enivrer. Pourtant, ce père taiseux, capable de brutalité, n’est pas exempt d’humanité. Il est capable de pleurer en cachette devant un opéra ou devant l’effondrement des Tours Jumelles. Lui, si dur avec son fils, n’hésite pas à prendre sa défense, à des moments inattendus.

                Dans ce milieu populaire où règnent l’alcoolisme et la violence, où un homme ne doit pas pleurer en public, le jeune Edouard a du mal à se construire et à assumer sa féminité. Après quelques années d’études à Paris et après le succès littéraire qu’on lui connaît, Edouard Louis semble réconcilié avec son père qu’il retrouve transformé : il accepte son homosexualité, lit ses livres, tient des discours antiracistes et intègre même l’idée d’une révolution, lui qui ne voyait d’avenir qu’avec le Front National.

                Ce que l’on retient de ce récit court mais intense, qui se transforme à la fin en véritable pamphlet, c’est l’histoire de la destruction d’un corps par le monde social, de l’oppression des dominés par les dominants. Et, à travers l’image de son père, Edouard Louis prend la défense des minorités, « gay, trans, femme, noir, pauvre », des invisibles dont les romans ne parlent pas souvent. La brièveté du récit permet de traverser sa vie grâce à des scènes fortes et expressives et ainsi de venger sa race, selon l’expression d’Annie Ernaux. Laissons, pour finir, les derniers mots à l’auteur : « Je n’ai pas peur de me répéter parce que ce que j’écris, ce que je dis, ne répond pas aux exigences de la littérature, mais à celles de la nécessité et de l’urgence, à celles du feu. »

Vies minuscules, Pierre Michon

                Ces huit récits sont une galerie de portraits qui expose des êtres taciturnes, mutiques aux corps toujours courbés pour les travaux des champs. Les hommes bourrus s’adonnent à la boisson mais ne sont dépourvus ni d’affection, ni d’émotion. Les enfants connaissent des plaisirs simples et jouent avec des boîtes à trésors qui contiennent des reliques sans intérêt et sans valeur, ou bien avec des sifflets sculptés dans des écorces d’arbre. La vie est rude pour ces paysans de la Creuse et les jeunes gens, souvent, ont soif d’un ailleurs plus souriant.

                Dans la description précise de ses personnages où les détails du physique traduisent le caractère, on sent tout l’attachement de Pierre Michon pour ce « petit peuple » qui souffre en silence, comme le père Foucault, atteint d’un cancer à la gorge : il refuse de quitter son village pour se faire soigner parce qu’il est illettré et incapable de remplir les formulaires administratifs qu’on ne manquerait pas de lui présenter. Même tendresse devant la rédemption de l’abbé Bandy qui a le goût des femmes, des grosses motos et des sermons pompeux dans sa jeunesse et qui, dans ses vieux jours, ne fait plus la messe qu’aux malades de l’hôpital psychiatrique en choisissant des mots simples qui invoquent la nature, la nature très présente dans les récits de Pierre Michon. Il nous offre, en effet, de véritables tableaux que nous n’avons aucun mal à imaginer. « L’éclaircie de l’horizon a dévoilé un sous-bois de huppes, de geais, des plumages ocrés et roses comme des fleurs, des becs attentifs et des yeux ronds pleins d’esprit. »

                Pierre Michon a bien connu ces paysages et ces gens de peu dont il est issu. Il rend hommage aux hommes et aux femmes de sa famille qui appartiennent à un autre temps. Il redonne vie à sa sœur, morte alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson. Avec « ses mots pressés, jubilants et tragiques », il comble magnifiquement « les vides laissés par la défection des êtres chers ». Beaucoup d’éléments autobiographiques dans ces Vies minuscules. L’auteur se met en scène sans aucune indulgence pour ses erreurs passées. Il avoue son alcoolisme et sa dépendance aux barbituriques et aux amphétamines pendant sa vie de bohème à Paris. Il n’a que mépris devant sa forfanterie et sa posture d’intellectuel supérieur dans un milieu qu’il a quitté et qui lui faisait honte. Il dit aussi sa difficulté d’écrire.

                Et pourtant, ses écrits s’apparentent souvent à des poèmes en prose. Le style est travaillé, complexe et demande une lecture exigeante où il faut prendre le temps de revenir en arrière pour relire une phrase proustienne et en apprécier toute la saveur. La langue est parfois surannée, parsemée de mots rares, littéraires avec des imparfaits du subjonctif. Bref, une écriture soignée pour que ces vies minuscules ne soient pas oubliées.     

Mon frère, Daniel Pennac

                Le frère aîné de Daniel Pennac meurt alors qu’il est en train de jouer au théâtre Bartleby de Melville. Le livre entremêle des passages sur l’évocation du frère et sur ses réflexions au sujet de la pièce et du métier d’acteur. L’auteur retrace la relation pudique mais très forte qui l’unissait à son frère. Pas de grande déclaration mais des anecdotes qui peuplent son souvenir. Il fait souvent allusion à son humour. Par exemple, un jeu s’était établi entre les deux frères où le « s’il te plaît » du petit frère ne convenait pas au grand. Il devait imaginer une longue phrase « laudative et suppliante » pour avoir accès à ce qu’il voulait, du genre : « Ô grand Bernard, frère magnifique et vénéré, consentirais-tu du haut de ton immense bonté, à laisser tomber ton regard sur le misérable vermisseau affamé qui se prosterne à tes augustes pieds et daignerais-tu lui préparer un de ces somptueux goûters dont tu as le seul secret, pour anéantir la faim atroce qui le tenaille ? » Jamais de conflit entre eux. Bernard faisait preuve d’une « autorité apaisante » qui manque à Daniel. Ce livre est un magnifique hommage à son frère dont la discrétion est à l’opposé de la tendance actuelle qui consiste à mettre en scène sa vie privée sur les réseaux sociaux et « l’exact contraire » d’une Ferrari qui roule à toute allure sur l’autoroute du Sud.

                Y a-t-il un rapport entre le frère tant aimé et Bartleby, le scribe joué par l’écrivain, et qui, à toute demande de son employeur répond inlassablement : « Je préfèrerais pas » (« I would prefer not to »), attitude pour le moins sibylline et désarmante qui attire la commisération du notaire, décidant de le garder à son service par simple humanité et remarquant avec ironie que ce geste deviendra « une friandise pour sa conscience » ?  Daniel Pennac ne lève pas le mystère mais dit combien il est heureux d’incarner ce personnage étrange qui lui donne un pouvoir sur le public, celui de le maintenir dans la tension jusqu’à la fin puisque, avec Bartleby, rien ne se passe. Et l’interprète de se réjouir : « Quel rêve de puissance ! » Mais, plus modestement, Daniel Pennac a le goût du théâtre qui tisse un lien particulier entre l’acteur et le public. Le spectateur entre dans l’œuvre et éprouve les sentiments vers lesquels le comédien le guide. C’est une jubilation d’entendre « toute une gamme de rires et de sourires [qui] accompagnait le défilé du texte » : « Rires militants, rires de surprise, rires scandalisés, sourires entendus, sourires d’attente. »

                Livre d’amour pour un frère disparu et pour le théâtre que Daniel Pennac découvre en tant qu’acteur. Belle écriture littéraire où l’humour ne fait jamais défaut.  

Les rêveurs, Isabelle Carré

                Les journalistes la disent « discrète et lumineuse ». Isabelle Carré dévoile, dans ce roman autobiographique, la partie immergée de l’iceberg qui est loin d’être aussi apaisée. Dans un va-et-vient continuel entre son présent d’actrice et son enfance en famille, elle nous donne à voir le désordre de sa vie aux côtés de ses parents atypiques. Sa mère traîne déjà un lourd passé avant sa naissance. Enceinte très jeune, elle est rejetée par sa famille bourgeoise qui doit préserver les apparences, qui lui impose un isolement douloureux dans un minuscule appartement parisien et qui fait pression sur elle pour qu’elle abandonne le nouveau-né. Mais, à quelques jours de l’accouchement, elle rencontre un étudiant qui prend soin d’elle, l’épouse et reconnaît l’enfant. Isabelle arrive un an après, puis vient un autre garçon.

               Ainsi est composée cette famille où la mère, fuyante et fragile, est suivie par un psy. Le père, lui, est un artiste designer dont l’atelier, véritable capharnaüm, mêle les collections les plus improbables : ses œuvres bizarres, mais aussi des boules de neige, des représentations de Mickey, des masques africains et des danseuses birmanes. Il révèle un jour son homosexualité à ses enfants et fait des confidences à sa fille sur ses relations d’un jour. Entre temps, il fait un séjour en prison pour abus de biens sociaux. Une telle hérédité est difficile à porter pour une jeune enfant, souvent mise à l’écart par ses camarades à cause de sa façon de s’habiller et de son mode d’existence. A cette vie de bohème, Isabelle préfèrerait un quotidien plus classique, plus ordinaire, plus conformiste. Cela lui aurait éviter, certainement, quelques accidents de parcours. A trois ans, elle se jette par la fenêtre de sa chambre pour retrouver sa mère qui la repousse, se casse la jambe et en garde une cicatrice indélébile. A quatorze ans, elle fait une tentative de suicide et se retrouve dans un hôpital psychiatrique. Après la séparation de ses parents, quand elle a quinze ans, elle vit seule dans un appartement que lui paie son père, avec toutes les angoisses générées par cette situation déstabilisante pour une adolescente. Pourtant, la jeune fille décide de vivre et de devenir actrice pour incarner différents personnages qui la sortiront de cet environnement et pour rencontrer des gens. Devenue une actrice reconnue, elle a l’honneur de jouer devant ses parents et ses frères. Mère à son tour, elle partage désormais des moments de bonheur avec ses enfants.

                  Avec ses yeux et sa conscience de petite fille, Isabelle Carré dépeint sa famille en toute objectivité et sans jamais lui faire de reproches. Quant aux passages sur le théâtre, ils témoignent, sans ambiguïté, de sa joie d’être sur scène et de retrouver son public. Dans un récit émouvant mais jamais larmoyant, Isabelle Carré nous fait prendre conscience du chemin qu’elle a parcouru depuis son enfance chaotique jusqu’à sa vie actuelle où elle semble avoir trouvé un équilibre grâce à son métier de comédienne et à la présence de ses enfants.  

Les vautours de Bugarach, Daniel Hernandez

                Bugarach est cette fameuse montagne que la fin du monde prévue en 2012 dans le calendrier maya devait épargner. Bug, comme l’appelle les gens du pays, est un centre spirituel et les adeptes pensent qu’il peut sauver l’humanité. De tout temps les légendes les plus folles ont transité autour du village et de son piton. Par exemple, Marie-Madeleine y aurait été dévorée par les vautours. C’est dans ce cadre que se situent les différentes enquêtes que le commissaire Jepe LLense de Perpignan doit solutionner avec l’adjoint de Couiza, François Courrières, qui l’appelle à son aide. Les suspects sont nombreux dans cette région du Haut Razès où ésotérisme et catharisme sont très prégnants. Les mystiques illuminés qui ont investi le coin ont-ils joué un rôle dans les meurtres qui se succèdent ? Ou bien est-ce les randonneurs qui sillonnent les sentiers, ou simplement les autochtones, ou encore les adhérents à la LPO, la ligue pour la défense des oiseaux qui prennent soin des rapaces, ou les écologistes en lutte contre les exploiteurs de la forêt qui la détruisent pour le compte des Chinois ? Et si ces cadavres dévorés par les vautours étaient dus à des histoires de vengeance et de jalousie ? Les deux policiers vont se heurter à des impasses en suivant ces différentes pistes. Finalement, le hasard va les aider pour résoudre des énigmes beaucoup plus banales qu’ils ne le pensaient au départ, influencés par le mystère entourant ces lieux un peu particuliers.

                Ce thriller de Daniel Martinez est aussi un roman régionaliste où l’on assiste aux rivalités entre Catalans et Occitans qualifiés de « gavachs » par leurs voisins, où les personnages s’intéressent de près aux matchs de rugby de l’équipe locale, l’USAP, et où l’on fait des cures thermales dans les eaux de la Sals, le cours d’eau qui traverse Rennes-les-Bains. Les paysages sont typiques de cette partie frontalière de l’Aude et des Pyrénées Orientales et accentuent le réalisme du récit qui baigne aussi dans l’actualité. Il est question de Daesh et des prises de position des citoyens contre la finance, le pouvoir, la religion, les maux dont souffre notre société et dont les vautours pourraient être le symbole.

                Roman sans prétention qui se lit d’une traite et d’une lecture agréable, même si l’on est déçu par la façon un peu facile dont Jepe LLense trouvent les coupables.

Les loyautés, Delphine le Vigan

                Théo, un adolescent de douze ans à la dérive, noient ses problèmes dans l’alcool. Nous assistons à sa descente aux enfers. Face à lui, un entourage désemparé qui réagit suivant son propre parcours de vie. Certains cherchent à comprendre, certains refusent de voir, certains condamnent, certains ne veulent pas dénoncer, fidèles à une promesse tacite qu’ils se sont faite. Car tel est bien le thème principal de cet ouvrage, les loyautés, qui sont à la fois « nos ailes et nos carcans ». Hélène, le professeur de SVT, tente tout pour sauver son jeune élève passif qu’elle croit maltraité, comme elle, dans son enfance martyrisée par un père jaloux de son savoir. Mathis, l’ami de Théo, voudrait l’aider, mais il ne veut pas trahir son compagnon d’infortune, quand il sent qu’il va trop loin. Quant à Théo, il protège son père, devenu une loque après avoir perdu son travail et il ne parle à personne de sa déchéance.

                Delphine le Vigan explore les failles du monde d’aujourd’hui, avec ces familles dépassées par le mal-être de leurs enfants et engluées dans leurs propres problèmes qu’elles sont incapables de gérer : séparation, chômage…Que faire devant ce signe du temps, l’alcoolisme des adolescents que la société contemporaine a bien du mal à endiguer ? L’éducation scolaire fait ce qu’elle peut, mais elle ne sait pas toujours réagir devant des cas ambigus, car elle doit rester fidèle au devoir de réserve qui est le sien. Encore un roman très sombre de Delphine le Vigan dans   lequel l’auteur essaie de cerner son héros en adoptant quatre points de vue différents. « Familles, je vous hais ! », disait Gide. Delphine le Vigan est plus nuancée. C’est la société qu’elle met en cause. Elle lui reproche de laisser au bord du chemin, dans le désespoir et la misère, bon nombre de ses citoyens.

La douleur, Marguerite Duras

                La douleur comprend six récits sur l’occupation allemande et la libération de Paris. Le plus fort est sans nul doute le premier, éponyme du recueil. Marguerite Duras y raconte l’attente du retour de son mari enfermé dans un camp de concentration, avec tous les sentiments qui accompagnent cette attente. L’angoisse, la fatigue, la peur du non-retour, la colère contre De Gaulle qui fête la victoire, sans compassion pour les disparus. La tristesse et la pitié pour les femmes avec enfants qui attendent le retour du mari et du père. Leurs cris dès qu’elles voient les camions apparaître. L’indécence du regard des curieux qui vivent chaque jour l’arrivée d’un lot de prisonniers comme un spectacle. L’espoir puis la déception quand les convois arrivent. L’étonnement devant les huées qui accueillent les femmes volontaires STO. Et puis ses amis vont chercher Robert L. à Dachau. Quand il revient, il est méconnaissable et se bat contre la mort pendant dix-sept jours. Marguerite Duras décrit le corps en lutte dans un réalisme cru. Aucun détail ne nous est épargné. Soulagement quand il est sauvé. C’est alors qu’elle lui annonce son désir de divorcer…

                Le récit qui suit, Monsieur X dit ici Pierre Rabier, est en fait antérieur au précédent. Elle y révèle comment elle a entretenu des relations amicales avec un membre de la Gestapo pour protéger son mari emprisonné en tant que résistant. Rabier est un nom d’emprunt. C’est un Allemand qui lui fait du chantage : donner le nom d’un ami si elle veut revoir son mari. Ce prédateur cherche à arrêter un maximum de personnes pour les envoyer dans les camps de concentration ou d’extermination. Marguerite Duras le dénonce.

                Un autre texte est consacré à l’interrogatoire musclé d’un traitre par un jeune résistant. Les insultes se mêlent aux coups et provoquent une véritable jouissance.

                Toutes ces notes sont un témoignage poignant sur la façon dont chacun a vécu ce moment crucial de notre histoire. Beaucoup de douleur, d’incertitude, de compromission, de violence. Pas de sentimentalisme de la part de l’auteur. Le style sobre, elliptique permet d’éviter l’émotion. Il convient juste de dire les choses : « Rien. Le trou noir. Aucune lumière ne se fait. »

Géographie de l’instant, Sylvain Tesson

                A la demande de Pierre Bigorgne, rédacteur en chef de Grands Reportages, Sylvain Tesson écrit ce livre qu’il définit ainsi dans son avant-propos : « Les blocs-notes publiés ici sont des coups de sonde, des carottages donnés dans le chatoyant foutoir du monde. » Le monde, il le connaît bien, cet éternel voyageur qui a du mal à se poser à Paris, même après un accident de parcours qui a meurtri son corps encore jeune. Il a escaladé, marché, galopé sur tous les continents avec une prédilection quand même pour les steppes de Russie et leurs immensités. Loin du touriste ordinaire qui fait une visite superficielle d’un pays, il aime se confronter à tous les dangers. En pleine guerre afghane, il s’invite, par exemple, chez les chasseurs alpins.

                Dans ce patchwork de choses vues, Sylvain Tesson rapporte quelques souvenirs de voyage, mais il nous donne surtout son point de vue et ses réactions face au monde qui l’entoure et un état des lieux en quelque sorte. Très concerné par le réchauffement climatique, il s’inquiète de la destruction de l’environnement par l’homme. Il assiste au recul de la biodiversité et note, en Ile de France, la disparition des insectes pour lesquels on lui découvre une véritable passion. Grand défenseur des animaux en liberté, il condamne la chasse en tant que loisir. Il prône une agriculture raisonnée, sans pesticides. Toujours admiratif devant le spectacle de la nature, ce baroudeur considère comme des aberrations les tours de plus en plus hautes édifiées à Dubaï ou en Arabie Saoudite. Le progrès lui semble souvent bien pesant. A internet et aux réseaux sociaux, dont il refuse de devenir l’esclave, il préfère les livres, qui l’aident à vivre (« La lecture est un refuge par temps de laideur ») et qui l’accompagnent dans ses déplacements les plus lointains. Les références à ses nombreuses lectures jalonnent son récit et les citations illustrent le moindre de ses propos. Modestement, il reconnaît : « Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnaît, exprimée avec bonheur sous la plume d’un autre. »

                Jamais engagé politiquement, il réagit avec une sensibilité extrême aux injustices. Il se met en colère devant l’hypocrisie de ceux qui s’insurgent contre les caricatures mais ne réagissent pas devant les petites filles violentées par des régimes terroristes. Le choix des causes défendues lui paraît bien contestable. Il voue à l’islam et à son obscurantisme, à l’intégrisme religieux en général, une haine féroce atténuée toutefois par son humour omniprésent. Comment suivre le ramadan dans des régions où le soleil ne se couche jamais, remarque-t-il ? Ou, à propos du travail de l’écrivain, il ose cette comparaison impertinente : « Au paradis, combien de pages vierges attendent l’écrivain fanatique ? » Beaucoup d’indignation, dans ces instantanés, mais aussi de la sympathie pour les nomades, les vagabonds et pour quelques originaux qui osent l’innovation, comme ce libraire installé au pied des pistes de ski ou cet autre éleveur de lamas qui a introduit ces bêtes contre l’avis de tous, en bas du mont Ventoux.

                 Ce qui importe à cet électron libre qui ne comprend pas que les jeunes d’aujourd’hui manifestent pour leur retraite, c’est de vivre le moment présent quitte à se brûler les ailes au détour d’un chemin. Il reprend cette phrase de Pindare qui lui va si bien : « N’aspire pas ô mon âme à la vie éternelle, mais épuise les champs des possibles ». Partir est aussi une fuite comme le disait Drieu de la Rochelle : « L’agitation lui paraissait la façon de tout arranger ».

                Géographie de l’instant est une belle invitation au voyage et à la connaissance de soi, dans une langue érudite et poétique. Citons, pour finir, quelques aphorismes dont Sylvain Tesson est friand. A propos de la vodka : « Breuvage qui permet d’avoir des théories sur tout et aucun souvenir une fois qu’on les a exposées. » « L’apnée est plus qu’un sport, c’est une action de grâce qui consiste à retenir son souffle devant la beauté. » « Lire, c’est une élégante manière de pratiquer la politique de l’autruche. »

Le pays sans nom. Déambulations avec Marguerite Duras, Anna Moï

                Ce sont seize courts textes où l’auteure reprend chaque fois un thème traité dans les romans de Marguerite Duras. Nous revisitons son œuvre, mais nous déambulons aussi de Hanoï à Saïgon en passant par Hoï An, Dalat et le delta du Mékong. Le dépaysement est assuré dès le début avec l’évocation des marchands ambulants et de leur palanche. Nous descendons la célèbre rue Catinat, plusieurs fois débaptisée, où les femmes se déplacent avec un masque, un chapeau et des gants jusqu’aux coudes pour préserver la blancheur de leur peau. Nous faisons une halte au passage Eden, où se trouvait l’Eden Cinéma qui accueillait la mère de Marguerite Duras, chargée de jouer du piano pour accompagner les films muets de l’époque. Nous croisons les culs-de-jatte qui mendiaient sur une planche à roulettes, non loin du mythique hôtel Continental et qui ont maintenant été chassés du centre-ville. Nous parcourons le marché de Cholon où l’on peut trouver une réduction d’os de tigre censée soigner les articulations douloureuses. Nous prenons les bacs sur le Mékong qui ont supplanté les ponts détruits par la guerre et qui sont de nouveau remplacés par des ponts en béton, le plus fameux étant celui où Marguerite Duras a rencontré l’amant quand elle se rendait à Sadec. On se nourrit de mangue verte accompagnée de piment et du « banh mi », le sandwich vietnamien devenu à la mode aujourd’hui en France. On va respirer l’air frais des montagnes à Dalat où les colons français avaient coutume de se rendre pour oublier quelque temps la moiteur du sud.

                Anna Moï, qui vit en Corrèze quand elle écrit ce récit, a tenté de s’installer au Vietnam avec son mari et ses enfants. Mais, comme la mère de Marguerite Duras qui ne cessait de construire un barrage contre le Pacifique, elle a dû abdiquer devant les inondations qui menaçaient de détruire sa maison qu’elle avait fait construire au bord du fleuve à Hoï An. Elle décrit le pays en citant des extraits de romans de Marguerite Duras qui soulignent leur expérience commune. Et, tout en partant sur les traces de l’écrivain, elle note les transformations qui ont touché son pays d’origine.

                Le pays sans nom est un petit livre sans prétention mais qui rappellera bien des souvenirs au lecteur passionné de Vietnam et de Marguerite Duras.

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