Le lambeau, Philippe Lançon

                Tout le monde se souvient du 7 janvier 2015, jour où la rédaction de Charlie Hebdo a été pulvérisée par un attentat terroriste. Philippe Lançon en garde des traces indélébiles, aussi bien physiquement que psychologiquement puisqu’il se trouvait dans les locaux, à côté de ses amis, Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Elsa Cayat, morts dans la fusillade. La mâchoire emportée par une balle, il raconte l’histoire de sa reconstruction dans Le lambeau. Il va parler bien sûr de l’attentat, mais il semble en retarder l’évocation en faisant des digressions sur sa vie antérieure : quand Philippe Val lui a proposé d’être chroniqueur à Charlie, comment il est devenu critique par hasard et comment il a fui, par peur, Bagdad où il était reporter et où il a connu son premier rendez-vous avec le monde arabe. Il consacre un chapitre à la pièce de Shakespeare, La nuit des rois, à laquelle il avait assisté la veille au théâtre, en prenant des notes pour écrire un hypothétique article. Le journaliste revient enfin sur cette folle journée où, comme d’habitude, la conférence de rédaction se déroulait dans « les cris, les rires et les engueulades ». Clin d’œil ironique aux événements qui allaient arriver, avec Houellebecq qui présente en même temps,  sur France Inter, son livre, Soumission, où il est question d’un président islamique à la tête de la France. Lançon et Maris en discutaient quand ils furent brutalement interrompus. Il se souvient des derniers mots de Charb et de Cabu. Puis, c’est la description du sang, des corps étendus et explosés, de la cervelle de son voisin, Bernard Maris, et des premiers secours auxquels il assiste, hébété, sans savoir qu’il est aussi sévèrement touché.

                Philippe Lançon ne s’attarde pas sur ce moment qui a changé sa vie. Plus loin, il fera une allusion rapide et sans haine à ses agresseurs : « Je n’ai aucune colère contre les frères K., je sais qu’ils sont les produits de ce monde, mais je ne peux simplement pas les expliquer. » Toute son attention est focalisée sur sa reconstruction. Il convient d’abord de remonter le temps en se remémorant des petits détails de sa vie passée pour que le 7 janvier qui est le début d’une nouvelle existence n’abolissent pas ses souvenirs. Aidé de Proust, il part à la recherche du temps perdu. Et puis, il y a surtout son combat, à l’hôpital, pour retrouver l’usage de sa mâchoire. Il faut soigner ce « lambeau », ce morceau de chair arrachée puis remplacer les parties osseuses touchées, par une greffe d’un peu de son péroné. Les opérations se multiplient mais il les accepte sans se plaindre car elles sont un espoir d’amélioration. « Mon avenir s’arrêtait aux prochains soins et à l’horizon de sensations de plus en plus féroces et inédites. » La souffrance est réelle, mais jamais d’apitoiement. De l’humour même, pour parler de son état. « A quoi je ressemblerai ? Je n’en sais rien. A une grosse poire violette, me dit-on. Ou à un boxeur martelé par Joe Frazier. » Il se voit comme un « funambule à muselière de gaze et d’adhésifs. » Son corps est harnaché de tuyaux. Ce sont ses nouveaux amis car ils sont là pour le soulager.

                Des liens se tissent avec le personnel de l’hôpital auquel il rend hommage et surtout avec Chloé, la chirurgienne maxillo-faciale, sans affect, férue de littérature, qui l’oblige à garder un maintien digne et refuse le négligé. Philippe Lançon se sent en sécurité à l’hôpital où il apprécie la bienveillance de tous et la discrétion des policiers qui montent la garde devant sa chambre. Il vit dans un cocon qu’il ne veut plus quitter. Même le bloc, qu’il appelle « le monde d’en bas », est devenu « [sa] seconde maison, [sa] maison de campagne ». Il s’entoure d’un rituel qui l’aide à supporter ces épreuves. Bach, Kafka, Vélasquez ne le quittent pas et chaque fois qu’il descend au bloc, il relit la mort de la grand-mère de Proust comme « une prière préopératoire ». Le monde extérieur vient vers lui. Beaucoup de visites : ses parents, son frère, ses amis, le président François Hollande et même un ami musicien qui vient faire un concert dans sa chambre. Cependant, il appréhende les sorties hors de cet univers familier qu’est devenu l’hôpital. Elles se font progressivement. Sa première sortie est pour le musée Guimet. Il passe un week-end dans la Nièvre, chez ses grands-parents. Il faudra attendre un moment avant de revenir sur les lieux de l’attentat. Quand il retourne à la vie « normale », il doit se faire violence pour prendre le métro et côtoyer les jeunes arabes.

                C’est un livre poignant mais jamais larmoyant que Philippe Lançon nous offre ici. Il analyse sa situation avec un détachement et un recul qui forcent l’admiration. L’humour dédramatise les moments les plus douloureux. On ne peut que saluer la dignité et le courage avec lesquels il traverse ces longs mois de souffrance. L’écriture a permis à l’écrivain de sortir de sa condition de patient. Le lambeau permet au lecteur, qui a été bouleversé par le massacre du 7 janvier et qui a manifesté quelques jours après, d’être une nouvelle fois Charlie.

Les prénoms épicènes, Amélie Nothomb

                Reine vient de rompre avec Claude qui ne le supporte pas et qui jure de se venger. Peu de temps après, il rencontre Dominique à la terrasse d’un café et la demande en mariage. Surprise de Dominique qui, devant sa gentillesse, accepte finalement avec tout ce qu’il lui propose : la création d’une société et la vie à Paris. Claude semble plus amoureux que sa femme. Il souhaite vivement avoir un enfant dont il se désintéresse dès la naissance. Les parents ayant des noms épicènes (qui conviennent aussi bien à un homme qu’à une femme), ils trouvent tout à fait normal d’appeler leur fille Epicène. On reconnaît là le brin de folie qu’Amélie Nothomb aime à glisser dans ses romans. Epicène, au fil des années, voit grandir sa haine pour ce père qui la rejette.

                Amélie Nothomb arrive à donner une intensité dramatique à une situation en apparence ordinaire. Le lecteur se prend au jeu et se pose des questions tout au long des pages. Comment va se transformer la haine de la fille pour le père ? La mère va-t-elle réagir devant l’indifférence de son mari ? Que cache l’attitude incompréhensible du mari qui s’éloigne puis se rapproche de sa femme ? Rien pour nous mettre sur la voie. L’auteur, dans un style dépouillé, fait évoluer ses personnages avec une froideur et un détachement qui ne trahit aucune émotion. Il faudra attendre la fin de ce court roman, qui se lit d’une traite, pour comprendre qu’il s’agit du récit d’une vengeance de vingt ans et d’une manipulation qui témoigne de la cruauté des rapports humains.

A son image, Jérôme Ferrari

                La jeune Antonia revient de Yougoslavie où elle était photographe sur des lieux de conflit. De retour en Corse, ses sujets ne sont plus que des mariages, travail alimentaire dont elle doit se contenter. Après l’une de ces noces et une nuit blanche, elle va chez ses parents, mais meurt dans un accident de voiture. Dès lors, le roman est consacré à son enterrement. Il est construit comme le requiem de la liturgie catholique, chaque partie (Kyrie, Dies irae…) correspondant à un chapitre du livre. Le prêtre qui officie n’est autre que son oncle, qui a toujours eu beaucoup d’affection pour elle, qui lui a offert son premier appareil photo quand elle était enfant et qui lui a payé son voyage en Yougoslavie quand personne ne croyait en elle. Trop bouleversé pour tenir des propos cohérents, il prononce une étonnante homélie devant les fidèles déconcertés.

                L’auteur mêle à cette messe de funérailles des épisodes de la vie d’Antonia. Il raconte comment la photo est devenue sa passion et combien elle a été déçue par son premier reportage dans un journal local, sur « un concours de pétanque en triplette dans un village de montagne ». En quête d’esthétisme, elle s’est trouvée confrontée à des clients qui recherchaient des souvenirs de la journée aux côtés de personnalités, bref des photos qui fixeraient des événements familiaux ou des commémorations. Désormais, seul son temps libre sera consacré à capter « le morne déroulement de l’existence » dans le regard de ses amis ou des personnes rencontrées. Son rêve était de devenir reporter sur les zones de guerre ou de catastrophes naturelles. C’est pour cela qu’elle s’est retrouvée en Yougoslavie.

                A travers Antonia et les autres reporters qu’il évoque dans des digressions, l’auteur nous fait part de ses réflexions sur le malaise que produisent les photos de guerre. Tous ces photographes sont bouleversés par le contraste entre la magnificence des paysages orientaux et les horreurs qu’ils fixent sur le papier. Sur le terrain, ils éprouvent un mélange de peur et de dégoût. Mais, il est essentiel, pour eux, de lutter contre « le silence et l’oubli ». Antonia ne peut développer les photos de cadavres sur les champs de bataille, car elle les trouve obscènes. Elle prend conscience que la volonté de témoigner se mêle au désir malsain de faire le scoop, d’être là où il se passe quelque chose. Elle finit par reprendre son travail au journal local où elle fait des photos « inoffensives et insignifiantes » « qui mériteraient de disparaître ».

                Jérôme Ferrari déroule la courte vie de son héroïne sur fond de lutte pour l’indépendance corse, puisque la jeune fille est amoureuse de Pascal, un militant extrémiste qui se retrouve en prison et qu’elle abandonne car elle est lasse de la violence des attentats et de la guerre fratricide qui oppose les deux camps après la scission du parti.

                Tous ces thèmes sont abordés dans une écriture soignée à laquelle le prix Goncourt 2002 nous avait habitués. Pour raconter les faits, il utilise un style enlevé où il n’y a pas de temps morts qui viendraient ralentir le récit. A l’opposé, de longs monologues intérieurs témoignent des doutes, des questions et des révoltes du personnage. Ce sont alors de longues phrases et de longs paragraphes qui suivent le cheminement de sa pensée. Un style séduisant, des thèmes intéressants, notamment l’interrogation sur la fonction du photographe de guerre. Quelques digressions pourtant qui alourdissent le roman.

Le deuil de la mélancolie, Michel Onfray

                Si les écrits du philosophe libertaire témoignent souvent d’une audace et d’une intelligence remarquables et si ses récits sur le corps ou la mort de son père sont bouleversants, Le deuil de la mélancolie, où Michel Onfray narre ses problèmes de santé, offre peu d’intérêt. Il ne nous épargne ni les nombreux examens qu’il a dû subir lors de son dernier AVC, ni les visites chez les nombreux médecins, tous plus Diafoirus les uns que les autres, selon lui. Trop de répétitions pour dire son aigreur envers les faux amis qui l’ont abandonné et des éloges trop flatteurs pour ceux qui l’ont aidé. Attitude qui met mal à l’aise à force de jouer les victimes, d’autant plus que ces propos maintes fois tenus donnent un sentiment de déjà entendus.

                Quant à l’hommage à sa compagne, Marie-Claude, victime d’un cancer qui l’a rongée pendant dix-sept ans, on s’en tiendra au merveilleux Requiem athée qu’il avait écrit pour elle juste après son décès et qui était en même temps un éblouissant hymne à la vie.

Dix-sept ans, Éric Fottorino

                Dix-sept ans, c’est l’âge de Lina quand elle donne naissance à Éric. Trop jeune pour être mère. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Lina a envie de s’amuser comme les autres adolescents, d’autant plus que sa propre mère est là pour assumer ses responsabilités auprès de l’enfant. Dès l’annonce de la grossesse, le père biologique, Moshé, va vivre dans son pays d’origine, le Maroc, et c’est Michel qui a élevé l’enfant avec deux autres frères, avant de les quitter à son tour. Éric est dévoré de ressentiment envers cette famille qui n’a pas su l’aimer comme il l’aurait souhaité. Mère trop jeune, père absent, réflexions blessantes formulées autour de lui. Éric rejette ses parents. Jusqu’au jour où, alors qu’il a la cinquantaine, sa mère réunit ses enfants pour leur confier un secret : deux ans après Éric, elle a donné naissance à une petite fille abandonnée sur les ordres de sa mère. Deux bâtards dans la famille, c’était trop pour cette femme pétrie de religion qui avait déjà un fils homosexuel et un autre défroqué.

                L’écrivain, impassible pendant l’aveu de Lina, réagit par la fuite, sur les traces d’un hypothétique passé dans les rues de Nice, la ville qui l’a vu naître, mais aussi la ville de l’exil pour la future mère qui devait être éloignée des regards familiers. Recherche identitaire au cours de laquelle le romancier va imaginer ce que sa « petite maman » a subi. Considérée comme une prostituée parce qu’elle se jetait dans les bras des hommes pour trouver l’affection qu’elle n’avait pas chez elle, cette femme-enfant a été mise à l’écart par sa famille. Petit à petit, les souvenirs surgissent et Éric Fottorino, dans sa quête se rend compte à quel point sa mère l’a aimé, elle qui a eu le courage d’aller le chercher chez la nourrice où sa grand-mère voulait l’abandonner. Un autre moment fort permettra peut-être à l’adulte qu’il est devenu d’aller mieux. C’est leur voyage de La Rochelle à Nice où la mère veut revenir, après le décès du père adoptif. Dans le lieu-clos de la voiture, la mère et le fils se racontent et dévoilent leurs fêlures.

                Est-ce que cette plongée au fond de lui-même, cristallisée par l’écriture cathartique du livre, parviendra à l’apaiser ? La fin du roman permet d’en douter, même si tout au long des pages, son besoin de bons sentiments est évident et transparaît dans la reprise de l’expression « petite maman ». Est-ce de la pudeur de la part du narrateur dont la froideur ou même la cruauté à l’égard de sa mère mettent mal à l’aise ? Les termes employés sont parfois d’une dureté insoutenable.

                Notons qu’Éric Fottorino n’a pas voulu mettre en scène Nice, la ville fantasmée, sans évoquer le traumatisme qu’elle a vécu lors de l’attentat du 14 juillet 2016. L’histoire familiale rejoint alors les souffrances des habitants qui, comme le romancier, tentent de se reconstruire.

                Ce récit autobiographique, considéré par l’auteur comme une fiction, est un texte fort sur l’histoire d’un fils et d’une mère qui s’aiment mal et qui tentent de se retrouver, en exhumant les non-dits du passé.

La maison et le monde, Rabindranath Tagore

                La maison et le monde est un récit à trois voix qui s’inscrit dans le cadre d’une situation historique bien précise : le Bengale sous la domination anglaise. Les personnages donnent tour à tour leur point de vue sur les événements politiques et sur leur vie privée. Il s’agit de Nikhil, le rajah, Bimala, sa femme et Sandip Babu, l’ami de Nikhil. Le couple, après neuf années de mariage, a trouvé une certaine stabilité. Bimala est une femme au foyer invisible. Elle est la servante de son mari et, comme toutes les épouses en Inde, elle s’accommode de sa belle-famille qui vit avec eux, supportant les conflits, surtout avec sa belle-sœur qui la harcèle de sa jalousie.

               Tout change lorsque Sandip Babu vient s’installer chez eux et s’éprend de son hôtesse. Sandip est à la tête d’un mouvement très actif à l’époque, le swadeshi, qui lutte pour l’indépendance de son pays et qui boycotte tous les produits britanniques. Extrémiste intraitable pour ceux qui ne partagent pas sa cause, il pense que tout ce qui est grand est cruel. « Ceux qui désirent de toute leur âme et jouissent de tout leur cœur, ceux qui n’ont ni hésitations ni scrupules, voilà les élus de la Providence. » Tel est son credo. Pourtant, vis-à-vis de Bimala, le révolutionnaire intransigeant est troublé et fait preuve de faiblesse. Il en est désolé pour son ami mais il n’hésite pas à demander à Bimala de soutirer de l’argent à son mari pour éliminer les musulmans du pays. La femme reste pour lui un être inférieur qui doit soumission à l’homme.

               Bimala, de son côté, ne résiste pas à son charme même si elle est tiraillée entre les convenances et cette passion qu’elle sent poindre. Pour la première fois, la femme effacée défend ses idées. Près de Sandip, elle se sent investie d’un pouvoir qu’elle ignorait. Il semble que ce conquérant lui révèle sa vraie nature, en lui faisant découvrir le monde qui existe en dehors de sa maison.

              Nikhil, comme son ami, participe au mouvement nationaliste, mais il est plus modéré et il est surtout adepte de la non-violence. Il défend les produits indous, mais refuse de détruire les marchandises étrangères. Quant à sa femme, il l’a sublimée et souffre de sa perte. Il éprouve de la tristesse devant le vide de sa maison aux deux cœurs séparés. Pourtant, il la laisse libre de ses choix et ne veut pas intervenir quand il la voit s’éloigner de lui.

               Par le prisme de ses trois narrateurs, Tagore fait part de ses propres doutes sur les conflits qui secouent son pays, tout en critiquant la violence qui s’installe au niveau social mais aussi dans la religion qui voit s’affronter sauvagement les musulmans et les hindous. Loin de mettre en scène des personnages manichéens, Tagore analyse avec finesse les sentiments qui se bousculent dans le cœur de Bimala, de Nikhil et de Sandip. Même ce dernier, affichant souvent une grande cruauté, se révèle un être complexe capable de sensibilité face à ses amis. Il reconnaît lui-même : « Je suis né dans l’Inde ; et le poison du spiritualisme coule dans mes veines. Même si je dénonce la folie de marcher dans l’abnégation, je ne l’évite pas toujours. » Avec Bimala, c’est une belle figure d’émancipation féminine qu’il nous offre dans un pays corseté par les traditions. Enfin, tout au long de ces pages, nous baignons dans la mythologie indienne avec de nombreuses références aux dieux et aux déesses qui ont connu le même sort que les personnages du roman.

               Dépaysement assuré donc avec ce roman profondément ancré dans la vie indienne du début du XXème siècle.

Passage des ombres, Arnaldur Indridason

                Un vieil homme solitaire est trouvé étouffé chez lui. On connaît peu de choses de lui, sinon qu’il s’entendait bien avec sa voisine à qui, pourtant, il n’avait pas fait de confidences. Les objets trouvés dans son appartement sont peu bavards : une photo d’un jeune homme et trois articles de presse sur une jeune femme étranglée et déposée derrière le théâtre national, en 1944. Ces extraits de journaux interrogent Konrad, inspecteur à la retraite, qui prête main-forte à Marta, la responsable de l’enquête. Les souvenirs se bousculent chez Konrad qui se rappelle qu’à cette époque, son père avait organisé une séance de spiritisme pour mettre en relation la jeune fille assassinée et ses parents adoptifs. Entrent en jeu des histoires de viols, d’avortements clandestins, des relations critiquées entre les soldats américains et les Islandaises pendant l’occupation (il s’agit de la fameuse « situation ») et même des interventions d’elfes sortis tout droit des contes populaires. Plus de doute sur le lien entre les deux enquêtes quand Konrad comprend que le vieil homme étouffé n’est autre que l’ancien militaire, Thorson, chargé de résoudre le mystère de la jeune fille du passage des Ombres. Peut-être avait-il de nouveaux éléments sur cette affaire non résolue ? Les déductions de Konrad le conduisent sur la même piste que Thorson, l’amènent à interroger les témoins bien cachés du passé et à lever le voile sur les coupables.

                La structure du roman permet de suivre aisément la progression des deux enquêtes avec des retours en arrière sur une histoire non élucidée. Pas question, pour Indridason, de laisser ses policiers sur un échec et c’est avec habileté qu’il relie, à la fin, les deux intrigues, tout en gardant un œil critique sur cette Islande marquée par l’occupation des Britanniques et des Américains pendant la guerre et tiraillée entre la modernité des jeunes femmes qui veulent s’émanciper et la croyance tenace aux mythes anciens qui rendent responsables les elfes dans les situations compliquées.

La colère des aubergines, Bulbul Charma

                Ces nouvelles sont présentées comme des récits gastronomiques et, effectivement, chacune d’elle est assortie d’une recette qui a un rapport avec l’histoire racontée. Elles mettent en scène des cuisinières émérites ou pas, ayant chacune une spécialité culinaire. Une vieille femme veille jour et nuit sur sa réserve contenant, dans des jarres, des pickles de mangue convoités. Une jeune orpheline, ballottée de famille en famille où l’on se sert d’elle comme d’une esclave, sacrifie sa vie par abnégation. Un homme est pris en sandwich entre sa mère et sa femme qui le gavent de plats plus exécrables les uns que les autres. A l’occasion d’un mariage, chaque famille essaie d’impressionner l’autre avec des mets recherchés, si bien que la mariée se souviendra plus tard des plats qui ont régalé la noce plutôt que du visage de son défunt mari. Des aubergines se rebellent en provoquant des brûlures d’estomac chez celui qui a quitté le domicile conjugal, mais qui ne peut s’empêcher d’y revenir une fois par semaine pour apprécier les plats de son ancienne épouse. Un joyeux partage de gamelles s’établit dans le train où l’on s’invite d’un compartiment à l’autre. Les deux maris de Chinta rivalisent d’ingéniosité pour avoir sa préférence en lui offrant de la nourriture qu’elle dévore avec gourmandise. Les femmes vivent un supplice quand elles doivent suivre le jeûne que leur impose leur veuvage. La nourriture est soignée même dans les cérémonies religieuses, pour satisfaire les défunts et le prêtre qui officie. Une femme trompée par son mari compense en se gavant de pâtisseries.

                Ce livre n’est donc pas qu’un simple recueil de recettes. Il nous convie à pénétrer dans le quotidien des foyers indiens. On partage les secrets des familles où l’on s’active paour marier les jeunes filles selon leur caste. On assiste aux tensions entre la mère du mari et sa bru qui vivent sous le même toit. On éprouve de la sympathie pour ces femmes dodues et gourmandes qui ne peuvent résister à un plat succulent. Mariages arrangés, polygamie, adultère font partie de la tradition du pays et le sort des femmes soumises à la suprématie masculine est loin d’être enviable. Pourtant, les caractères bien campés, l’humour et l’originalité de la présentation font de La colère des aubergines un recueil réjouissant et qui, en plus, donne envie de goûter à cette cuisine appétissante qui fleure bon les épices.  

Seras-tu là ? Guillaume Musso

                Un Musso pour voir !

                Elliott est chirurgien pédiatre à San Francisco. Par un tour de passe-passe, il a la possibilité de retourner dans son passé. Il nous entraîne donc dans des allers- retours entre sa vie à soixante ans et celle de sa jeunesse à trente. On apprend qu’il a perdu son amour, Ilena, vétérinaire dans une réserve marine en Floride, et qu’il a rencontré son double un soir dans un aéroport. Ce double lui soumet un pacte pour sauver Ilena. Mais, ce n’est pas si simple, car les conditions posées sont diaboliques et, de toute façon, ne le satisferont pas quelle que soit la proposition choisie.

                Il faut donc laisser sa rationalité de côté pour entrer dans le monde paranormal de Musso. Murakami le fait très bien et on adhère. Mais, ici, ce qui gêne le plus, ce sont les clichés qui émaillent les pages. San Francisco se résume à son pont et à Lombard Street. Quant à Noël, c’est une période heureuse pour certains et d’immense solitude pour d’autres. Autre procédé repris plusieurs fois par l’auteur et qui devient lassant à la lecture : ses remarques sur l’apparition des nouveautés dans les années trente qui, d’après lui, ne sont pas faites pour durer. C’est le cas du scanner, de l’ordinateur ou même de Stephen King. Musso émet chaque fois des doutes sur l’avenir de ces innovations technologiques ou de ce nouvel écrivain. Ce clin d’œil appuyé au lecteur est assez maladroit.

                Pourtant, « Seras-tu là ? » se lit facilement et sans déplaisir, quand tout s’agite autour de vous et que vous avez du mal à vous concentrer sur un livre plus ardu.

Un été avec Homère, Sylvain Tesson

               Les textes rassemblés dans ce recueil reprennent les émissions diffusées, l’été 2017, à la radio. Pour préparer ce travail, Sylvain Tesson a voulu retrouver l’atmosphère homérique, en s’installant dans l’une des Cyclades, Tinos. Là, il était baigné dans la lumière qui illumine l’Iliade et l’Odyssée et il avait sous ses yeux toute la beauté des îles grecques.

                Pour l’auteur, lire Homère de nos jours, c’est retrouver notre actualité, avec ses guerres, ses catastrophes naturelles et, au milieu, l’homme capable du meilleur et du pire. C’est en retirer une sagesse qui nous guidera dans les temps tourmentés que nous traversons. L’Iliade raconte l’origine de la guerre de Troie et la colère d’Achille, quand Hélène promise à Ménélas est offerte à Pâris. Achille fait preuve d’ « ubris » en détruisant tout sur son passage si bien que les éléments finissent par se révolter. De même, les hommes du XXIème siècle se sont laissé aller à la démesure en saccageant la nature qui menace de se venger. Sylvain Tesson tire cette leçon de l’Iliade : « Ce n’est ni l’amour ni la bonté qui mènent le monde, mais la colère. » L’Odyssée retrace les aventures d’Ulysse depuis Troie jusqu’à son retour à Ithaque. Le héros affronte bien des épreuves sans oublier les objectifs qu’il s’est fixés. Refusant l’immortalité, il renoue avec sa condition de mortel. Il fait ce qu’il a à faire sans « se défausser de ses responsabilités. » Par son exemple, il nous exhorte à prendre notre destin en main, dans l’hypothèse où il n’y a pas de vie dans l’au-delà, puis à goûter au plaisir immanent à la vie sur terre.

              Avec beaucoup d’humour, Sylvain Tesson s’amuse à faire le grand écart entre l’Antiquité et le monde contemporain. Pour lui, les prétendants qui se disputent la succession d’Ulysse sont les dignes prédécesseurs des courtisans ambitieux et médiocres qui ont couvert de flatteries les représentants du pouvoir à toutes les époques de l’histoire universelle.  « Leurs réincarnations se disputent aujourd’hui les mânes des républiques. » Il se demande aussi quels sont les dieux qui, de nos jours, donnent un coup de pouce aux héros en difficulté. Est-ce l’EPO qui dope nos athlètes ou nos états d’âme intérieurs qui nous font avancer : la séduction, qui était incarnée par Aphrodite, la rage représentée par Arès ou la ruse à laquelle avait recours Athéna ? A l’immédiateté des réseaux sociaux, l’écrivain oppose le temps plus élastique du monde antique où le présent ancré dans le passé envisageait un avenir glorieux. Car Ulysse fait partie des héros, ces personnages délaissés aujourd’hui, auxquels on préfère les victimes, même si, après être tombé de Charybde en Scylla, il n’aspire qu’à vivre paisiblement auprès des siens.

               Sylvain Tesson se plaît à souligner la poésie des textes d’Homère et les nombreuses citations, extraites des traductions de Jaccottet et de Brunet, nous réjouissent. Comme les héros d’Homère qui, en tribuns accomplis, haranguent les foules pour les inciter au combat, Sylvain Tesson aime les mots. Son style s’enrichit d’épithètes et d’analogies, deux figures que l’on bannit aujourd’hui sous prétexte d’alourdir le texte. Faux procès, d’après lui : « L’épithète adoube le nom. La comparaison relance le rythme. » Quant à l’épithète homérique, il est indispensable car il donne une aura au héros.

               C’est avec sa passion, sa culture et sa belle écriture que cet aventurier moderne nous replonge dans l’univers homérique. Certes, il ne s’agit pas d’un ouvrage d’érudition mais d’une lecture personnelle de l’œuvre et nous suivons avec amusement ses digressions sur l’actualité, qui servent de prétexte à nous donner son point de vue sur le monde actuel.

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