Lambeaux, Charles Juliet

                Deux mères : une, biologique qu’il n’a pas connue et une, adoptive qui l’a élevé dans un amour et une abnégation sans bornes. Lambeaux est un hommage à ces deux mères que Charles Juliet porte toujours en lui. Il a une grande admiration pour la première, rebelle, qui refuse son sort de paysanne inculte et de mère au foyer. Brillante à l’école, amoureuse de la langue française, elle doit abandonner les études pour s’occuper de la ferme et de ses trois sœurs.  L’atmosphère est pesante à la maison. La mère est usée par le travail et le père est un taiseux toujours insatisfait, incapable d’un mot gentil. Elle se dévoue entièrement à ses sœurs. Envie de fuir, de prendre la route. Soif de vivre loin des mesquineries villageoises. Peu d’événements viennent éclairer sa triste vie toujours recommencée. Elle apprécie le colporteur qui fait entrer un peu du monde extérieur dans la ferme. Elle aime à se plonger dans le seul livre à sa disposition : une bible trouvée dans la grange voisine. La nature est un refuge qui l’accueille l’instant d’un pique-nique avec ses sœurs. Puis, un jour, elle rencontre un garçon qui ensoleille ses dimanches jusqu’à ce qu’il meure de tuberculose. Elle retombe alors dans la grisaille des journées uniformes. Mariage plus de raison que d’amour avec Antoine. Quatre enfants qui l’épuisent et qui ne tarissent pas sa soif d’idéal. La mélancolie s’installe à nouveau avec un mal de vivre qui la conduit vers la dépression, une tentative de suicide et un enfermement dans un hôpital psychiatrique où elle meurt à trente-huit ans.

                Charles Juliet porte une grande affection à seconde mère, un chef d’œuvre d’humanité. Dernier des quatre enfants, le narrateur est mis en nourrice dans une famille aimante bien que nombreuse. Il développe une extrême sensibilité auprès de cette mère dont le dévouement est entier malgré l’inconfort de sa vie. A ses côtés, il est conscient de « l’âpreté et de l’austérité des vies qui mènent un incessant combat pour tenter de faire reculer la misère. Chacun travaillant dur dans le seul but d’avoir simplement de quoi subsister ». Ce sont pourtant ces parents d’adoption qui vont lui ouvrir la voie vers une meilleure destinée. Envoyé comme enfant de troupe dans une école d’Aix-en-Provence, il subit des humiliations, des harcèlements, il découvre la sexualité par le biais de la femme du chef. Mais, la discipline militaire va le forger et il aura même la nostalgie de la fraternité de la caserne. Longtemps, il sera incapable d’assumer une vie de solitude, sans contraintes, sans obéir à des ordres. Après des études hésitantes, ce boulimique de lecture, qui d’inculte devient autodidacte, tombe tout naturellement dans l’addiction de l’écriture. Peut-être que ferrailler avec les mots va lui permettre d’éloigner ce mal-être existentiel qui émane de toutes ces pages. Arrivera-t-il à recréer cette personne qu’il est et qu’il n’aime pas ? On peut le penser quand on lit la dernière phrase de Lambeaux où il s’adresse à lui-même : « Et tu sais qu’en dépit des souffrances, des déceptions et des drames qu’elle charrie, tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps, combien passionnante est la vie ».

Les cigognes sont immortelles, Alain Mabanckou

                Encore une fois, dans l’œuvre d’Alain Mabanckou, c’est un enfant qui parle, Michel, et qui raconte son enfance à Pointe-Noire, au Congo Brazzaville. Dans une langue faussement naïve, il fait revivre sa famille et la vie de son quartier. Son père disparaît à sa naissance. La mère et le fils sont recueillis par Papa Roger qui a déjà une famille nombreuse. Maman Pauline devient donc la seconde femme de Papa Roger, tout à fait naturellement, puisque la polygamie existe toujours en Afrique. Michel est accepté par sa deuxième famille et son père adoptif fait son éducation, sous l’arbre à palabres, devant la maison où il écoute la radio. Il est formé en même temps à La voix de la révolution congolaise et à La Voix de l’Amérique. Très bon élève à l’école, il vit une vie tranquille de jeune adolescent africain dont la famille est pauvre mais ne connaît pas la misère.

                Son quotidien est animé par les querelles de quartier où l’on accuse son voisin de pactiser avec les Blancs ou les capitalistes noirs. Régulièrement, il va acheter le tabac et le vin pour son père « Au cas par cas », la boutique où les prix sont fixés en fonction de l’acheteur et où l’épicière colporte tous les ragots du coin. « Sa langue n’a pas de frein ». Il mange du porc aux bananes plantains. On assiste à ses premiers émois amoureux qui le laissent timide et maladroit face aux filles. Devant des situations gênantes auxquelles il n’aurait pas dû assister, Michel sait rester discret. Il ne dit rien « sinon on va encore dire que moi Michel j’exagère toujours et que parfois je suis impoli sans le savoir », formule qu’il répète comme un mantra. Quelques autres remarques amusantes donnent une idée de la cohabitation dans ces quartiers populaires. A propos des toilettes : « Quatre tôles que l’on a rassemblées pourque les curieux ne voient pas la forme de notre nudité depuis la rue ». Les jeunes ne sont pas insensibles à la mode. Ils portent des chaussures appelées « la Chine en colère » parce qu’elles sont arborées par Bruce Lee dans un de ses films.

                Mais un événement plus grave vient perturber la routine de Michel : c’est l’assassinat du président Marien Ngouabi. Il découvre alors un autre monde avec la multiplication des militaires, le couvre-feu, les dénonciations, les arrestations arbitraires, un monde d’adultes où il ne fait pas bon vivre. En même temps, il fait l’expérience de la corruption, quand Maman Pauline, emprisonnée pour avoir voulu faire justice elle-même, est libérée grâce à l’influence de Tonton René, membre du Parti congolais du travail, l’homme riche et respecté de la famille. Pour la défendre, Michel fait lui aussi un faux témoignage et ce mensonge est le symbole de son passage dans le monde des grandes personnes.

                Alain Mabanckou fait revivre une nouvelle fois son pays tel qu’il l’a connu, à travers les yeux de l’enfant qu’il était. Il nous raconte les croyances, les superstitions, mais aussi la complexité de la politique africaine et la place du Congo Brazzaville dans le monde. En guerre avec le Zaïre, l’ex Congo belge, il entretient des liens particuliers avec la Russie, la Chine et Cuba. Il dit aussi son admiration pour la France, pays modèle et beaucoup plus paisible. On trouve beaucoup de choses dans ce livre : la fraîcheur de l’enfant qui raconte, de l’autodérision et une critique sévère et sans concession de son pays d’origine auquel il reste pourtant fidèlement attaché.

Water music, T.C.Boyle

A la fin du XVIIIème siècle, l’association africaine de Londres envoie Mungo Park, jeune écossais de vingt-quatre ans, reconnaître le cours du Niger. Mais les voyages n’ont rien de paisible, à cette époque. C’est pourtant avec beaucoup d’enthousiasme que l’explorateur accepte le projet et découvre l’Afrique dans toute sa violence. Capturé par les Maures, il est sauvé par la favorite du chef Ali qui le nourrit et en fait son amant. Il doit affronter la chaleur, les tempêtes de sable puis la saison des pluies avec les fièvres qu’elle provoque. Cornaqué par Johnson, ancien esclave au Nouveau Monde, puis domestique en Angleterre, grand érudit qui lit Shakespeare, il a la douleur de le perdre dans les eaux tumultueuses d’une rivière où il finit dévoré par un crocodile, alors qu’il était devenu son ami. Bien des épreuves l’attendent encore dans sa course poursuite avec Dassoud, un mercenaire au service d’Ali et prêt à tout pour survivre. Il subit les attaques des sauvages dans la forêt. Plusieurs fois prisonnier, il arrive à s’évader mais n’a souvent pour seule subsistance que les flaques pour boire et les racines pour manger. Rude existence qui contraste avec son allure. Il se déplace avec une canne, une calebasse, une boussole et il est affublé d’un haut-de-forme où il conserve des notes sur son aventure. Car il profite de ce voyage pour faire un peu d’ethnologie. Il observe notamment le mode de vie de ses geôliers dans le désert. De l’éthologie aussi. Un chapitre est consacré au crocodile du Nil. Il découvre avec horreur le commerce triangulaire quand il se joint à un convoi d’esclaves enchaînés, traités comme de la marchandise et envoyés sur l’île de Gorée avant d’être entassés sur un négrier pour aller cueillir le coton en Amérique. Mungo ne doit son retour au pays qu’à sa résistance, sa ruse et sa débrouillardise.

                Pendant qu’il parcourt l’Afrique, en Angleterre, Ailie, sa fiancée passe deux ans à l’attendre et ne peut se résoudre à épouser un autre prétendant, comme le lui conseille son père. Il la retrouve après avoir goûté la célébrité à Londres où on le presse d’écrire un livre, Voyage dans les contrées intérieures de l’Afrique. Ils se marient, ont trois enfants, Mungo soigne les cancéreux. Mais cette vie ne le satisfait pas et l’appel du large se fait cruellement sentir. Pour faire plaisir à sa femme, il reporte le voyage, mais finit par l’abandonner, pour prendre la tête d’une expédition financée par le gouvernement et descendre le Niger une nouvelle fois, avec du matériel plus adapté.

                 Parallèlement à l’histoire de Mungo, nous suivons celle de Ned digne des romans les plus noirs de Dickens. Né sur la paille, d’une mère pocharde et d’un père inconnu, Ned Rise est élevé par un ivrogne qui le torture et qui l’envoie mendier à l’âge de sept ans après lui avoir coupé les phalanges des doigts d’une main pour apitoyer les passants. Il tombe à l’âge de douze ans sur un bienfaiteur musicien qui l’accueille chez lui et s’occupe de son éducation. Malheureusement, il meurt dans un duel. Nouvelle déchéance pour Ned qui retrouve les bas-fonds de la ville. Jusqu’à ce qu’il rencontre Fanny dont il tombe amoureux. Mais le bonheur n’est pas fait pour lui. Accusé de meurtre sur les faux témoignages de ses anciens compagnons, il est condamné à la pendaison. Un miracle se produit alors. Sur la table de dissection, devant les chirurgiens médusés, il ressuscite et s’enfuit retrouver Fanny qui connaît elle aussi les pires déboires et finit par se suicider. Entraîné dans d’autres aventures rocambolesques, Ned se retrouve en Afrique, sur l’île de Gorée où il va croiser le destin de Mungo et faire partie de sa nouvelle expédition.

                Ce second voyage semble placé sous les meilleurs auspices. Des dauphins bondissants accompagnent la traversée de Mungo. A l’arrivée l’île « semble surgir de l’océan, avec ses remparts crénelés et ses vastes casernes en pierre scintillant au soleil, tout comme dans un conte de fées ». Pourtant, dès le début, le jeune Ecossais doit faire face à une série de déconvenues. Mais il reste optimiste surtout quand il retrouve Johnson qu’il croyait mort dans la mâchoire d’un crocodile et qui accepte finalement de l’accompagner. Les choses, hélas, ne font qu’empirer et souvent parce qu’il ne tient pas compte des avertissements pleins de bon sens de son nouvel équipier. Pluies torrentielles, cannibalisme, rapides rugissants ne sont rien à côté de l’armée de Dassoud, le Maure rancunier attendant sa vengeance, qui aura raison de Mungo et de ses hommes. Au cours de cette aventure, il est intéressant de voir comment l’explorateur entêté, capable de violence pour arriver à ses fins n’hésite pas à tuer des innocents dans sa folie aventurière. Même sauvagerie donc chez les Blancs et les Noirs.

               Dans ce roman foisonnant comme la nature africaine qui lui sert de cadre, il y a du picaresque avec des rebondissements improbables et incessants dans la vie des personnages, du réalisme avec force détails sur les dissections, le déroulement des pendaisons et les symptômes morbides des maladies tropicales par exemple, mais aussi du libertin avec des scènes de sexe longuement décrites. Loin des récits nombrilistes qui polluent souvent l’actualité littéraire, on savoure ce roman-fleuve écrit dans une belle langue où se côtoient des anachronismes, des termes poétiques et d’autres plus techniques. A noter, l’édition limitée de Libretto reliée en simili cuir, qui ajoute encore au plaisir de lire Water Music.

La mort aux quatre tombeaux, Peter May

                Enzo MacLeod, ancien légiste de la police écossaise, vit depuis vingt ans dans le Lot, où il exerce la profession de professeur de biologie à l’université de Toulouse. Il est rattrapé par une enquête non résolue qui concerne Jacques Gaillard, conseiller du premier ministre, disparu il y a dix ans.  Avec ses amis, le journaliste, Raffin, et Charlotte, la psychologue, il décide de reprendre l’affaire. Point de départ : une malle trouvée dans les catacombes, à Paris et qui contient le crâne d’un homme, un fémur, une coquille saint jacques, un stéthoscope, un pendentif avec une abeille, une médaille de la Libération. A qui appartient ce crâne et que font ces objets insolites réunis ensemble ? Il faudra de la ténacité, un esprit de déduction et un retour dans l’histoire de France pour décrypter cette énigme complexe imposée par l’assassin. Un jeu de piste s’instaure qui conduit le professeur à Toulouse, à l’hôtel Saint Jacques où il découvre, dans les jardins, une nouvelle malle, sous l’énorme coquille, emblème de l’hôpital. Cette fois, ce sont deux bras qui y ont été déposés avec divers objets tout aussi énigmatiques que la première fois. Nouvelles recherches qui le mènent à une troisième puis à une quatrième malle et qui le font avancer progressivement vers la solution, au fur et à mesure qu’il reconstitue le puzzle. Et s’il y avait plusieurs tueurs ?

                Enzo MacLeod va devoir faire une course contre la montre car son entourage très proche est impliqué : Charlotte, sa collaboratrice devenue sa maîtresse et surtout ses filles, l’une qui l’aide dans son enquête et l’autre qui a disparu. Bien qu’on le dissuade de ne pas se mêler de ce qui ne le regarde pas, notre enquêteur s’obstine jusqu’à ce qu’il ne puisse plus faire demi-tour puisque la vie de sa fille est en jeu.

                Encore une histoire bien menée par Peter May qui nous associe aux réflexions de son personnage et qui maintient le suspense jusqu’à la fin, en nous entraînant, bien sûr, vers plusieurs fausses pistes et au plus profond des catacombes.

Chien-loup, Serge Joncour

                Deux histoires se déroulent en parallèle, au même endroit et à un siècle d’intervalle. Le lieu : un hameau isolé du monde, dans le Lot, sur le causse du Quercy, avec ses forêts qui cachent une faune sauvage propice au braconnage. Les époques : la première se situe pendant la guerre de 14-18. A la veille de la mobilisation, les bêtes sont fébriles, à l’image du monde qui bouge. Un ermite, en pèlerinage avec sa mule sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, est reçu comme un oiseau de mauvais augure. Petit à petit, les hommes partent. Tous les animaux sont réquisitionnés : les bœufs pour tirer les canons, les chiens comme renifleurs de mines, les moutons, les vaches et les chèvres sont envoyés au front pour nourrir les soldats. Les bêtes sauvages sont décimées dans les champs en feu. Même les animaux de cirque ne sont pas épargnés. Les éléphants servent pour les travaux de trait. Seuls restent au village les enfants et les femmes qui remplacent les hommes à la ferme avec beaucoup de courage et de vaillance. Sur cette terre désertée, vient s’installer un dompteur allemand avec huit tigres et lions, seuls rescapés de son ancien cirque. La tension monte à Orcières qui ressent cette présence, sur les hauteurs, comme une menace. De quoi ces fauves vont-ils se nourrir ? Ne vont-ils pas s’échapper un jour de leur cage ? L’étranger ne serait-il pas la cause de tous les dérèglements actuels et même de la météo qui n’est plus favorable aux paysans ? Un malaise s’installe, d’autant plus que cette région semble maudite. Elle a déjà beaucoup souffert et notamment du phylloxéra au XIXème siècle.

                Franck perçoit la même anxiété quand, selon la volonté de Lise, sa femme, à la recherche de la nature et du soleil, ils séjournent trois semaines, l’été 2017, sur ce même causse, dans un gîte perdu au bout d’un chemin périlleux, sans réseau et sans voisins. Eux aussi connaissent une situation difficile. Lise vient de se battre contre un cancer. Actrice déchue, elle n’obtient plus aucun rôle. Quant à Franck, c’est un producteur de cinéma en pleine activité, mais qui voit son travail bousculé par ses assistants, deux jeunes loups aux dents longues, adeptes d’Amazone et de Netflix. Si Lise se sent tout de suite dans son élément à Orcières, Franck ne supporte pas d’être coupé du monde bouillonnant dans lequel il a l’habitude de vivre. Il ne voit qu’un environnement hostile. Absence des propriétaires, accueil peu chaleureux des voisins, bruits angoissants venant de cette nature primitive, présence inquiétante d’un molosse qui vient leur rendre visite.

                La nature ne laisse personne indifférent. Pendant que le monde s’agite, Joséphine apprécie les paysages grandioses où tout est calme, tranquille, serein et qui l’apaisent après la mort de son mari à la guerre. Elle connaît même un nouveau frisson amoureux auprès de Wolfgang, le dompteur de fauves. Franck, lui, dans le même décor, fait corps avec la nature sauvage et renoue avec sa part animale. La chasse est omniprésente. Les hommes et les chiens courent après le gibier. Le boucher propose sur son étal un déballage de viande sanguinolente. Dans cette proximité, l’ancien végétarien est pris d’une frénésie carnassière qui le rend « vorace et avide » et qui lui donne le goût de « bouffer l’autre ». Avis à ses assistants qu’il convoque dans les collines ! Havre de paix, la nature peut aussi devenir le cadre inquiétant où se déroulent de terribles conflits. Serge Joncour lui rend hommage sans jamais insister sur son côté idyllique et romantique. Il excelle à rendre ce double aspect d’une nature accueillante ou malfaisante et il y a du Giono dans ses descriptions et ses mises en scène.

Le prince à la petite tasse, Emilie de Turckheim

                Récit d’une aventure partagée en famille, avec l’accueil de Reza, jeune réfugié afghan, qui a quitté son pays en guerre à l’âge de onze ans, après l’assassinat de son père et les brutalités subies par sa mère. Il a vingt-deux ans et Emilie, son mari et ses enfants vont découvrir progressivement son long et difficile périple jusqu’à Paris, parfois « à travers le trou d’une anecdote ». Car la communication n’est pas simple. Il y a des regards absents qui se tournent vers un passé assurément douloureux, des non-dits aussi pour ne pas blesser. Et puis, Reza se heurte à la subtilité et aux pièges de la langue française. Incompréhension parfois entre les différents protagonistes mais aussi fous rires engendrés par des quiproquos. Le jeune homme a une volonté farouche de connaître son pays d’adoption.

                L’auteur décrit le temps d’adaptation qui est nécessaire pour se comprendre. Le décalage avec le vécu des petits Français et celui du nouveau-venu. La signification différente du mot « voyage » pour la narratrice qui a découvert les plus beaux sites du monde avec son sac à dos et le jeune migrant qui a parcouru l’Europe sous un camion. L’étonnement de Reza devant le coût de la vie parisienne, de la nourriture et du loyer. Emilie de Turckheim souligne aussi la richesse du partage : on échange des recettes, on s’adonne à des jeux de société. Reza dévoile même à son hôtesse des pans de sa ville qu’elle n’avait jamais remarqués.

                Dans ce bref journal sans prétention, tenu pendant neuf mois et parsemé de poèmes qui retracent des moments de vie, l’auteur raconte le bonheur d’avoir tendu la main à ce « prince à la petite tasse », qui a connu la boue et la saleté et qui ne peut plus boire le thé que dans de fines tasses en porcelaine.

La tresse, Laetitia Colombani

                Trois histoires de femmes, trois histoires tressées les unes avec les autres, dans trois continents différents. Il y a d’abord Smita, en Inde, l’intouchable, c’est-à-dire l’impure, c’est-à-dire l’invisible. Comme sa mère, elle doit vider vingt latrines par jour, pendant que son mari tue les rats que la famille se partagera au repas du soir. « C’est son dharma », son devoir et ce sera celui de sa fille de 6 ans, Lalita, si elle ne réagit pas. Mais Smita se révolte. Lalita doit sortir de cette condition indigne et aller à l’école même si c’est au prix de quelques roupies pour payer le brahmane. Désillusion le premier jour de classe. Lalita revient en pleurs, le dos zébré par les coups de baguette en jonc, pour avoir refusé de balayer devant les autres écoliers. La petite a du caractère. Furieuse, Smita quitte sa cahute la nuit avec sa fille, pour partir à la ville, à Chennai, où elle a des cousins et où elles pourront connaître une autre vie. L’aventure est périlleuse, le voyage plein d’embûches, dans un train surpeuplé et dans la classe la plus basse, au milieu des blattes, des souris et dans l’odeur nauséabonde des corps négligés. Mais Smita est confiante. Elle est guidée par Vishnou, le dieu protecteur, qu’elle va vénérer au milieu du voyage en lui offrant ses cheveux et ceux de sa fille puisqu’elle n’a rien d’autre à lui donner.

                La deuxième histoire est celle de Giulia, vingt ans, Sicilienne. Elle travaille à l’usine de son père qui traite les cheveux pour en faire des perruques. Amenée à remplacer son père, dans le coma à la suite d’un accident de Vespa, elle découvre que l’entreprise est en faillite. La seule solution trouvée par sa mère et ses sœurs pour se sortir de cette situation, c’est que Giulia fasse un mariage arrangé. C’est mal connaître la jeune femme, amoureuse de Kamal, de religion sikh, qui a quitté son pays, le Cachemire pour fuir les violences faites aux siens. Non seulement elle va imposer cet époux étranger, mais elle va abandonner la tradition familiale qui veut que les perruques soient faites avec des cheveux italiens. Elle va sauver l’atelier en important les cheveux que les hindouistes se coupent en hommage à leurs divinités. Rien ne la fera changer d’avis.

                Et puis, il y a Sarah, la Canadienne, hyperactive, deux fois divorcée, avec trois enfants à charge, qui tente de concilier sa vie de famille et son métier d’avocate. Elle s’est battue pour grimper les échelons et avoir son nom aux côtés de son prestigieux collaborateur vieillissant qu’elle compte bien remplacer prochainement. Pourtant, un jour, le couperet tombe : elle est atteinte d’un cancer. Nullement découragée, elle se bat, cache sa maladie et continue à travailler avec autant de détermination. Mais les prédateurs sont là, à l’affût de la moindre défaillance et elle est rapidement mise au placard. Un moment abattue, elle se relève, refuse de se soumettre et décide de monter son propre cabinet pour lutter contre toutes les discriminations. Premier geste symbolique : elle remplace ses cheveux mis à mal par la chimiothérapie par une perruque faite de cheveux indiens et confectionnée en Sicile.

                Laetitia Colombani nous offre trois figures de femmes courageuses, rebelles, qui refusent leur condition. Quel que soit le pays, elles doivent toujours se battre pour leur liberté. L’histoire la plus intéressante est sans nul doute celle de Smita. Avec elle, l’auteur nous plonge dans la terrible réalité des femmes en Inde. Elles sont maltraitées, battues par leur mari. Les petites filles ne sont pas les bienvenues. Au Rajasthan, on les tue à la naissance, en les enterrant vivantes dans une boîte. Le viol est courant. Deux millions de femmes sont assassinées chaque année en Inde, dans l’indifférence des autres pays. Les veuves, répudiées avec interdiction de se remarier, se réfugient dans des ashrams caritatifs ou sont condamnées à mendier. Le sort de la femme indienne est écrasé par le poids des traditions.

                Même si la fin du roman est prévisible, on se laisse porter par l’intrigue qui mêle le destin de trois femmes exceptionnelles.

Le lambeau, Philippe Lançon

                Tout le monde se souvient du 7 janvier 2015, jour où la rédaction de Charlie Hebdo a été pulvérisée par un attentat terroriste. Philippe Lançon en garde des traces indélébiles, aussi bien physiquement que psychologiquement puisqu’il se trouvait dans les locaux, à côté de ses amis, Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Elsa Cayat, morts dans la fusillade. La mâchoire emportée par une balle, il raconte l’histoire de sa reconstruction dans Le lambeau. Il va parler bien sûr de l’attentat, mais il semble en retarder l’évocation en faisant des digressions sur sa vie antérieure : quand Philippe Val lui a proposé d’être chroniqueur à Charlie, comment il est devenu critique par hasard et comment il a fui, par peur, Bagdad où il était reporter et où il a connu son premier rendez-vous avec le monde arabe. Il consacre un chapitre à la pièce de Shakespeare, La nuit des rois, à laquelle il avait assisté la veille au théâtre, en prenant des notes pour écrire un hypothétique article. Le journaliste revient enfin sur cette folle journée où, comme d’habitude, la conférence de rédaction se déroulait dans « les cris, les rires et les engueulades ». Clin d’œil ironique aux événements qui allaient arriver, avec Houellebecq qui présente en même temps,  sur France Inter, son livre, Soumission, où il est question d’un président islamique à la tête de la France. Lançon et Maris en discutaient quand ils furent brutalement interrompus. Il se souvient des derniers mots de Charb et de Cabu. Puis, c’est la description du sang, des corps étendus et explosés, de la cervelle de son voisin, Bernard Maris, et des premiers secours auxquels il assiste, hébété, sans savoir qu’il est aussi sévèrement touché.

                Philippe Lançon ne s’attarde pas sur ce moment qui a changé sa vie. Plus loin, il fera une allusion rapide et sans haine à ses agresseurs : « Je n’ai aucune colère contre les frères K., je sais qu’ils sont les produits de ce monde, mais je ne peux simplement pas les expliquer. » Toute son attention est focalisée sur sa reconstruction. Il convient d’abord de remonter le temps en se remémorant des petits détails de sa vie passée pour que le 7 janvier qui est le début d’une nouvelle existence n’abolissent pas ses souvenirs. Aidé de Proust, il part à la recherche du temps perdu. Et puis, il y a surtout son combat, à l’hôpital, pour retrouver l’usage de sa mâchoire. Il faut soigner ce « lambeau », ce morceau de chair arrachée puis remplacer les parties osseuses touchées, par une greffe d’un peu de son péroné. Les opérations se multiplient mais il les accepte sans se plaindre car elles sont un espoir d’amélioration. « Mon avenir s’arrêtait aux prochains soins et à l’horizon de sensations de plus en plus féroces et inédites. » La souffrance est réelle, mais jamais d’apitoiement. De l’humour même, pour parler de son état. « A quoi je ressemblerai ? Je n’en sais rien. A une grosse poire violette, me dit-on. Ou à un boxeur martelé par Joe Frazier. » Il se voit comme un « funambule à muselière de gaze et d’adhésifs. » Son corps est harnaché de tuyaux. Ce sont ses nouveaux amis car ils sont là pour le soulager.

                Des liens se tissent avec le personnel de l’hôpital auquel il rend hommage et surtout avec Chloé, la chirurgienne maxillo-faciale, sans affect, férue de littérature, qui l’oblige à garder un maintien digne et refuse le négligé. Philippe Lançon se sent en sécurité à l’hôpital où il apprécie la bienveillance de tous et la discrétion des policiers qui montent la garde devant sa chambre. Il vit dans un cocon qu’il ne veut plus quitter. Même le bloc, qu’il appelle « le monde d’en bas », est devenu « [sa] seconde maison, [sa] maison de campagne ». Il s’entoure d’un rituel qui l’aide à supporter ces épreuves. Bach, Kafka, Vélasquez ne le quittent pas et chaque fois qu’il descend au bloc, il relit la mort de la grand-mère de Proust comme « une prière préopératoire ». Le monde extérieur vient vers lui. Beaucoup de visites : ses parents, son frère, ses amis, le président François Hollande et même un ami musicien qui vient faire un concert dans sa chambre. Cependant, il appréhende les sorties hors de cet univers familier qu’est devenu l’hôpital. Elles se font progressivement. Sa première sortie est pour le musée Guimet. Il passe un week-end dans la Nièvre, chez ses grands-parents. Il faudra attendre un moment avant de revenir sur les lieux de l’attentat. Quand il retourne à la vie « normale », il doit se faire violence pour prendre le métro et côtoyer les jeunes arabes.

                C’est un livre poignant mais jamais larmoyant que Philippe Lançon nous offre ici. Il analyse sa situation avec un détachement et un recul qui forcent l’admiration. L’humour dédramatise les moments les plus douloureux. On ne peut que saluer la dignité et le courage avec lesquels il traverse ces longs mois de souffrance. L’écriture a permis à l’écrivain de sortir de sa condition de patient. Le lambeau permet au lecteur, qui a été bouleversé par le massacre du 7 janvier et qui a manifesté quelques jours après, d’être une nouvelle fois Charlie.

Les prénoms épicènes, Amélie Nothomb

                Reine vient de rompre avec Claude qui ne le supporte pas et qui jure de se venger. Peu de temps après, il rencontre Dominique à la terrasse d’un café et la demande en mariage. Surprise de Dominique qui, devant sa gentillesse, accepte finalement avec tout ce qu’il lui propose : la création d’une société et la vie à Paris. Claude semble plus amoureux que sa femme. Il souhaite vivement avoir un enfant dont il se désintéresse dès la naissance. Les parents ayant des noms épicènes (qui conviennent aussi bien à un homme qu’à une femme), ils trouvent tout à fait normal d’appeler leur fille Epicène. On reconnaît là le brin de folie qu’Amélie Nothomb aime à glisser dans ses romans. Epicène, au fil des années, voit grandir sa haine pour ce père qui la rejette.

                Amélie Nothomb arrive à donner une intensité dramatique à une situation en apparence ordinaire. Le lecteur se prend au jeu et se pose des questions tout au long des pages. Comment va se transformer la haine de la fille pour le père ? La mère va-t-elle réagir devant l’indifférence de son mari ? Que cache l’attitude incompréhensible du mari qui s’éloigne puis se rapproche de sa femme ? Rien pour nous mettre sur la voie. L’auteur, dans un style dépouillé, fait évoluer ses personnages avec une froideur et un détachement qui ne trahit aucune émotion. Il faudra attendre la fin de ce court roman, qui se lit d’une traite, pour comprendre qu’il s’agit du récit d’une vengeance de vingt ans et d’une manipulation qui témoigne de la cruauté des rapports humains.

A son image, Jérôme Ferrari

                La jeune Antonia revient de Yougoslavie où elle était photographe sur des lieux de conflit. De retour en Corse, ses sujets ne sont plus que des mariages, travail alimentaire dont elle doit se contenter. Après l’une de ces noces et une nuit blanche, elle va chez ses parents, mais meurt dans un accident de voiture. Dès lors, le roman est consacré à son enterrement. Il est construit comme le requiem de la liturgie catholique, chaque partie (Kyrie, Dies irae…) correspondant à un chapitre du livre. Le prêtre qui officie n’est autre que son oncle, qui a toujours eu beaucoup d’affection pour elle, qui lui a offert son premier appareil photo quand elle était enfant et qui lui a payé son voyage en Yougoslavie quand personne ne croyait en elle. Trop bouleversé pour tenir des propos cohérents, il prononce une étonnante homélie devant les fidèles déconcertés.

                L’auteur mêle à cette messe de funérailles des épisodes de la vie d’Antonia. Il raconte comment la photo est devenue sa passion et combien elle a été déçue par son premier reportage dans un journal local, sur « un concours de pétanque en triplette dans un village de montagne ». En quête d’esthétisme, elle s’est trouvée confrontée à des clients qui recherchaient des souvenirs de la journée aux côtés de personnalités, bref des photos qui fixeraient des événements familiaux ou des commémorations. Désormais, seul son temps libre sera consacré à capter « le morne déroulement de l’existence » dans le regard de ses amis ou des personnes rencontrées. Son rêve était de devenir reporter sur les zones de guerre ou de catastrophes naturelles. C’est pour cela qu’elle s’est retrouvée en Yougoslavie.

                A travers Antonia et les autres reporters qu’il évoque dans des digressions, l’auteur nous fait part de ses réflexions sur le malaise que produisent les photos de guerre. Tous ces photographes sont bouleversés par le contraste entre la magnificence des paysages orientaux et les horreurs qu’ils fixent sur le papier. Sur le terrain, ils éprouvent un mélange de peur et de dégoût. Mais, il est essentiel, pour eux, de lutter contre « le silence et l’oubli ». Antonia ne peut développer les photos de cadavres sur les champs de bataille, car elle les trouve obscènes. Elle prend conscience que la volonté de témoigner se mêle au désir malsain de faire le scoop, d’être là où il se passe quelque chose. Elle finit par reprendre son travail au journal local où elle fait des photos « inoffensives et insignifiantes » « qui mériteraient de disparaître ».

                Jérôme Ferrari déroule la courte vie de son héroïne sur fond de lutte pour l’indépendance corse, puisque la jeune fille est amoureuse de Pascal, un militant extrémiste qui se retrouve en prison et qu’elle abandonne car elle est lasse de la violence des attentats et de la guerre fratricide qui oppose les deux camps après la scission du parti.

                Tous ces thèmes sont abordés dans une écriture soignée à laquelle le prix Goncourt 2002 nous avait habitués. Pour raconter les faits, il utilise un style enlevé où il n’y a pas de temps morts qui viendraient ralentir le récit. A l’opposé, de longs monologues intérieurs témoignent des doutes, des questions et des révoltes du personnage. Ce sont alors de longues phrases et de longs paragraphes qui suivent le cheminement de sa pensée. Un style séduisant, des thèmes intéressants, notamment l’interrogation sur la fonction du photographe de guerre. Quelques digressions pourtant qui alourdissent le roman.

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