La douleur, Marguerite Duras

                La douleur comprend six récits sur l’occupation allemande et la libération de Paris. Le plus fort est sans nul doute le premier, éponyme du recueil. Marguerite Duras y raconte l’attente du retour de son mari enfermé dans un camp de concentration, avec tous les sentiments qui accompagnent cette attente. L’angoisse, la fatigue, la peur du non-retour, la colère contre De Gaulle qui fête la victoire, sans compassion pour les disparus. La tristesse et la pitié pour les femmes avec enfants qui attendent le retour du mari et du père. Leurs cris dès qu’elles voient les camions apparaître. L’indécence du regard des curieux qui vivent chaque jour l’arrivée d’un lot de prisonniers comme un spectacle. L’espoir puis la déception quand les convois arrivent. L’étonnement devant les huées qui accueillent les femmes volontaires STO. Et puis ses amis vont chercher Robert L. à Dachau. Quand il revient, il est méconnaissable et se bat contre la mort pendant dix-sept jours. Marguerite Duras décrit le corps en lutte dans un réalisme cru. Aucun détail ne nous est épargné. Soulagement quand il est sauvé. C’est alors qu’elle lui annonce son désir de divorcer…

                Le récit qui suit, Monsieur X dit ici Pierre Rabier, est en fait antérieur au précédent. Elle y révèle comment elle a entretenu des relations amicales avec un membre de la Gestapo pour protéger son mari emprisonné en tant que résistant. Rabier est un nom d’emprunt. C’est un Allemand qui lui fait du chantage : donner le nom d’un ami si elle veut revoir son mari. Ce prédateur cherche à arrêter un maximum de personnes pour les envoyer dans les camps de concentration ou d’extermination. Marguerite Duras le dénonce.

                Un autre texte est consacré à l’interrogatoire musclé d’un traitre par un jeune résistant. Les insultes se mêlent aux coups et provoquent une véritable jouissance.

                Toutes ces notes sont un témoignage poignant sur la façon dont chacun a vécu ce moment crucial de notre histoire. Beaucoup de douleur, d’incertitude, de compromission, de violence. Pas de sentimentalisme de la part de l’auteur. Le style sobre, elliptique permet d’éviter l’émotion. Il convient juste de dire les choses : « Rien. Le trou noir. Aucune lumière ne se fait. »

Géographie de l’instant, Sylvain Tesson

                A la demande de Pierre Bigorgne, rédacteur en chef de Grands Reportages, Sylvain Tesson écrit ce livre qu’il définit ainsi dans son avant-propos : « Les blocs-notes publiés ici sont des coups de sonde, des carottages donnés dans le chatoyant foutoir du monde. » Le monde, il le connaît bien, cet éternel voyageur qui a du mal à se poser à Paris, même après un accident de parcours qui a meurtri son corps encore jeune. Il a escaladé, marché, galopé sur tous les continents avec une prédilection quand même pour les steppes de Russie et leurs immensités. Loin du touriste ordinaire qui fait une visite superficielle d’un pays, il aime se confronter à tous les dangers. En pleine guerre afghane, il s’invite, par exemple, chez les chasseurs alpins.

                Dans ce patchwork de choses vues, Sylvain Tesson rapporte quelques souvenirs de voyage, mais il nous donne surtout son point de vue et ses réactions face au monde qui l’entoure et un état des lieux en quelque sorte. Très concerné par le réchauffement climatique, il s’inquiète de la destruction de l’environnement par l’homme. Il assiste au recul de la biodiversité et note, en Ile de France, la disparition des insectes pour lesquels on lui découvre une véritable passion. Grand défenseur des animaux en liberté, il condamne la chasse en tant que loisir. Il prône une agriculture raisonnée, sans pesticides. Toujours admiratif devant le spectacle de la nature, ce baroudeur considère comme des aberrations les tours de plus en plus hautes édifiées à Dubaï ou en Arabie Saoudite. Le progrès lui semble souvent bien pesant. A internet et aux réseaux sociaux, dont il refuse de devenir l’esclave, il préfère les livres, qui l’aident à vivre (« La lecture est un refuge par temps de laideur ») et qui l’accompagnent dans ses déplacements les plus lointains. Les références à ses nombreuses lectures jalonnent son récit et les citations illustrent le moindre de ses propos. Modestement, il reconnaît : « Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnaît, exprimée avec bonheur sous la plume d’un autre. »

                Jamais engagé politiquement, il réagit avec une sensibilité extrême aux injustices. Il se met en colère devant l’hypocrisie de ceux qui s’insurgent contre les caricatures mais ne réagissent pas devant les petites filles violentées par des régimes terroristes. Le choix des causes défendues lui paraît bien contestable. Il voue à l’islam et à son obscurantisme, à l’intégrisme religieux en général, une haine féroce atténuée toutefois par son humour omniprésent. Comment suivre le ramadan dans des régions où le soleil ne se couche jamais, remarque-t-il ? Ou, à propos du travail de l’écrivain, il ose cette comparaison impertinente : « Au paradis, combien de pages vierges attendent l’écrivain fanatique ? » Beaucoup d’indignation, dans ces instantanés, mais aussi de la sympathie pour les nomades, les vagabonds et pour quelques originaux qui osent l’innovation, comme ce libraire installé au pied des pistes de ski ou cet autre éleveur de lamas qui a introduit ces bêtes contre l’avis de tous, en bas du mont Ventoux.

                 Ce qui importe à cet électron libre qui ne comprend pas que les jeunes d’aujourd’hui manifestent pour leur retraite, c’est de vivre le moment présent quitte à se brûler les ailes au détour d’un chemin. Il reprend cette phrase de Pindare qui lui va si bien : « N’aspire pas ô mon âme à la vie éternelle, mais épuise les champs des possibles ». Partir est aussi une fuite comme le disait Drieu de la Rochelle : « L’agitation lui paraissait la façon de tout arranger ».

                Géographie de l’instant est une belle invitation au voyage et à la connaissance de soi, dans une langue érudite et poétique. Citons, pour finir, quelques aphorismes dont Sylvain Tesson est friand. A propos de la vodka : « Breuvage qui permet d’avoir des théories sur tout et aucun souvenir une fois qu’on les a exposées. » « L’apnée est plus qu’un sport, c’est une action de grâce qui consiste à retenir son souffle devant la beauté. » « Lire, c’est une élégante manière de pratiquer la politique de l’autruche. »

Le pays sans nom. Déambulations avec Marguerite Duras, Anna Moï

                Ce sont seize courts textes où l’auteure reprend chaque fois un thème traité dans les romans de Marguerite Duras. Nous revisitons son œuvre, mais nous déambulons aussi de Hanoï à Saïgon en passant par Hoï An, Dalat et le delta du Mékong. Le dépaysement est assuré dès le début avec l’évocation des marchands ambulants et de leur palanche. Nous descendons la célèbre rue Catinat, plusieurs fois débaptisée, où les femmes se déplacent avec un masque, un chapeau et des gants jusqu’aux coudes pour préserver la blancheur de leur peau. Nous faisons une halte au passage Eden, où se trouvait l’Eden Cinéma qui accueillait la mère de Marguerite Duras, chargée de jouer du piano pour accompagner les films muets de l’époque. Nous croisons les culs-de-jatte qui mendiaient sur une planche à roulettes, non loin du mythique hôtel Continental et qui ont maintenant été chassés du centre-ville. Nous parcourons le marché de Cholon où l’on peut trouver une réduction d’os de tigre censée soigner les articulations douloureuses. Nous prenons les bacs sur le Mékong qui ont supplanté les ponts détruits par la guerre et qui sont de nouveau remplacés par des ponts en béton, le plus fameux étant celui où Marguerite Duras a rencontré l’amant quand elle se rendait à Sadec. On se nourrit de mangue verte accompagnée de piment et du « banh mi », le sandwich vietnamien devenu à la mode aujourd’hui en France. On va respirer l’air frais des montagnes à Dalat où les colons français avaient coutume de se rendre pour oublier quelque temps la moiteur du sud.

                Anna Moï, qui vit en Corrèze quand elle écrit ce récit, a tenté de s’installer au Vietnam avec son mari et ses enfants. Mais, comme la mère de Marguerite Duras qui ne cessait de construire un barrage contre le Pacifique, elle a dû abdiquer devant les inondations qui menaçaient de détruire sa maison qu’elle avait fait construire au bord du fleuve à Hoï An. Elle décrit le pays en citant des extraits de romans de Marguerite Duras qui soulignent leur expérience commune. Et, tout en partant sur les traces de l’écrivain, elle note les transformations qui ont touché son pays d’origine.

                Le pays sans nom est un petit livre sans prétention mais qui rappellera bien des souvenirs au lecteur passionné de Vietnam et de Marguerite Duras.

Instincts, Sarah Marquis

                Le sous-titre de ce livre le résume bien : trois mois à pied, en survie dans l’ouest australien. Lestée d’un sac d’une trentaine de kilos, voilà Sarah Marquis partie pour un nouveau défi, au milieu du bush hostile, à éviter les crocodiles voraces et les serpents venimeux, à se méfier des plantes vénéneuses, à chercher des points d’eau rares en cette année de sécheresse et à marcher sans répit avec la faim au ventre. Car la nature seule doit lui procurer son alimentation qu’elle doit partager avec les animaux rencontrés et prioritaires dans leur environnement. Ne pas déranger, telle est sa règle, et remercier la terre, cette pourvoyeuse d’eau, de nourriture, d’abri, que les hommes maltraitent trop souvent. Loin de la société de consommation, l’aventurière apprend à se libérer de l’inutile, à ne garder que l’essentiel et à ne pas gaspiller.

                Etre toujours affamée et à la limite de l’épuisement permet à Sarah Marquis de prendre la mesure de sa force intérieure. Il ne s’agit pas d’un voyage d’agrément que la jeune femme a entrepris. Elle est toujours dans la souffrance avec des impératifs qui conditionnent sa survie. Les paysages, qui doivent être grandioses, passent au second plan et sont toujours agressifs. Peu de rencontres avec des autochtones, mais une solitude qui lui fait prendre conscience des ressources extraordinaires qui habitent un être humain. Elle tire aussi de cette aventure une philosophie de vie applicable dans la vie quotidienne et qui concerne la façon de s’alimenter : privilégier la proximité et les aliments sans pesticide pour se sauver, sauver ses enfants et sauver la terre qui n’est pas inépuisable.

               Pour le touriste moyen, il est difficile de comprendre cette volonté de se mettre à ce point en danger. Mais on ne peut qu’admirer la persévérance, le courage et la force d’âme de Sarah Marquis. Cet ouvrage est un récit de voyage peu ordinaire. Dommage que le style ne soit pas toujours à la hauteur.

4321, Paul Auster

                A propos de son héros qui écrit des textes quand il est jeune, Paul Auster remarque : « Ferguson imaginait que le lecteur recollerait mentalement les morceaux de sorte que les scènes accumulées s’additionneraient pour former quelque chose qui ressemblerait à une histoire. » On peut donner ce même conseil au lecteur de 4321 qui risque d’être déstabilisé par la structure du roman. En effet, les personnages meurent puis réapparaissent et l’auteur attend la fin du livre pour donner un guide de lecture. Si l’on a eu la chance d’entendre Paul Auster parler de son roman avant d’ouvrir la première page, on connaît la solution de l’énigme et la compréhension du livre en devient plus aisée. Paul Auster a voulu écrire quatre versions de la même vie. Son personnage expérimente quatre existences différentes qui sont racontées dans un désordre perturbant, d’autant plus que les allers et retours sont nombreux.

                A la base, il y a un héros, Archie Ferguson, que l’on suit enfant, adolescent puis jeune adulte et qui vit des expériences différentes suivant le destin réservé à sa famille ou à lui-même (mort du père ou pas, remariage de la mère ou pas, accidents de l’enfant ou pas, etc, etc…) Archie traverse les années cinquante et soixante aux Etats-Unis, dans une famille juive et nous assistons à son éducation et à sa formation dans une Amérique qui connaît pas mal de bouleversements. Comme dans toutes les familles juives, le grand-père est passé par le centre d’immigration d’Ellis Island. Anecdote amusante, on lui a conseillé de prendre un nom américain, mais quand l’employé qui tenait le registre le lui a demandé, il a dit dans sa langue, « J’ai oublié », ce qui s’est transformé en : Ichabold Ferguson. Les enfants sont devenus des industriels appartenant à une classe moyenne enrichie. Puis, est arrivé Archie qui rejette cette ascension sociale. Dans les quatre histoires d’ailleurs, Archie garde la même personnalité.

                Comme beaucoup de jeunes, c’est un passionné de baseball et de basket-ball, ce qui nous vaut des pages et des pages de commentaires de matchs, un peu fastidieuses pour bon nombre de lecteurs. Grâce aux divers membres de sa famille, Ferguson a la chance de se constituer une solide formation culturelle. Sa mère, photographe l’initie au cinéma, en commençant par les films de Laurel et Hardy jusqu’à la Nouvelle Vague. Sa tante, Mildred, l’ouvre à la littérature en le conseillant dans ses lectures. A treize ans, il lit La Métamorphose, Candide, Des Souris et des hommes. Puis, pendant un séjour à Paris, il découvre les poètes français : Apollinaire, Eluard, Desnos. Son goût pour la musique classique vient de son beau-père et il découvre l’art du XXème siècle en fréquentant les musées. Riche de toutes ces connaissances, ses premières activités tournent autour de l’écriture. Crime et châtiment lui a donné l’envie de devenir écrivain et très tôt, il imagine des nouvelles, enchâssées d’ailleurs dans le roman de Paul Auster. A la recherche de jobs d’étudiant, il accepte de devenir journaliste sportif puis critique de cinéma. Après un séjour à Paris, il devient traducteur des poètes qu’il y a découverts. En même temps, Archie s’éveille à la sexualité, qu’elle soit hétéro ou homosexuelle.

                4321 est aussi un roman d’apprentissage à la politique et à l’histoire contemporaine des Etats-Unis. Témoin de son temps, Ferguson assite aux événements qui ont marqué son pays et le monde entier : l’assassinat de John puis de Robert Kennedy, celui de Martin Luther King, les émeutes raciales et la révolte des Afro-Américains dans les prisons surpeuplées, les violences policières dans les universités au printemps 68, la guerre du Vietnam avec la perpétuelle menace pour cette génération d’être envoyée à cette boucherie.

                Parfois engagé, parfois plus modéré, on peut penser que Ferguson réagit comme a dû le faire en son temps le jeune Paul Auster qui se défend d’avoir écrit une autobiographie. Pourtant, c’est le même amour pour New York et pour Paris que partagent le personnage de 4321 et son créateur, la même passion pour la lecture et l’écriture. Si tous les deux aiment leur pays, ils ne se privent pas de critiquer l’Amérique où l’on assassine les présidents et où l’on envoie la jeunesse se faire tuer en Asie. Beaucoup d’autres ressemblances pourraient être relevées dans ce roman gigogne où il a fallu à l’auteur pas moins de quatre vies pour retracer le panorama de deux décennies déterminantes pour son pays. Récit donc très riche avec ses mille pages mais qui n’évite pas les longueurs.

Bitna, sous le soleil de Séoul, J.M.G. Le Clézio

                Bitna, fille d’une famille pauvre de marchands de poissons, est obligée de vivre chez sa tante pour suivre des études supérieures à Séoul. Elle devient vite le souffre-douleur de sa cousine avec qui elle partage la chambre. Pour s’évader et devenir indépendante en gagnant un peu d’argent, elle répond à une annonce dans laquelle une jeune fille malade, Salomé, recherche une personne pour lui raconter des histoires.  Bitna devient donc conteuse et permet à Salomé d’oublier sa douleur en voyageant avec les pigeons de M. Cho qui survolent la ville et tentent de rejoindre la Corée du Nord, en partageant les messages que la chatte, Mlle Kitty, apporte à la coiffeuse pour mettre en relation les personnes seules et désespérées du quartier, en compatissant avec la chanteuse Nabi, abusée par des grandes personnes qui, pensait-elle, ne voulaient que son bien, en suivant les dragons que la petite Naomi, abandonnée et recueillie par une infirmière, voit partout.

                Le plus dur pour Salomé, c’est « partir en petits morceaux, chaque jour, quelque chose qui s’en va, qui s’efface ». Aussi, elle ne peut plus se passer de ces histoires fondées sur la réalité mais enjolivées. N’est-ce pas là le rôle de la littérature, aider à vivre et à mourir ? s’interroge Le Clézio. Les Mille et une Nuits n’avaient pas d’autre vocation. Tout tourne dans ce roman autour des livres et de la littérature.

                Mais Séoul tient aussi une place primordiale. Chaque jour, Bitna arpente cette métropole où les immeubles modernes côtoient les ruelles interlopes. Quand elle déménage, elle habite dans un appartement insalubre, en sous-sol, dans une de ces venelles. Séoul soumise à la saison des pluies qui lessive tout, même les humains. On sent l’attachement de Le Clézio à la capitale de la Corée du Sud où il a vécu et travaillé pendant un an. On retrouve son goût pour l’exotisme des mots étrangers qui foisonnent dans son texte. Il prend plaisir, par exemple, à énumérer les quartiers de la ville. Il porte beaucoup de tendresse à ses héroïnes qu’il admire dans leur combat quotidien et c’est toujours avec émotion et humanité qu’il met en scène le petit peuple qu’il affectionne.

                Encore une fois, J.M.G. Le Clézio nous fait voyager avec délicatesse et simplicité.

En camping-car, Ivan Jablonka

                A partir d’une expérience personnelle, Ivan Jablonka écrit un essai sociologique sur les vacances en camping-car. Il se sert de ses souvenirs mais aussi du journal qu’il tenait, enfant, et des photos de l’époque. Le camping-car est pour lui synonyme d’intimité et de convivialité car les parents et les enfants vont devoir cohabiter dans un espace réduit pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois, mais accompagnés souvent par d’autres familles qui voyagent dans les mêmes conditions. C’est aussi le privilège de vivre proche de la nature et de connaître un sentiment de liberté. Le camping-car allie « l’indépendance, le génie pratique et la vie sauvage ». Mais, pour les Jablonka qui partent l’été découvrir de nouveaux pays, les vacances doivent être culturelles. Ainsi, l’enfant découvre l’Antiquité et la Renaissance sur les sites. En Grèce, le passage par Epidaure lui permet d’assister à une pièce dans le fameux théâtre. En Italie, l’ascension de l’Etna lui fournit une leçon de géographie. L’auteur n’hésite pas à qualifier ces vacances d’« activités périscolaires » qui contribuent à la formation de l’enfant, même si, adolescent, il a connu des moments d’ennui lors de la visite des ruines. Il va même plus loin en assimilant ces voyages en camping-car au « Grand Tour » qui complétait l’éducation des aristocrates anglais au XVIIIème siècle.

                Ce loisir populaire fait l’objet de moqueries de la part des camarades de classe du jeune Jablonka. Ils appartenaient, pour la plupart, à l’élite parisienne qui passait les congés dans une maison familiale en Bretagne ou sur la Côte d’Azur. Mais, ce mode de vie est totalement assumé par ses parents qui auraient pu se payer l’hôtel. Elle, était professeur, lui, ingénieur. Or, le père veut rester fidèle à l’esprit de son enfance de « pauvre ». En camping-car, on se contente de peu. On mène une vie écologique avant l’heure en achetant des produits frais sur les marchés locaux et en évitant le consumérisme. C’est un loisir de bobo, mais l’auteur revendique les valeurs de culture, de progrès social, d’ouverture à autrui et du vivre-ensemble qui a contribué à l’épanouissement de l’enfant. « Ces voyages sont à la fois des expériences universelles, émoi du dépaysement, richesse de l’altérité et des choix de classe destinés à préparer l’avenir des enfants. » De plus, le père met un point d’honneur à offrir de telles pratiques à ses enfants, lui qui a perdu ses parents en déportation et qui a connu une enfance chaotique dans des orphelinats. Ce qui explique son injonction un peu brutale « Soyez heureux ! » qu’il lance à ses fils préférant jouer aux cartes que d’admirer le paysage. Un peu babacools, un peu bohémiens, ces oiseaux de passage s’inscrivent dans la tradition juive si l’on considère « [leur] mobilité, [leur] cosmopolitisme, [leur] aptitude à franchir les frontières ». Comme le juif errant, ils n’ont pas de terre propre, l’espace d’un été. Ivan Jablonka avoue qu’il a eu de la chance : « Mes parents m’ont offert les plus belles vacances qu’on puisse concevoir, au cœur d’une enfance choyée ».

                Tous ceux qui ont vécu de tels moments sur les routes d’Europe se reconnaîtront dans les évocations d’Ivan Jablonka. En cela, on peut dire qu’il a atteint son objectif : « Comprendre en quoi notre unicité est le produit d’un collectif, l’histoire et le social ». Rimbaud disait : « Je est un autre ». Annie Ernaux nous entraînait avec Les Années dans une histoire collective. Ivan Jablonka, lui, réveille en nous de merveilleux souvenirs en nous embarquant dans son combi-Volkswagen.

Sur un mauvais adieu, Michael Connelly

                A la fin du roman, Harry Bosch dit à l’une de ses collaboratrices : « Regardez comme je me bats pour garder mon badge à l’âge que j’ai ! On l’a dans le sang, ce métier. » Retraité du LAPD, le célèbre policier n’accepte pas cette situation. Il cumule donc deux emplois : inspecteur de réserve au San Fernando Police Department où il travaille bénévolement et détective privé agissant pour son compte. Il mène de front deux enquêtes qui s’entrelacent tout au long du livre. Dans la première, il suit les traces d’un violeur en série et dans la deuxième, il part à la recherche de l’héritier potentiel d’un vieil homme richissime qui s’inquiète pour son héritage, à la veille de sa mort.

                Comme d’habitude, Bosch ne ménage ni sa peine ni son temps pour arriver à ses fins, surtout quand ses proches sont impliqués. Il néglige même sa fille unique à laquelle il porte une tendre affection et en oublie d’aller déjeuner avec elle. Il n’hésite pas à bousculer sa hiérarchie et à enfreindre certaines règles quand il sait qu’il a raison. Conscient de sa compétence et de son savoir-faire, il n’accepte pas d’être écarté d’une enquête par ses supérieurs et va même jusqu’à mépriser les méthodes de ses collègues. Bourru mais efficace, cet électron libre est finalement admiré et respecté par ceux qui avaient du mal à supporter son comportement. Pourtant, l’armure de ce misanthrope comporte quelques failles. Traumatisé par son passé d’ancien du Vietnam, il est hanté par les souvenirs de cette guerre inhumaine, surtout quand ses enquêtes le renvoient vers cette époque.

                Véritable page turner, ce nouveau roman de Connelly nous embarque et nous laisse encore une fois sans résistance à la suite de son inspecteur toujours en action.

La curée, Emile Zola

                Un long cortège de calèches défile dans les allées du Bois de Boulogne. On se salue d’un signe de main. On s’épie d’une fenêtre à l’autre. Parmi ces bourgeois alanguis, Renée s’ennuie, à l’abri sous une peau d’ours. Maxime, son compagnon, qui n’est autre que le fils du premier mariage de son époux, s’impatiente devant les caprices de Renée. Renée, adorée de tous, en a assez de sa vie de riche. Son monde : un hôtel aux façades chargées de sculptures, à l’intérieur tapissé de tissus somptueux, à la table garnie d’argenterie, de cristal et de porcelaine. Les vins sont les meilleurs, les mets délicieux. La serre elle-même déborde d’une profusion de plantes rares. Les convives : des politiques, des députés, des entrepreneurs dont la conversation ennuyeuse tourne autour des travaux de Paris.

                Retour en arrière pour comprendre comment Aristide Saccard, le mari de Renée, est parvenu à cette aisance. Fils de Pierre Rougon, Aristide a changé de nom, sur les conseils de son frère, Eugène, qui est en train d’embrasser une carrière politique à Paris et qui lui trouve une place comme employé à l’hôtel de ville. Il s’installe avec sa femme, Angèle, et sa fille, Clothilde, alors que leur fils, Maxime, est resté en province avec sa grand-mère. Très vite Angèle meurt. Il se débarrasse de Clothilde et épouse Renée et sa dot, par l’intermédiaire de sa sœur, Sidonie, sorte d’entremetteuse qui fait des affaires plus ou moins douteuses. Renée a vingt ans, Aristide en a quarante. Saccard est un ambitieux qui, tel Rastignac, défie Paris. Il apprend à connaître la ville en déambulant dans ses rues et en prenant connaissance des futurs projets d’urbanisme pendant ses heures de travail. Du haut de Montmartre, il imagine la reconstruction de la capitale : « De sa main tendue, ouverte et tranchante comme un coutelas, il […] sépare la ville en quatre parts, crevant Paris d’un bout à l’autre. » Aucun état d’âme pour les futurs expropriés, tout comme le baron Haussmann qui, avec ses travaux, a installé les bourgeois au centre de la capitale et rejeté les ouvriers vers les faubourgs. L’empire naissant offre des promesses. Paris est un terrain de chasse qui propose femmes, aventures et argent. Le temps est celui où « toutes les fortunes sont possibles. » Saccard s’enrichit donc en spéculant, en achetant les maisons prêtes à être détruites pour les revendre.

                Entre-temps, Maxime, le fils d’Aristide vient vivre à Paris, chez son père, à l’âge de treize ans. Une complicité s’installe rapidement entre le jeune garçon et sa belle-mère. Ils partagent leurs secrets quand Maxime est en âge d’avoir des maîtresses, les mêmes que son père d’ailleurs. Le trio mène une vie libre et indépendante, chacun de son côté.  Et, pendant que Saccard dilapide la fortune de sa femme, Maxime satisfait tous les caprices de sa belle-mère, l’amène au bois de Boulogne où il faut se montrer, dans des soirées à la mode et ils finissent par devenir amants. Renée reprend goût à la vie. Ils dépensent des sommes exorbitantes pour leurs jeux d’amoureux, si bien que Maxime ne voit d’autre issue qu’un mariage de raison avec Louise qu’il courtise depuis toujours, pour éponger les dettes qu’ils ont contractées. Rien ne va plus pour Renée, éperdue de jalousie. Elle s’aperçoit que son mari et son fils se sont servis d’elle. Ruinée, elle est dévastée, à l’image des immeubles éventrées qui ont permis à Saccard de s’installer dans une fortune insolente.

                Dans ce roman qui se passe sous le Second Empire, Zola met en scène un monde en pleine décadence, comme la société de cette époque. Il critique la corruption du pouvoir, le mauvais goût et l’inculture des parvenus qui font de Phèdre un personnage burlesque dans un spectacle où les personnages se vautrent sur des entassements d’or et de pierres précieuses et où la vulgarité est à son comble. Dans un style flamboyant, l’auteur décrit la débauche de luxe dans lequel se pavanent des individus sans scrupule, avides de pouvoir et qui foulent à leurs pieds les sentiments les plus nobles. Tel un peintre impressionniste, il dépeint un Paris dans toute sa splendeur, avant qu’il ne devienne le théâtre de la curée. Se dessinent alors sous nos yeux, en touches délicates, les toits de Paris, La Seine, les parcs et les jardins, les trottoirs animés et les lumières des grands boulevards où il fait bon se promener.

Le livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa

                Journal, notes, biographie, roman ? Le livre de l’intranquillité est un peu tout cela. Dès le début pourtant, l’auteur affirme qu’il s’agit d’une non-biographie. Il se justifie : « Tout m’échappe et s’évapore. Ma vie entière, mes souvenirs, mon imagination et son contenu. » Il n’a rien d’original à dire et il ressent ce que les autres ressentent. De plus, même si son nom signifie « personne », son identité est multiple, ce qui explique les nombreux hétéronymes qui signent ses livres. Ici, il s’agit de Bernardo Soares, comptable qui fait son travail avec beaucoup de sérieux, mais simplement parce qu’il doit le faire. Il est attaché à tous ses collègues ainsi qu’à son patron. Pourtant, à côté de ce quotidien qu’il gère en employé modèle, il ressent intensément la monotonie de la vie. Quand le jour se lève, un mal de vivre, une lassitude lui donne la nausée : « C’est de nouveau l’horreur habituelle – le jour, la vie, l’utilité fictive, l’activité sans échappatoire possible. » Son existence sans Dieu est vide. Il entretient un rapport difficile avec la réalité, avec ses semblables. En écoutant les gens discuter de sujets banaux, il imagine la médiocrité de leur vie. « J’éprouve un dégoût physique pour l’humanité ordinaire ». C’est un solitaire qui regarde vivre les autres sans qu’aucune émotion ne vienne interférer. Il reste insensible devant la douleur d’autrui. Il ne trouve aucune humanité dans un groupe. Pour lui, seul un individu peut être sincère. Toute action collective est stérile. A propos d’une manifestation ouvrière, il ose cette comparaison choquante : « Cela coulait comme les ordures dans un fleuve, le fleuve de la vie. » Sa morale consiste à ne faire à personne ni bien, ni mal. La froideur de Bernardo Soares nous glace parfois. Espérons que Fernando Pessoa manifeste un peu plus de bienveillance.

                Seul l’intéresse le monde de la pensée qu’il passe son temps à analyser. En déambulant dans les rues de Lisbonne, il enregistre ses sensations, les explore, les retranscrit. Son isolement exacerbe sa sensibilité. Un son, une image, une odeur le renvoie vers son enfance. Mais Pessoa ne voit que le côté esthétique des choses. Pas de nostalgie pour le passé. Pas de curiosité pour le futur. Il vit le moment présent en pleine conscience de ce qui l’entoure. En même temps, le quotidien le rassure. Il aime se mêler, le matin, aux différents corps de métier quand la ville s’éveille. Son attention est attirée par des personnes insignifiantes. Lisbonne tient une place prépondérante dans son existence, avec sa rue des Douradores où Soares travaille, avec le Tage qui traverse le livre à toutes les pages, avec le bruit des trams et le soleil omniprésent qui incendie le château ou bien le fleuve. Le brouillard, la pluie, la brise qui souffle sur la capitale conviennent très bien aux états d’âme de ce rêveur invétéré.

                Son errance dans les rues est propice à la méditation. Pour lui, la vie en pensées est plus intense que la vie aventureuse d’un grand voyageur. Le réel ne déclenche aucune émotion chez lui. Par contre, les grands textes classiques peuvent le faire pleurer. Dès lors, il va sculpter toutes ses perceptions sous une forme littéraire. L’écriture devient salvatrice, le délivre de l’ennui et du malaise métaphysique que lui inspire le monde autour de lui. Ce journal se présente donc comme un ensemble de notes sur sa vie spirituelle et c’est par les mots qu’il expose « les processus mentaux » de sa vie entière vouée au rêve. Il se définit comme un être pensant : « Je pense donc je suis » et il se construit de cette façon. Le danger de cette posture, c’est qu’à force de vivre dans le monde des idées, dans l’abstrait, le narrateur n’éprouve plus aucun sentiment pour ses semblables. C’est un livre désespéré que ce misanthrope autoproclamé nous offre ici. Il vit sa vie comme un lent naufrage, dans l’intranquillité. « Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu’à l’arrivée de la diligence de l’abîme. »

               Texte cérébral donc, ardu, qui n’est pas toujours facile à lire, mais soutenu par une écriture précise, rigoureuse où les images apportent un peu de poésie et de légèreté. Citons-en quelques-unes : « les caves de mon âme », « sphinx, je me déchiffre par énigmes », « la pelote oubliée de mon âme », « je me suis créé écho et abîme en pensant », « l’épine dorsale de mon souvenir ».

12345...37


Nonobi |
Aquareliane |
Bawhkalam |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Tasnimafrances
| Tousmeslivres
| Souvenance.