Petit pays, Gaël Faye

                Le petit pays de Gabriel, double de Gaël Faye, c’est le Burundi où il a vécu dans son enfance et son adolescence, aux côtés d’un père français et d’une mère rwandaise, réfugiée dans le pays voisin à cause de la guerre féroce qui oppose Hutu et Tutsi. Guerre fratricide et absurde puisque, comme l’explique l’auteur dans le prologue, les deux ethnies ont le même pays, la même langue et le même dieu. Ce qui les différencie, c’est… le nez épaté chez les uns, plus fin chez les autres ! Quand la même violence s’installe au Burundi, le père envoie son fils et sa fille dans une famille d’accueil, en France, où ils vivent dans une cité, à la périphérie de Paris. Le narrateur raconte sa difficulté d’intégration en tant que métis. Il supporte mal les questions rituelles sur son identité et, chaque fois qu’une fille lui demande de quelle origine il est, il s’obstine à répondre : « Je suis un être humain ». Tiraillé entre ses deux cultures, il a parfois la nostalgie de l’Afrique, de ses paysages somptueux, aux oiseaux colorés, aux fleurs et aux plantes exotiques : hibiscus, jacarandas, orchidées, bougainvilliers, frangipaniers. Il se souvient des jeux insouciants avec ses copains de l’impasse. Avec eux, il nage dans la rivière, il pêche, il joue au foot, il vole des mangues dans les jardins des voisins. La musique et la danse s’invitent aux anniversaires.

                Mais, cette joyeuse bande subit aussi les coups d’état à répétition et les enfants deviennent cruels, à l’image de la violence du pays. Gabriel s’éloigne un temps de l’univers étriqué de l’impasse et il s’évade loin de la guerre, en se plongeant dans les livres que lui fait découvrir sa voisine. La lecture devient un exutoire et une passion. Pourtant, la guerre le rattrape quand sa mère revient dévastée du Rwanda où elle a vu toute sa famille assassinée. Elle sombre dans la folie et, dès lors, il sera difficile à Gabriel de rester neutre. Il commet un acte irréparable avant de partir en France, marqué à jamais par les atrocités qu’il a vécues. « Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. » Malgré tout, à trente-trois ans, il retourne dans son pays d’origine meurtri par quinze années de guerre.

                Pas de lamentation, pas de haine dans ce roman en grande partie autobiographique où Gaël Faye peint les massacres qui ont jalonné son enfance. De l’émotion, certes, quand ses proches sont touchés. Mais aussi, de la dérision et de l’humour. Nous avons droit notamment au récit savoureux de la circoncision des jumeaux, les voisins et amis de Gabriel. Et puis, son texte est toujours soutenu par une langue colorée, imagée (« Quand j’étais haut comme trois mangues », « Il y avait la satisfaction des Rolling Stone sur son visage ») et d’une fraîcheur étonnante, peut-être proche du rap qui est devenue sa musique refuge. Pour parler de la vie toute tracée de ses parents, après leur mariage, il résume : « C’était tout vu. Y avait plus qu’à ! Aimer. Vivre. Rire. Exister. Toujours tout droit, sans s’arrêter jusqu’au bout de la piste et même un peu plus. »

Une chanson douce, Leila Slimani

                Le dénouement se trouve à la première page : deux enfants sont assassinés par leur nounou. Plus de suspense. L’auteur va s’employer à mettre en place les personnages et à les regarder évoluer. Voilà donc la famille Massé, Paul, Myriam et leurs deux enfants, Mila et Adam. Myriam, après deux grossesses, s’est occupée de ses enfants, mais elle envisage maintenant de reprendre son travail d’avocate qui lui manque. Le couple recherche donc une nounou et, après plusieurs entretiens, ils tombent sur la perle rare : Louise, qui a d’excellentes références et que les enfants adoptent tout de suite. Elle est parfaite pour organiser les anniversaires des enfants, partager leurs jeux, pour les faire rire, les endormir, mais aussi pour faire le ménage et la cuisine. Elle s’installe peu à peu dans la famille et sait se rendre indispensable. Myriam, qui a une confiance totale en elle, peut s’adonner entièrement à son travail. Mais, progressivement, un malaise s’installe entre employeurs et employée qui prend des initiatives pas toujours appréciées, par le père, quand elle maquille à outrance la petite fille, ou par la mère, quand elle oblige les enfants à manger les derniers morceaux d’une vieille carcasse de poulet récupérée dans la poubelle. Louise ne supporte pas le gaspillage. Pourtant, ils passent outre, tant les enfants lui sont attachés et tant leur entourage est en admiration devant ses prouesses.

                Comment donc a-t-elle pu arriver à commettre cet acte odieux ? Si l’on grattait un peu la carapace derrière laquelle Louise se protège, on découvrirait une personnalité beaucoup plus complexe et une sensibilité à fleur de peau, générées par le monde sordide dans lequel elle vit. Elle subit un mari violent et irresponsable. Sans travail, il se lance dans la procédure qui devient une addiction, qui le ruine et qui laisse des dettes impossibles à acquitter par Louise, quand il meurt. Elle doit affronter sa fille, de père inconnu, qui perd pied à l’adolescence et qui quitte la maison. On découvrirait aussi que sa fille est toujours passée après les enfants que Louise garde et que, dès huit ans, elle aidait sa mère à langer les bébés. Comment, dès lors, ne pas voir le décalage entre les deux mondes dans lesquels elle navigue : son minuscule studio insalubre et sans charme dont elle n’arrive pas à payer le loyer et où elle cache sa solitude et l’appartement de rêve où règne l’ordre, l’argent et l’amour ? Comment, dès lors, Louise peut-elle brider cette violence latente qui l’habite et qui est décuplée par les différentes humiliations qu’elle subit au contact des bourgeois dont elle partage la vie ? Etait-il souhaitable de l’inviter à un repas entre amis où elle ne peut que se tenir à l’écart d’un milieu dont elle ne détient pas les codes ? Etait-ce indispensable de l’amener en vacances sur l’île paradisiaque de Sifnos, dans les Cyclades, où elle ne se lasse ni des paysages, ni de la vie indolente qu’elle découvre, si bien qu’elle rêve de s’y installer ? L’écart se creuse et la haine s’installe.

                 L’habileté de l’auteur consiste à instiller, au fil des pages, quelques signes qui nous entraînent vers l’irréparable. Pour cela, elle fait intervenir des personnes extérieures qui dévoilent un autre aspect de son caractère et des réactions qui surprennent. Et, lorsqu’il arrive à la fin du roman, le lecteur n’excuse pas l’acte de Louise, mais il comprend que, derrière une façade bienveillante et angélique, se cachait un être en souffrance, plein de ressentiment, mais aussi démoniaque.

Continuer, Laurent Mauvignier

                C’est l’histoire bouleversante d’une mère qui voit son fils adolescent sombrer dans la délinquance et qui décide de le sauver en abandonnant tout, derrière elle, et en l’entraînant dans une randonnée à cheval à travers les montagnes du Kirghizistan. Samuel déteste sa mère, mais il la suit car il n’a pas d’autre choix et qu’il aime les chevaux. Tous deux doivent franchir bien des obstacles, au cours de cette odyssée extravagante : l’agression de brigands, l’hostilité des paysages, la rudesse du climat. Mais, ils devront surtout affronter leurs propres démons. Sybille, la mère, revit ses échecs passés et elle est engluée dans un sentiment de culpabilité vis-à-vis de son fils qu’elle se reproche de n’avoir pas su aider. Samuel, lui, se sent rejeté, mal aimé, inutile et sa souffrance se transforme en haine contre les autres et surtout contre sa mère. S’il commence à apprécier le spectacle du soleil couchant derrière les montagnes et les courses à cheval aux côtés de sa mère, il ne supporte pas de la partager avec d’autres et s’irrite contre la complicité dont fait preuve Sybille avec les nomades ou les touristes qu’ils rencontrent, au cours des soirées sous les yourtes.

                Mais, comme on est dans une fiction, l’inévitable arrive, qui fait basculer la situation et qui va entraîner la rédemption de Samuel. Après une course-poursuite qui conduit sa mère à l’hôpital, dans le coma, et aidé par le journal qu’elle tenait, trouvé dans ses bagages, il se rend compte que leur incompréhension réciproque s’est nourrie de malentendus et de non-dits. Il est maintenant prêt à partager les valeurs défendues par sa mère : « le respect des autres, de soi, le rejet du superficiel, de la vanité, du mensonge. » Après le rejet, c’est de l’admiration qu’il éprouve pour sa détermination, son obstination et son énergie. Désormais, il va prendre soin d’elle et il va « continuer » sa route avec elle, tous deux accompagnés par la musique de David Bowie qu’ils ont en commun.

                Laurent Mauvignier souligne bien que le mal-être de Samuel est aussi celui de notre société contemporaine qui a tendance à se replier sur elle-même et à devenir de plus en plus xénophobe. Peut-être un jour comprendra-t-elle, comme le jeune garçon, que « aller vers les autres, c’est pas renoncer à soi » et si l’on croit « que les autres sont seulement des dangers, alors on est foutu. »

Les neuf visages du cœur, Anita Nair

                Les « neuf visages du cœur », ce sont les neuf émotions que les acteurs du kathakali, théâtre du Kerala au sud de l’Inde, doivent exprimer au cours du spectacle. Il s’agit de l’amour, du mépris, du chagrin, de la fureur, du courage, de la peur, du dégoût, de l’émerveillement et de la paix. Chaque chapitre de ce livre est consacré à l’un de ces sentiments qui illustrent l’évolution des personnages du roman. Les personnages principaux sont Radha et Shyam qui accueillent, dans leur hôtel, Chris, un écrivain anglais affublé d’un violoncelle. Chris doit écrire un guide de voyage et interviewer l’oncle de Radha, Koman, célèbre danseur de kathakali. Ce vieux célibataire, passionné par son art et soucieux de préserver sa liberté, n’a jamais fait de confidences à personne. Or, voilà qu’il se livre à un inconnu plus facilement qu’il ne le croyait lui-même, qu’il lui délivre des secrets de famille, sous la pression de sa nièce et de son mari. Il est, en fait, le garant des histoires familiales et des légendes de son pays. Il raconte les amours de ses parents, les siennes, et comment le kathakali a pris toute la place dans son existence. En égrenant ses souvenirs, les traditions indiennes se dévoilent peu à peu. Dans les usines, il est d’usage de faire la lecture aux ouvrières mais chacun doit rester à sa place. Les relations entre les différentes castes sont mal vues. Du temps des parents de Koman, les mariages étaient arrangés. Ils devaient se faire dans une même communauté religieuse sous peine de se briser. Les femmes vivaient dans une cage, loin des rues animées des villes, sans que la brise marine puisse caresser leur visage caché derrière la burqa. Elles souffraient de cet isolement et leur désobéissance entraînait de sévères et douloureuses punitions.

                Pourtant, dans la famille de Koman, il y a des figures féminines fortes, défiant l’autorité parentale et maritale et s’émancipant des traditions pesantes et anachroniques. Comme sa mère qui a rompu avec sa famille par amour ou comme sa nièce, Radha, qui se lance dans une liaison adultère avec le jeune touriste, Chris. Radha s’ennuie dans son quotidien sans intérêt et étriqué, où son mari la confine à son rôle de femme au foyer, fier d’avoir une épouse belle, élégante et intelligente. Dans sa jeunesse déjà, elle était tombée amoureuse d’un homme marié puis s’était faite avortée quand elle s’était retrouvée délaissée. Et c’est en femme libre et indépendante qu’elle quittera son mari et son amant, à la fin de cette histoire, alors qu’elle s’apprête à donner la vie. Radha a envie de passion, de culture et de liberté, contrairement à Shyam, trop sensible au monde des apparences, du pouvoir et de l’argent, mari quelque peu caricatural.

                L’originalité de ce roman tient dans sa structure. Le kathakali est un spectacle complexe. L’auteur nous initie à cet art, en lui donnant vie à travers ses personnages qu’elle nous fait approcher au plus près, en alternant leurs points de vue sur l’histoire qui est en train de se dérouler.

Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Haruki Murakami

                Murakami est à la fois un marathonien et un écrivain, et ces deux fonctions semblent indissociables dans sa vie, d’autant plus qu’elles comportent de nombreuses similitudes. La course et l’écriture exigent les mêmes qualités : le talent, la concentration, le travail, la persévérance. « Se consumer au mieux de l’intérieur de ses limites individuelles, voilà le principe fondamental de la course, et c’est aussi une métaphore de la vie – et, pour moi, une métaphore de l’écriture. »

                Quand il consigne ces écrits, entre l’été 2005 et l’automne 2006, l’auteur est installé à Hawaï où il s’entraîne quotidiennement pour le marathon. Il commence son autobiographie en racontant comment il est devenu écrivain. Après ses études, il tient un club de jazz au Japon. A trente ans, il écrit un premier roman : Ecoute le chant du vent, puis un deuxième, en 1973, Pinball. Pendant un certain temps, il mène de front les deux métiers. Puis, il ferme le bar, pour se consacrer entièrement à l’écriture. De nouveaux romans paraissent, La course au mouton sauvage, La ballade de l’impossible, jusqu’aux derniers qui ont fait sa notoriété en France notamment. Sa vie s’accélère et se partage entre les Etats-Unis et son pays d’origine. Le rythme de ses journées est impressionnant. Ecriture de fictions bien sûr, mais aussi cours dans une université américaine, traductions, divers écrits et direction d’une entreprise au Japon. Une bonne hygiène de vie s’impose pour mener à bien ces diverses activités : emploi du temps rigoureux, alimentation saine, exercice physique régulier. Et, malgré tout, il est encore réceptif au changement des saisons en Nouvelle Angleterre où il séjourne de temps en temps, et où il observe la vie qui anime les berges de la Charles River, le long de laquelle il court. L’entraînement quotidien ne lui suffisant pas, il s’impose des défis, par exemple la course d’Athènes à Marathon, sous un soleil de plomb, seul, au milieu de la circulation. Ou encore l’ultra-marathon (100 km), au nord du Japon. Sans oublier le marathon mythique de New-York qu’il ne manquerait pour rien au monde.

                Le récit de ses exploits sportifs est parfois un peu technique, mais il n’est jamais ennuyeux car Murakami analyse ses sensations et ses réactions, avant, pendant et après ses courses. Extrême souffrance, moments de doute, soulagement et bonheur à l’arrivée qui lui redonnent confiance en lui, prostration psychique et espèce de blues du coureur une fois libéré. Autant d’impressions et de sentiments qui s’appliquent au travail du romancier. L’écriture est difficile, nous dit-il : « Je dois graver le roc à l’aide d’un burin, à la main, assidûment, creuser un trou profond avant de découvrir la source de la créativité. » Murakami est un écrivain laborieux qui n’attend pas passivement l’inspiration. Sa langue est travaillée et jamais approximative et on peut lui faire confiance quand il dit : « Je me suis beaucoup appliqué à la composition et à la rédaction de cet ouvrage. » La réussite est au bout de cette application.

Les charmes discrets de la vie conjugale, Douglas Kennedy

                Ce livre raconte l’histoire d’Hannah, depuis son adolescence et ses études à l’université, jusqu’à ses cinquante ans où elle commence une nouvelle vie. Etudiante, elle tient à prendre ses distances avec ses parents dont la personnalité forte et militante commence à lui faire de l’ombre. Sa mère, autoritaire, exige d’elle l’excellence. Quant à son père, célèbre professeur d’université, il délaisse le foyer familial pour se consacrer à son engagement contre la guerre du Vietnam et contre le conservatisme ambiant. Hannah réagit au non-conformisme de ses parents, en choisissant très vite une existence rangée et tout à fait prévisible, selon sa mère qui la désapprouve. Elle rencontre un étudiant en médecine, l’épouse et, à vingt-trois ans, devient mère d’un petit garçon, abandonnant son rêve d’un séjour à Paris. Mais, très vite, elle s’interroge sur son choix et cette nouvelle Emma Bovary s’ennuie en province, dans un quotidien sans surprise. Comment, dès lors ne pas tomber dans les bras d’un activiste recherché par le FBI que son père lui demande de loger pour quelques temps, durant une absence de son mari. L’aventure, la vie sans contrainte la tentent un moment, mais très vite, elle le chasse, découvrant et ses mensonges et qu’il s’est servi d’elle. Désormais, elle se dévoue à sa famille et mène la vie banale d’une femme ordinaire, aimant son mari, ses enfants et son métier, même si la passion n’est pas le ressort qui la fait avancer.

                Cependant, au bout de trente ans de cette paix relative, tout va s’enrayer du jour au lendemain et détruire ce qu’elle avait construit. Sa fille, fragile psychologiquement, disparaît à la suite d’un chagrin d’amour et, en même temps, les fantômes du passé ressurgissent quand l’ancien gauchiste repenti et converti à l’extrême droite et au catholicisme le plus ultra sort un livre où il consacre un chapitre dédié à son aventure avec Hannah. Son couple vole en éclats. Hannah, broyée, victime d’un lynchage public doit faire face à la disparition de sa fille, à un fils psychorigide qui lui reproche de détruire sa famille, à un mari qui la culpabilise et qui lui refuse le pardon, à la perte de son travail. Ses seuls soutiens sont son père toujours de bon conseil et son amie qui se bat contre un cancer et qui met tout en œuvre pour faire surgir la vérité. La fin du livre est un peu plus apaisée, mais les séquelles restent nombreuses et une reconstruction est nécessaire pour Hannah qui s’enfuit enfin à Paris. Peut-être pour un nouveau départ ?

                Encore une fois, Douglas Kennedy écrit un thriller psychologique où les rebondissements abondent. Mais, il aborde aussi de nombreux problèmes contemporains qui touchent son pays et qui sont universels. Il est question de la guerre du Vietnam, sujet récurrent chez beaucoup d’écrivains américains, de l’avortement, du handicap, de l’acharnement de la presse à scandale et de la bonne conscience de l’Amérique conservatrice avec ses valeurs familiales et son hypocrisie. Le couple et sa fragilité sont au centre du roman, Les charmes discrets de la vie conjugale, au titre ô combien ironique, mais le sujet traité avec le plus de justesse, c’est certainement celui qui concerne les interrogations d’une mère sur l’éducation donnée à ses enfants. Hannah voit sa vie bouleversée par la disparition de sa fille qui a perdu pied et par l’éloignement de son fils qui défend des valeurs qu’elle a toujours combattues. De nombreuses questions se posent à elle. Est-ce l’échec de l’éducation qu’elle leur a donnée ? Dans quelle mesure est-elle coupable ? « Une fois encore je me suis blâmée d’avoir été incapable de donner à ma fille assez d’estime de soi, de stabilité émotionnelle…d’aller savoir quoi. » « Quand ils [les parents] se retrouvent face à eux-mêmes, ils se blâment de ne pas avoir donné assez à leur progéniture, ils se sentent coupables et responsables de… tout. » Remarque saisissante de vérité ! Il n’empêche que la douleur est profonde quand la rupture est consommée. « Quel déchirement que l’enfant que vous avez élevé, auquel vous avez toujours souhaité le meilleur de la vie ne partage rien de commun avec vous ! Toutes ces années pour en arriver à cette déchirure, alors qu’il n’y avait pas eu une seule crise précise, circonstanciée, un seul point de rupture qui pouvait expliquer un tel fossé entre nous… » En fait, Douglas Kennedy est convaincu que ces aléas sont l’essence même de la condition humaine. « Sous ses dehors les plus prosaïques, l’existence de chaque individu est riche de contradictions et de nuances. Elle est un roman potentiel, parce que malgré notre aspiration à la simplicité et à la tranquillité nous ne pouvons empêcher les catastrophes ou les accidents de parcours de modifier la trajectoire de nos vies. Tel est notre destin : le désordre, les drames dans lesquels les autres nous entraînent ou que nous nous créons nous-mêmes font partie intégrante de la condition humaine. »

La lionne blanche, Henning Mankell

                Le célèbre détective, Kurt Wallander, enquête sur le meurtre d’une femme qui, avec son mari, tient une agence immobilière et vient d’être retrouvée une balle dans la tête, près d’une ferme abandonnée où elle n’avait rien à faire. Le commissaire finit par conclure que cette méthodiste sans problème se trouvait là au mauvais moment. Pourtant, cette mort va entraîner Wallander sur la piste d’une affaire beaucoup plus complexe qui implique de dangereux tueurs russes et sud-africains. Le voilà donc lancé dans une traque sans merci où il risque sa vie mais surtout celle de sa fille, Linda. Fou de douleur lorsque celle-ci est kidnappée, il délaisse l’enquête officielle et cache des éléments essentiels à ses collègues et supérieurs, pour partir, en loup solitaire, à la poursuite de ces malfaiteurs qui sont en train de mettre en place l’assassinat d’une haute personnalité de l’Etat, en Afrique du Sud. Bien sûr, Wallander, résoudra l’énigme, après de nombreux rebondissements et après avoir mis à jour des failles dans le travail de la police, ce qui le met hors de lui. Pourtant, si la gloire l’attend au dénouement, il ne sortira pas indemne de cette nouvelle aventure qui l’a fragilisé et questionné sur le sens de la vie et de son métier.

                Encore une fois, Mankell nous tient en haleine avec ce thriller où les coups de théâtre abondent. Et comment ne pas être en empathie avec son commissaire bougonnant mais qui hait l’injustice et qui va jusqu’au bout de ses convictions, en bousculant parfois le code de déontologie. Profondément humain, il attire l’indulgence du lecteur pour ses nombreux défauts. Mais, ce livre lui sert de prétexte aussi pour évoquer l’histoire récente de l’Afrique du Sud, après l’Apartheid, sous la présidence de Frederik De Klerk et la montée en puissance de Nelson Mandela. Il décrit un pays proche de l’explosion, avec les Boers qui se battent pour garder leurs privilèges et les Noirs qui commencent à se révolter contre la servitude et l’humiliation. A ce moment-là, l’Afrique est à l’image de la lionne blanche, dans le calme relatif qui précède l’attaque fatale. Au centre du roman, il faut noter une scène importante où le commissaire se trouve en face du tueur à gage. Il prend alors conscience de l’origine de la violence de la population noire d’Afrique du Sud et même s’il n’excuse pas les meurtres commis sans état d’âme par son interlocuteur, il comprend comment le mépris, la soumission, la pauvreté et la misère ont provoqué cette haine incommensurable pour les Blancs et leurs alliés. Henning Mankell avait une affection particulière pour l’Afrique. Il vivait entre le Mozambique et la Suède et c’était un romancier mais aussi un homme engagé dans la vie.

La matière de l’absence, Patrick Chamoiseau

                A l’enterrement de sa mère, Man Linotte, Patrick Chamoiseau dialogue avec sa sœur aînée qu’il appelle la Baronne. Pétri des superstitions de son île, l’écrivain attend que sa mère vienne lui faire signe, « signe de lumière tranquille ou virée revancharde pour vous tirer les pieds ». Mais rien n’arrive. Il s’interroge sur cette absence et va tenter de combler ce manque en la faisant revivre dans ce livre et en évoquant ses souvenirs d’enfance. Sa jeunesse était peuplée de zombis bienfaisants ou maléfiques qui se mêlaient de tout, de quimboiseurs ou sorciers, mais aussi de conteurs qui animaient les veillées. La vie était rythmée par des rituels qui aidaient à vivre et qui servaient de béquilles pour passer le cap de la disparition d’un être cher. « Dans une veillée, c’est tous ensemble amis et ennemis, voisins et inconnus, que l’on reprisait la déchirure mortelle. » Ainsi, la mort de Man Ninotte a ressoudé la fratrie en une « grappe » qui permet de surmonter la douleur, alors que le monde, impassible, continue de tourner et qui permet aussi de perpétuer la mémoire de la défunte en suivant ce qu’Edouard Glissant appelle « Les Traces », c’est-à-dire toute chose du passé qui construit un chemin de vie.

               Ses réflexions sur la famille, la tribu, la filiation, l’héritage intellectuel et culturel, le renvoient vers l’enfer de l’esclavage qui a marqué à jamais l’histoire des Caraïbes. Les esclaves sont partis de leur pays d’origine, l’Afrique, sans rien. Ils n’avaient comme seule trace de leur vécu que leur corps, leur corps qui gardait l’empreinte de la danse et de la musique, deux arts salvateurs qui ont toujours accompagné leur travail dans les plantations, qui leur ont permis de survivre quand ils s’enfuyaient en marronnage et de les guider vers l’espoir d’un avenir meilleur. Ce même sentiment de conservation d’une mémoire semble avoir guidé l’Homo Sapiens qui éprouvait déjà le besoin de gagner sa survie en couvrant les murs de dessins au fond des grottes. La mort de sa mère interroge Patrick Chamoiseau sur « la matière de l’absence ». Comment se reconstruire après le départ d’un proche ou dans des situations aussi inhumaines que la cale des négriers. Il répond à cette question à l’aide de son ami, Edouard Glissant, qui a inventé le Tout-Monde, une sorte de mondialisation multiculturelle qui implique une ouverture vers les autres sans nier ses racines et qui conduit vers une humanité relationnelle.

                Ce roman est un récit autobiographique où se mêlent les souvenirs d’enfance avec le portrait en creux de la défunte, la mère aimée et admirée, femme forte, protectrice qui veillait sur sa tribu et soignait les blessures avec de maigres moyens, l’histoire de la Martinique avec ses deux épisodes douloureux, le génocide amérindien et l’horreur de la traite des Noirs, des réflexions philosophiques sur la mort, l’absence et la reconstruction. Mais, Patrick Chamoiseau rend aussi un vibrant hommage aux poètes qui disent « l’informulable, l’indicible », comme ces grands humanistes que sont Glissant, Aimé Césaire, Saint John Perse ou François Cheng. La poésie d’ailleurs est présente tout au long de ce livre, que ce soit dans la musicalité des phrases ou dans la langue imagée et recrée par l’alchimie du créole. A propos de la maladie de Man Ninotte, Patrick Chamoiseau nous dit : « La mémoire de Man Ninotte était si chiquetaillée qu’elle se mit à ne plus nous reconnaître ». Et comment trouver plus expressif pour évoquer les retrouvailles que l’expression : « se retrouver ensemble […] créait un ouélélé de fête. » Et puis, il ne faut pas oublier les nombreux haïkus qui ponctuent le récit et qui, dans leur forme concise, résument les méditations de l’écrivain sur l’histoire, le sens de la vie ou la beauté de la nature :

« Semblances
Suggestions lentes
L’imaginaire dans une alerte des possibles »

« Une promenade sous les goyaves
Le décompte des icaques et des merles
Et de grands respirers à la tête des mornes
Tous les jours »

                Comme dans toute son œuvre, Patrick Chamoiseau chante son île si belle et pourtant si meurtrie. Des paysages martiniquais, il retient les mornes avec l’ondoiement des herbes jaunies ou les flamboyants qui se déploient au mois de mai, ou bien le Diamant qui scintille au soleil tropical et qui se souvient de l’arrivée des négriers. Coup de cœur aussi pour Saint-Pierre, la ville martyrisée et détruite par l’irruption de la Montagne Pelée qui n’est plus que ruines mais qui vit toujours avec son passé.

                Encore une fois, Patrick Chamoiseau nous enchante en nous instillant le parfum des îles à chaque page, en faisant chanter la poésie de la langue créole. Encore une fois, il nous élève par la richesse philosophique, historique, sociologique de son récit et par ses réflexions humanistes sur le sens de la vie qui nous proposent un véritable art de vivre.

L’œuvre, Zola

                Deux jeunes provinciaux se retrouvent à Paris et se remémorent, avec nostalgie, leur enfance insouciante en Provence, au milieu de paysages qui ont inspiré bien des peintres. Claude peignait déjà. Pierre ne sortait jamais sans un livre. A Paris, la vie est plus difficile. Lantier vend quelques tableaux à bas prix, Sandoz est employé municipal et l’argent manque souvent. Mais, tous deux ont gardé leurs rêves d’autrefois et vivent une vie de bohême, traînant dans les bars pour des conversations sans fin, fréquentant les musées, les artistes et les écrivains. Ils forment un groupe avec d’autres amis qui partagent leurs idéaux : Jory, journaliste critique d’art, Dubuche, étudiant en architecture, Mahoudeau, sculpteur. « Dès qu’ils se retrouvaient ensemble, les fanfares sonnaient devant eux, ils empoignaient Paris d’une main et le mettaient tranquillement dans leurs poches ». Lantier et Sandoz ont en commun la volonté de créer une grande œuvre en faisant du nouveau et en balayant tout académisme. L’un veut se détacher de Delacroix, Ingres, Courbet pour se lancer dans la peinture de la nature, en s’appuyant sur l’exactitude de l’observation. L’autre a l’intention d’écrire l’histoire de l’univers dans une œuvre qui engloberait le monde moderne. « Ah ! nous y trempons tous dans la sauce romantique. Notre jeunesse y a trop barboté, nous en sommes barbouillés jusqu’au menton. Il nous faudra une fameuse lessive ». Lantier se lance donc dans un tableau intitulé « Plein air », où un homme tout habillé côtoie des femmes nues. Mais, ce tableau sera rejeté par le salon officiel et ne trouvera sa place qu’à celui des Refusés où s’exposent les œuvres jugées trop modernes. Là aussi le tableau fait scandale et Lantier devra essuyer les rires et les sévères critiques des visiteurs.

                Vexé d’être incompris, Lantier se retire loin de Paris, dans la campagne, avec sa compagne Christine, jeune fille très amoureuse qu’il a recueillie un soir d’orage. « Des mois coulèrent dans une félicité amoureuse. » Claude abandonne la peinture pour s’adonner à son nouveau bonheur. Pourtant, il se lasse bientôt des attraits de la campagne. L’ennui s’installe. Il est hanté par Paris et regrette ses amis avec lesquels il a coupé les ponts. Quatre ans plus tard, il retourne dans la capitale et retrouve la bande de sa jeunesse, lors d’une soirée chez Sandoz où il constate les fissures qui se sont creusées dans leur amitié. Beaucoup ont renié leurs rêves et se sont installé dans une vie confortable. Seul Sandoz, hué par la critique, reste fidèle à son objectif d’écrire des romans différents où les personnages subissent l’influence de leur milieu qui détermine leur comportement. « Je vais prendre une famille et j’en étudierai les membres, un à un, d’où ils viennent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur les autres […] D’autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau d’histoire. » En faisant parler ainsi son héros, Zola nous donne, en fait, sa théorie du roman naturaliste. Quant à Lantier, il reprend goût à la peinture à laquelle il va s’adonner totalement, négligeant sa femme et son jeune enfant qui mourra d’être mal aimé. La création devient une passion dévorante, faite de travail opiniâtre, d’excitation, d’espoir, de découragement, de déception. Refusant de se rabaisser à faire des tableaux commerciaux, il s’acharne sur son œuvre réaliste pour laquelle il va trouver l’inspiration à l’extérieur, en observant le spectacle de Paris et notamment de l’Ile de la Cité. Devant l’incompréhension du public et son échec à réaliser une œuvre parfaite, Lantier abdique et se pend dans son atelier.

                Ce roman serait à l’origine de la brouille entre Zola et Cézanne. Cézanne se serait reconnu dans Lantier et n’aurait pas aimé cette image de peintre maudit. La peinture est bien au centre de ce volume des Rougon-Macquart. « L’œuvre », que Lantier s’entête à réussir, évoque bien évidemment « Le déjeuner sur l’herbe » de Manet, chef de file des avant-gardistes, que Zola a défendu au Salon des Refusés. L’auteur donne une vision très critique de son époque et du monde de l’art, à la charnière entre deux écoles : le romantisme et le réalisme avec l’arrivée des Impressionnistes. Il dépeint un milieu très dur et très conservateur où les marchands d’art ne songent qu’à s’enrichir sans se soucier de la valeur esthétique des œuvres, où règnent l’hypocrisie et les conflits d’intérêt et où la modernité est malvenue. Cet univers impitoyable a vite fait d’anéantir les illusions des jeunes idéalistes avides de renouveau. Ce livre s’achève à l’enterrement de Lantier sur les réflexions de Sandoz, incarnation de Zola. Sandoz fait le bilan du siècle qui se termine et souligne sa faillite. Il fait preuve de pessimisme devant le mysticisme qui « embrume les cervelles ». Pourtant, l’auteur semble croire en un avenir meilleur où la science triomphera à l’image de la locomotive qui vient perturber les prières du prêtre. Il suffit que nous en soyons les acteurs, en nous plongeant dans le travail, à l’invite de la dernière injonction du texte : « Allons travailler. »

Le grand jeu, Céline Ménard

                 Amateurs de CO2 s’abstenir ! L’héroïne de ce roman va chercher la paix en pleine montagne et nous propose une plongée dans la nature au milieu des arbres, des roches et des petits oiseaux. Sur un éperon rocheux, à 3400 mètres d’altitude, elle se fait construire un caisson qui fonctionne en autonomie avec des panneaux voltaïques, des leds, une plaque de cuisson, une bibliothèque et même un violoncelle. Elle fait l’apprentissage de la solitude et part à la découverte de son environnement, en grimpant sur les sommets, en dévalant les pierriers, en escaladant les parois abruptes. Elle croise des marmottes, des isards, des carabes ou des crapauds. Quand elle ne part pas en randonnée, elle occupe ses journées à couper du bois, pêcher la truite, cultiver son jardin, lire ou faire de la musique. Petit à petit, elle apprivoise ce monde hostile, car la vie dans la montagne n’est pas un long fleuve tranquille, surtout quand les éléments se déchaînent. A vivre dans la nature, les sens sont aiguisés et les plus infimes détails se dévoilent. Cette solitaire arrive à ressentir l’énergie des forces cosmiques et apprend à être à l’écoute de son corps. Elle « cherche à savoir si on peut vivre hors-jeu », pour obtenir la paix. Elle essaie de mieux se connaître et en conclut que « l’identité n’est pas un état mais une activité ».

                Même si elle connaît des moments de doute sur le bien-fondé de cette retraite, elle s’accommode de cette vie et elle poursuit son expérience, jusqu’au jour où elle aperçoit une boule de laine assise sur un banc qui agite de maigres bras. Cette forme, qui n’est autre qu’une nonne, déplace ses cairns, utilise ses outils, trouble le silence avec des bruits de gong. Elle dérange son ordre, menace sa solitude et notre héroïne a du mal à accepter cette intrusion. Des deux côtés d’ailleurs, il y aura des manifestations de colère et des tentatives d’intimidation. Pourtant, même si la narratrice est perturbée par cette présence humaine, elle ne peut se résoudre à l’ignorer et à empêcher qu’une relation se tisse entre elles deux, à grand renfort de rhum. Et c’est à deux qu’elles vont poursuivre leur ascèse, en se lançant des défis qui posent des questions existentielles. Est-ce un jeu, un moyen de se dépasser, une idiotie ? La dernière phrase du roman montre qu’il n’y a aucun doute pour Céline Minard : « Comment pourrait-il accueillir le monde celui qui ne se mise pas lui-même ? »

12345...29


Nonobi |
Aquareliane |
Bawhkalam |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Tasnimafrances
| Tousmeslivres
| Souvenance.