Innocentines, René de Obaldia

                Chez Obaldia, les petites filles plongent la nuit dans les écrans de télévision pour retrouver le pape ou les bandits qui font un casse, les ânes regardent la télévision ou tricotent des bavoirs à la menthe, les rois règnent sur les myrtilles, les écrevisses sont amoureuses des petits garçons, les grands-pères grimpent les cols de fémur. Bref, avec René de Obaldia, il faut accepter d’entrer dans un monde merveilleux où tout peut arriver. L’absurde côtoie les rêves et les jeux inventés des enfants et par la magie de l’enfance, les animaux sont personnifiés.

                Dans cet univers de conte, si le poète prend le ton des enfants pour s’exprimer, il aborde des sujets sérieux. Il nous parle de petits garçons et de petites filles qui entrevoient un monde d’adultes pas toujours très drôle. Les parents se disputent, les papas meurent à la guerre, les mamans partent avec d’autres messieurs. Dès le plus jeune âge, les garçons connaissent des amours malheureuses avec des fillettes « au cœur de bois ». Tous savent qu’ils doivent passer par des rites initiatiques parfois cruels pour quitter « le vert paradis des amours enfantines » comme dirait Baudelaire et que « l’avenir c’est pas du chocolat ». C’est pourquoi, ils refusent de grandir, se réfugient dans les rêves, regrettent la douceur du ventre de la mère et ont envie d’y retourner. Au passage, Obaldia égratigne certaines personnes qu’il n’apprécie guère et notamment les diplomates, lâches, menteurs et traitres auxquels le petit garçon de ses poèmes préfère Tom Sawyer intelligent, débrouillard et plein de bonté. Il se moque aussi des yéyés qu’il trouve ridicules.

                Mais, bien sûr, Obaldia est avant tout un poète qui aime jouer avec les mots. Il en transforme l’orthographe : le poète devient poite, les enfants les zinfints et précieux précilleux. Il s’en prend même à la langue anglaise qu’il s’amuse à triturer dans « You spique angliche ». Il distord les expressions, la « persona non grata » est déformée en « persona grata », ou bien il les prend au pied de la lettre et le col du fémur devient un col de montagne qu’on doit franchir. Il joue avec les allitérations et leur consacre un poème dans lequel, tout en se moquant de l’école, il feint d’avoir trouvé le plus beau vers de la langue française : « Le geai gélatineux geignait dans le jasmin » !!! Il détourne les problèmes de logique, sur lesquels tous les élèves ont besogné, pour en créer d’autres complètement absurdes. L’institution est mise à rude épreuve.

                Les formes de ses poèmes sont variées mais toujours légères. On passe des inventaires à la Prévert aux cadavres exquis, puis aux ritournelles et aux comptines parfois graves comme « La berceuse de l’enfant qui ne veut pas grandir » mais souvent réjouissantes et surtout dans leur chute toujours inattendue. Ainsi, quand il parodie les Evangiles, dans « En ce temps-là… », Jésus dit à ses disciples : « Vous êtes des pommes de terre, je vous changerai en frites ».

                C’est avec beaucoup de plaisir qu’on lit où qu’on relit ces Innocentines qui apportent un peu de fraîcheur dans notre monde si violent. Pour finir, voici un court poème qui donne le ton de ce recueil car il allie l’humour et le thème récurrent du difficile passage à l’homme adulte pour l’enfant :

 « A force de mettre du mercurochrome
 Sur mes genoux toujours blessés
Et de tendre un peu plus vers le gallinacé
J
e deviendrai peut-être un homme ».

L’amie prodigieuse, Elena Ferrante

                Elena raconte son amitié tumultueuse avec Lila dans un quartier populaire de Naples où les passions s’exposent aux yeux de tous. Les giflent pleuvent, les insultent éclatent, les amitiés se font et se défont pour un mot ou un regard déplacés. Le moindre changement dans le train de vie d’un habitant attire la jalousie des voisins éblouis par l’apparence et les signes extérieurs de richesse. Dans ce milieu, Lila est une figure atypique. Elle a un pouvoir de séduction et d’attraction sur toutes les personnes qu’elle approche. Et pourtant, petite fille, elle est méchante, violente, impulsive. Exigeante envers elle-même et envers les autres, elle est intelligente et perfectionniste, aussi bien dans les études, que dans ses loisirs (la danse par exemple) ou dans la qualité de ses relations. Boulimique de lecture, elle emprunte à la bibliothèque des livres érudits qui consolident son instruction que l’école ne peut plus lui assurer puisque, faute d’argent, sa famille la met au travail dans la cordonnerie de son père.

                Comme tous les enfants qui gravitent autour d’elle, Elena est en admiration devant sa personnalité hors du commun. Elle doit gagner son amitié au prix d’efforts et de défis que Lila lui lance cruellement.  Cette relation a des hauts et des bas. Les deux filles s’éloignent l’une de l’autre quand seule, Elena poursuit ses études au lycée, puis quand Elena est invitée à passer des vacances sur l’île d’Ischia et surtout quand Lila abandonne ses rêves d’avenir glorieux pour se marier avec le fils de l’épicier et s’installer définitivement dans le quartier. Elena, elle, est en train de découvrir un autre environnement, un autre monde plus éduqué, plus instruit, plus ouvert auquel elle a hâte d’appartenir.

                Le livre se termine sur le mariage de Lila, avec une fin ouverte que l’auteur va exploiter habilement pour donner une suite à ce premier tome de la saga d’Elena Ferrante. Elena Ferrante qui sait cultiver le mystère sur son identité puisqu’elle refuse toute interview, même si elle semble maintenant démasquée.

                Dans L’amie prodigieuse, l’auteur explore le Naples des années cinquante et la vie âpre et violente du petit peuple laborieux qui n’a, pour se divertir, que les commérages des uns et des autres. De manière diffuse, la Camorra et le parti communiste sont présents dans cette évocation. Mais c’est surtout l’adolescence qui est dépeinte ici avec beaucoup de talent : les changements du corps à la puberté, les premiers flirts, les fêtes où les jeunes dansent le rock, les hésitations sur l’orientation avec le rôle décisif des parents et de l’institutrice qui sait découvrir les élèves doués. On pense à Annie Ernaux qui se considère comme une transfuge de classe. Ici, c’est Elena qui joue ce rôle, avec son passage d’un milieu étouffant aux préoccupations limitées, à celui plus critique et plus intellectuel que l’école lui permet d’entrevoir. Que vont devenir ces deux héroïnes dans leur vie d’adulte ? On a hâte de connaître leurs aventures dans les deux livres qui suivent : Le nouveau nom et Celle qui fuit et celle qui reste.

Douche écossaise, Jean-Marc Aubry

                Récit décevant d’un voyage en groupe en Ecosse. Ce petit guide est pressenti comme un guide pour qui veut découvrir ce pays. Mais, rien n’est dit sur les paysages ni sur les monuments à visiter. Le lecteur doit subir les jérémiades des marcheurs qui s’aperçoivent qu’il pleut souvent en Ecosse et qui se plaignent sans arrêt du climat. L’accompagnateur se montre très patient avec les personnes qu’il a à sa charge. Elles font preuve d’un humour de bas étage et égrènent les pires clichés aussi bien sur la France que sur l’Ecosse. De vraies caricatures. Lecture dont on peut se passer.

Les brumes de Sapa, Lolita Séchan

                A 22 ans, Lolita Séchan ne sait pas quoi faire de sa vie. Etouffée par ses parents, elle a besoin de prendre le large et c’est le Vietnam qui a sa préférence. Elle se retrouve, sac à dos, à Saigon où le premier contact n’est pas des plus agréables. Harcelée par les Vietnamiens qui veulent tous lui vendre quelque chose, dévorée par les moustiques, déroutée par le trafic et le bruit de la rue, découragée par la mousson qui n’en finit pas, elle ne se sent pas vraiment attirée par ce pays. Elle est déçue aussi parce qu’elle ne trouve pas de réponses à ses questions d’ordre métaphysique. Puis, c’est la découverte des ethnies du nord, à la frontière de la Chine et là, elle est émerveillée par les paysages. De plus, quelques jours avant son départ, elle rencontre à Sapa, Lo Thi Gom, une jeune Hmong de douze ans qui désormais la hantera à Paris puis à Montréal où elle part faire ses études. Sur un coup de tête, elle retourne au Vietnam pour retrouver son amie qu’elle ira rejoindre chaque année pendant dix ans. Une amitié s’installe entre elles. Elles partagent leurs doutes, leur mal de vivre, tout en ayant des préoccupations quotidiennes tout à fait différentes. Elles restent en contact, même si elles essaient de construire leur vie chacune de son côté. Sont-elles heureuses ? « Peut-être » est le dernier mot du livre. Peut-être y aura-t-il une suite à cette histoire.

                Lolita Séchan raconte cet épisode autobiographique dans une bande dessinée agréable où elle arrive à transmettre l’atmosphère du Vietnam avec une économie de moyens aussi bien au niveau du dessin noir et blanc que du texte. Elle représente, dans une vignette, l’enchevêtrement des fils électriques qui étonnera toujours le touriste occidental. L’accumulation des onomatopées concernant le trafic des rues en dit long sur le bruit qui règne dans les villes. Les mêmes questions des Vietnamiens qui agressent les étrangers reviennent sans arrêt dans tous les coins des pages : Where are you from ? What is your name ? You buy from me ? On s’y croirait. La façon dont elle se représente elle-même en dit long sur son mal être permanent. Elle a l’air d’une petite fille perdue qu’on a envie de protéger. Tout aussi significatif est le dessin de son père, le chanteur Renaud, à qui elle rend visite dans une maison de repos. Avachi sur une chaise, il est replié sur lui-même avec de longues volutes de fumée qui l’entourent. En peu de mots aussi, elle sait nous faire partager ses doutes, ses interrogations, ses angoisses et son amour pour le Vietnam qui grandit au fur et à mesure de ses visites et de son amitié pour Lo Thi Gom. Elle arrive à donner l’image d’un pays plein de contradictions mais attachant, et n’hésite pas à transcrire des extraits des guides touristiques pour nous renseigner sur son histoire et ses habitants.  

Kannjawou, Lyonel Trouillot

                Dans ce roman, Lyonel Trouillort se montre très pessimiste sur le futur de son pays, Haïti qui, après avoir été durement malmené par des dictatures, se voit pris en charge par des organisations humanitaires que l’auteur assimile à la colonisation américaine où le peuple soumis devait obéir à l’occupant. Evidemment les souffrances sont moins fortes, mais les Haïtiens sont, de la même façon, dépossédés de leur destin. Les ONG prennent en main la reconstruction du pays, sans se mêler vraiment aux miséreux qui luttent pour leur survie. La ville se divise en deux quartiers : celui où l’on vit dans la rue avec le cimetière pour horizon et celui où l’on se cache derrière des « portails hauts comme les murs du pénitencier ». C’est là, bien sûr, que logent les étrangers qui viennent, de bonne foi, aider la population à prendre un nouveau départ. Ils descendent de leurs collines une fois par semaine, pour s’encanailler au Kannjawou, le café à la mode, où l’on se rencontre et où l’on boit des bières.

               Comme au temps de la colonisation, il y a ceux qui se soumettent et, heureusement, ceux qui résistent et qui essaient de construire un avenir plus radieux. C’est le petit monde de la rue de l’Enterrement où habite le narrateur de cette histoire avec son frère, Popol, et ses amis, Wodné, Sophonie et Joëlle, sous la protection de Man Jeanne, la rebelle qui verse du « pissat de chat » sur la tête de ceux qui ne tiennent pas compte de ses remarques. La bande des cinq a mis en place un centre culturel pour les gamins des pauvres où ils peuvent lire et se cultiver avec l’aide du petit professeur qui appartient pourtant à un quartier plus favorisé. Car ces jeunes bénévoles sont persuadés que « c’est avec le savoir qu’on peut changer les choses ». Chacun doit travailler pour gagner sa vie pas toujours facile. Le narrateur, qui a toujours aimé écrire, met sa plume au service des riches. Quant à Sophonie, elle a abandonné ses études à l’université pour s’occuper de son vieux père malade et elle est devenue serveuse au Kannjawou.

                Mais là aussi, ce dernier bastion de lutte et d’entraide est en train de s’effriter. Dans la rue de l’Enterrement, le cordonnier n’a plus de client, le relieur ne reçoit plus que les visites de quelques passionnés. Anselme, le père de Joëlle et Sophonie, n’aura pas droit, en fin de vie, à un dernier Kannjawou, cette fête qui réunissait les Haïtiens dans la joie et le partage. Même dans le proche entourage de la bande des cinq, les querelles et les jalousies viennent polluer la cohésion du groupe. Le suicide du petit professeur, qui met le feu à son appartement est peut-être la métaphore de cet écroulement. Sa bibliothèque disparaît dans l’incendie. Même la littérature a failli.

                Lyonel Trouillot écrit « la rage, le temps qui passe, les petites choses, le pays, la vie des morts et des vivants qui habitent la rue de l’Enterrement », comme Man Jeanne suggère au narrateur de faire ce récit dans ses carnets. Mais cette rage se délite petit à petit devant les difficultés de l’existence et c’est un roman du désenchantement que nous propose l’auteur que l’on a connu plus combatif. Comment lui en vouloir quand ses compatriotes sont englués dans des problèmes qui les dépassent et pour qui « survivre peut être un travail à plein temps qui consomme toute leur énergie ».

L’homme-dé, Luke Rhinehart

                Luke Rhinehart, l’auteur de ce livre, porte le même nom que son héros. C’est en fait le pseudonyme de l’écrivain, Georges Powers Cockcroft, qui veut faire croire à une autobiographie. Dans le roman, Luke est un psychiatre qui a réussi, avec une femme belle et intelligente et deux enfants. En pleine dépression, las de la routine qui gangrène son existence, il décide un soir de jouer sa vie aux dés. Le premier coup de dé lui enjoint d’aller violer la femme de son collaborateur et ami. Ce qu’il fait. A partir de ce moment, il va appliquer cette pratique à sa vie personnelle mais aussi à sa vie professionnelle, incitant ses patients à assouvir leurs désirs les plus inavoués, allant ainsi à l’encontre de toute déontologie. Sa vie se trouve complètement bouleversée ainsi que celle de son entourage qui, après un moment de stupéfaction devant ses réactions, le considère comme un malade atteint de folie. Il change de personnalité plusieurs fois dans une même soirée, se métamorphose comme Protée, endossant même le rôle de Jésus pendant une journée. Il dit faire des expériences qui enrichissent son travail de psychiatre, en participant à une dé-thérapie.

                Les dés lui permettent de faire surgir son moi profond qui n’osait s’exprimer. Luke Rhinehart pense que l’être est multiple et qu’il faut lui donner la possibilité de révéler toutes les facettes de son caractère. Il devient libre en abolissant les barrières sociales et en sortant du moule. Mais, très vite, cela devient une drogue et, comme toutes les drogues, le jeu de dé se transforme en addiction qui entraîne le personnage dans des situations irréversibles. Obéissant aux injonctions des dés, il fait évader des malades d’un hôpital psychiatrique, perd son travail, quitte sa femme et ses enfants, est recherché par le FBI quand il entraîne une partie de la population dans ses délires.

                L’homme-dé est un livre étonnant, subversif, qui pose le problème de la morale et de la liberté individuelle. Il bouscule le lecteur. L’idée est originale mais le roman traîne en longueur. Trop de situations répétitives, sans parler des nombreuses expériences sexuelles qui ne nous sont pas épargnées et qui finissent par lasser.

Ronce-Rose, Éric Chevillard

                Sur internet, Éric Chevillard alimente un blog intitulé « L’autofictif » qu’il définit lui-même comme « une chronique nerveuse et énervée d’une vie dans la tension particulière de chaque jour ». Trois réflexions quotidiennes dévoilent sa sensibilité et son humour souvent absurde. De temps en temps, il y rapporte les remarques cocasses et naïves mais non dépourvues de bon sens de ses deux filles, Agathe et Suzie.  Ronce-Rose n’est pas sans rappeler le ton de leurs interventions.

                Dans ce roman, l’héroïne, au nom éponyme, raconte son histoire. Enfermée dans un appartement, elle passe son temps à attendre Mâchefer et son complice Bruce, qui partent faire des coups, des « farces », disent-ils, dans les banques, les bijouteries et les stations-service, sans qu’elle sache exactement à quoi correspond ce métier. Pour s’occuper, elle écrit son journal dont elle nous livre des extraits. Un jour, ne voyant pas revenir Mâchefer, elle va à sa recherche dans un monde semé d’embûches où elle doit éviter les hommes qui offrent des bonbons, se cacher dans un hôpital pour passer une nuit à l’abri, se fondre dans des groupes qui l’amènent dans un château pour une dégustation de vin. Son errance et son imagination la conduisent jusqu’en Russie sans avoir retrouvé son protecteur qui semble bien avoir été pris au piège dans une « fin de cavale sanglante ».

                Éric Chevillard nous embarque dans un conte sans repères. Qui est Ronce-Rose ? Au fil des pages, on devine qu’il s’agit d’une fillette et alors, on entre dans son univers peuplé de personnages hors-du-commun : un voisin unijambiste, une sorcière dans un manteau d’astrakan avec un chat, Rascal, qui change tout le temps mais qui garde toujours le même nom, un poisson d’or qui accomplit des miracles et quatre mésanges qui picorent des graines de sureau. Sensible à la beauté des choses, elle s’extasie devant les papillons, les oiseaux et les arcs-en-ciel. Ronce-Rose est surtout une amoureuse des mots que Mâchefer lui a appris à aimer, car elle ne va pas à l’école. Elle décrit ses aventures dans une langue savante, surannée et naïve à la fois. On est étonnés d’entendre dans sa bouche les mots « asphodèle », « ptérodactyle », « flicaille », « ornithologie ». « [Les couleurs] siéent aux choses de manière incroyable », dit-elle au tout début. Elle affectionne particulièrement les expressions toutes faites qu’elle prend au pied de la lettre et qui émaillent son récit. En même temps, elle utilise un langage parlé qui suit le déroulement brouillon de sa pensée désordonnée de petite fille. Car elle a une vie intérieure intense. Elle se raconte des histoires et ce n’est pas pour rien que Mâchefer la traite de « raisonneuse ». Comme les poètes, elle voit le côté caché des choses. Elle aspire un nuage quand elle a soif et elle remarque que « les gens vieillissent seulement quand on ne les regarde pas ».

                Il n’est pas toujours facile d’entrer dans les romans d’Éric Chevillard, loin de la littérature nombriliste d’aujourd’hui. Mais, quand on fait l’effort de le suivre, on est vite envoûtés par son monde onirique et absurde qui nous éloigne de la réalité sans nous faire oublier qu’elle est souvent cruelle comme Ronce-Rose en fait l’expérience dans la quête désespérée qu’elle mène.

Dans la forêt, Jean Hegland

                Comment survivre dans une maison isolée à l’orée de la forêt, quand le monde n’est plus que désolation ? Les deux sœurs, Nell et Eva, en font l’expérience avec plus ou moins de réussite, alors que les habitants d’à côté sont morts de différentes épidémies ou bien ont déserté les lieux pour partir vers l’est des Etats-Unis où l’avenir semble plus clément. Les gens s’enfuient, mais Nell et Eva refusent une opportunité de prendre la route avec ces nouveaux migrants. Elles souhaitent rester dans leur maison familiale où les souvenirs ne manquent pas. Après avoir perdu leur mère emportée par un cancer, elles doivent affronter la mort de leur père qui s’est vidé de son sang dans les bois, après un accident de tronçonneuse. L’enterrer sur place à même la terre est une épreuve difficile à surmonter. De plus, Eva, victime d’un viol, attend un enfant dans un environnement hostile où la nourriture commence à manquer.

                Les deux sœurs délaissent l’une la danse, l’autre la préparation à Harvard pour organiser leur survie. Le potager des parents se révèle providentiel, mais il faut apprendre à le cultiver. Les deux sœurs s’y emploient et utilisent les graines mises de côté par leur père. Les articles de l’encyclopédie sont précieux pour reconnaître les herbes qui poussent dans la nature et qui vont permettre à Nell de soigner et de sauver sa sœur, après son accouchement difficile. Il va falloir faire preuve d’ingéniosité pour conserver les légumes et les fruits du jardin. Le moindre objet découvert dans la maison trouvera son utilité.

                Mais les dangers et les pièges sont nombreux. Elles devront subir la violence des hommes qui errent dans ce monde d’après cataclysme, se protéger des bêtes sauvages, reconnaître les plantes vénéneuses mais surtout se méfier des sentiments humains qu’elles auront du mal à dompter. La promiscuité et les conditions de vie difficiles bouleversent les relations entre les deux sœurs où se mêlent irritation, mauvaise foi et éloignement. Il leur faudra beaucoup de volonté et d’amour pour imaginer une nouvelle existence où elles ne pourront compter que sur elles-mêmes et sur les ressources de la forêt.

                Dans la lignée de Thoreau et des écrivains de « Nature writing », Jean Hegland met en scène une héroïne qui raconte, dans son journal, comment elle a survécu avec sa sœur dans un monde d’apocalypse en vivant au plus près de la nature et en abandonnant tous les repères de la civilisation.

Une bonne épouse indienne, Anne Cherian

                Neel, anesthésiste à San Francisco, revient en Inde au chevet de son grand-père qu’il croit à l’article de la mort. Ce n’est en fait qu’une ruse de sa mère qui a prévu pour lui un mariage arrangé. D’où la colère de Neel lorsqu’il apprend la vérité. En effet, il vit à l’américaine et a rejeté les coutumes de son pays. Pourtant, piégé et sous la pression de sa famille, il finit par s’unir à Leila mais projette d’abord de la laisser en Inde puis de divorcer pour vivre avec sa blonde Caroline, secrétaire dans le même hôpital que lui. Rien ne se passe comme prévu et les voilà tous les deux installés dans le petit appartement qu’il a acheté aux Etats-Unis. Neel se comporte comme un goujat avec sa femme qu’il abandonne dès leur arrivée pour aller retrouver sa maîtresse. Il rentre tard le soir, la laisse seule le week-end, évite de la présenter à ses amis et refuse tout rapport sexuel avec elle.

                Leila, de son côté, s’est laissée manipuler par sa famille car ainsi le veut la tradition. Elle suit Neel dans son pays d’adoption et, façonnée par sa mère, elle attend un signe de son mari en épouse docile et soumise. Elle est triste, malheureuse et ses sœurs surtout lui manquent énormément. Pourtant il n’est pas question qu’elle retourne en Inde. Ce serait un échec pour cette femme au caractère bien trempé, cultivée, professeur d’université et spécialiste de Shakespeare. Alors, adieu les saris qu’elle taillade dans un mouvement de révolte. Même si elle est parfois surprise par le mode de vie américain, elle va tracer son chemin lentement, obstinément dans le monde de Neel qui finit par apprécier sa ténacité et son intelligence.

                Anne Cherian est une Indienne qui vit à Los Angeles. Dans son roman, elle met en scène deux personnages tiraillés entre deux cultures : la modernité occidentale et le conservatisme indien toujours attaché aux mariages arrangés. Entre le rejet et l’acceptation aveugle, n’y a-t-il pas un moyen terme ? D’ailleurs des similitudes existent entre ces deux pays pourtant apparemment tellement éloignés. Le mariage se fait dans une même caste en Inde, mais aux Etats-Unis, les mariages mixtes sont très mal vus. Neel en est la première victime puisqu’il a subi une rupture avec Savannah dont les parents ne voulaient pas de sa couleur de peau. L’auteur sous-entend que les deux mondes pourraient se réconcilier. Ne pas oublier ses racines d’accord, mais aller de l’avant en se libérant des chaînes qui entravent surtout les femmes.

                Ce roman sent bon les saveurs épicées de la cuisine indienne et replonge dans l’agitation bruyante des rues de ce pays où les scooters transportent des familles entières et où les rickshaws défient le code de la route au milieu des klaxons.

Les bûchers de Bénarès, Michel Onfray

                Michel Onfray avoue, en préambule, avoir une préférence pour les religions anciennes, avant qu’elles ne soient perverties par les civilisations et leur morale. Il se sent plus en accord avec leur panthéisme originel. Il avertit de plus qu’il aborde la religion indienne en amateur, en poète, que le voyageur qu’il est, a approchée de façon émotionnelle.

                C’est à travers le prisme du cosmos, d’Eros et de Thanatos qu’il analyse l’hindouisme. Pour lui, il s’agit plus d’une philosophie applicable au quotidien par des milliards d’Indiens qu’une véritable religion. En effet, est-ce un polythéisme puisque des milliers de dieux sont vénérés ? Ou un monothéisme puisque ces dieux procèdent d’une seule entité, d’une âme absolue, Brahman, incarné quand même par la triade Brahma, Vishnou et Shiva. En Inde, le sacré est partout, dans la moindre particule du cosmos, par exemple dans un lever de soleil, mais aussi dans l’acte sexuel, dans l’érotisme. Le plaisir des corps, le plaisir de la femme sont recherchés, contrairement au christianisme qui les considèrent comme des péchés. C’est le sens du Kama Sutra, du linga (sexe masculin) et du yoni (sexe féminin) qui sont présents dans tous les temples, des sculptures qui ornent leurs façades et qui représentent toutes sortes d’accouplements hormis des scènes sadomasochistes. Cet érotisme suppose une bonne connaissance du corps du partenaire et le souci de l’autre est primordial. Seule compte la recherche du plaisir. D’où l’usage de certaines boissons et de certains aliments pour y parvenir. D’où le rôle pédagogique des sculptures érotiques. Cet art de vivre privilégie l’hédonisme féministe et libertaire sans culpabilité. Cette philosophie tient compte de l’énergie des corps comme la médecine ayurvédique dont l’occident ferait bien de s’inspirer.

                Dans une troisième partie, c’est de Thanatos qu’il s’agit. Michel Onfray déplore ce que les hommes ont fait de l’hindouisme, moins une philosophie qu’une religion qui cultive la pulsion de mort, qui considère maintenant les femmes comme des sous-hommes, qui avalise l’inégalité en défendant le système des castes. Pourtant, le spectacle des bûchers de Bénarès le fascine, le bouscule, l’interroge et le convie à la méditation sur les pratiques occidentales. Au cours d’une de ses errances nocturnes sur les ghâts des bords du Gange, Michel Onfray assiste à des crémations. Il remarque que la mort y est étroitement mêlée à la vie. Il ne sait plus s’il croise des vivants ou des morts. La mort, pour les Indiens, n’est qu’un passage vers une autre existence. Elle est reconstruction, elle est acceptée. Et comme Thanatos finit toujours par triompher, pourquoi ne pas convier Eros dans notre traversée du cosmos ? Cette conception de l’hindouisme des origines n’est pas pour déplaire à notre philosophe hédoniste.

                Cet essai est donc une réflexion métaphysique qui a l’avantage de donner un point de vue sur l’hindouisme de façon claire. Mais Michel Onfray n’est pas qu’un philosophe. C’est aussi un écrivain avec des envolées lyriques sur un problème qui le touche. De longues énumérations tentent alors de cerner la question. En voyageur curieux de l’âme humaine, et en poète sensible à tout ce qui l’entoure, il sait aussi rendre parfaitement l’atmosphère indienne avec la vie grouillante des rues où chiens, vaches et humains se côtoient sans problème au milieu des couleurs, des odeurs et des bruits.

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